NOUVELLE :
RELATION.
DE LA
GASPES I B,.
QUI CONTIENT
Les Mœurs & la Reli ion des Sauz
E À MADAME e
Patins. PRRTAONS à
Mi ; omhaire Recoller de la Province de :
Sahara dé 3 ere €
>
+
ds; :
Sais ‘£
FRE 24
| ue p A R I LS: s
Ches AUABLS Er at sun :
Ar EC PRIFILEGE DU
A MADAME
“LA PRINCESSE
_ D'EPINOY.
‘Ne fotex pas farprife, f
de prens la liberté de vous
prefènter , 5 de donner as
Public, fous les aufpices
a 1}
EPITRE.
favorables de vôtre ilufre
Nom , la Nouvelle Rela-
tion. de la Gafpefie ; puif-
qu'elle vous eff dhe legiss-
mement , € quil eff égale-
ment de [on devoir © de [a
reconnoiffance, de vous offrir,
par l'un de fes Miffionnaires,
ce qu'elle a de plus religieux
devant Dieu, € de confi-
derable devant les bommes,
pour s'acquiter aujourd hui
des étroites obligations dont
elle eff redevable depuis plus
d'un fiecle, à la pieté de
sos: Ancêtres; d'avoir -cté
LoËmifè aux Loix de l'Eglife,
€) du plus grand Monarque
de l'Univers ; par les appli
à À . '
.. EPÂTR E.
cations de leur zele: pour le’
Jervice. de l'Etat g de »
Religion.
En effee, MADAM E,
la verité de l'Hifloire nous
apprend, que Monfieur Phi.
lippe Chabot, Comte de Ba.
rañ{ais «9 de Chargnÿ, Sei:
gneur de Brion, € Grand
Amiral de France; qui wvi-
doit plein d honnéns. 3: de
gloire fous le Regne de
François Premier ; voulant
frarer les ‘routes aux: Pre-
chcatenrs de la Foÿ, dans ur
Païs où elle n'avoir jamais
été annoncée. donna gene
reufement à Jacques Carsier:
avec fôs: Commiffions’, trois
a il }
EPITRE.
mucires équipez à fès frair
@) dépens , munis de tous ce
qui étoit neceffaire pour em
faciliver les premieres décou-
uertes , © jetter les fonde.
mens de cette florifflanse Co-
Jonie de la Nouvelle France;
en l'on voit aujourd'hui fi
jen établie dans le Canada :.
€ tranfpiraut, dans le cœur:
de ce fameux Pilote, une:
partie de cette uoble ardeur,
fi commune &5 fi naturelle à
tous ceux de vôtre Mai{on,.
d'emplifier © d'étendre la
gloire de Jesus CHrisr
€ de nos Rois, 4 duy com
manda dy arborer la Croix,
des Fleurs-de-lys, €d cette ce
ul EPITRE.
re Inféription, qui acquit
à la 4 Te
plus de deux. mille lisuës de
ces vafies ( ontrées , l'année
1535. le fxième guiller, qu'elle
parut pour la premiere fois
dans la Gafpefe:, € peu de
fours: aprés. für :les riuages
C©> les côtes dù. Fleuue
de Saint Laurent, em ces
sermes ,Francifcus. Prinus,
Dei gratià, Rex Franco.
rum,, regnat.
-C'efe ainff, MADAME,
que toute la France efi:re-
devable. à vôtre: augufle
rs de. La: conquête :de
. nouveas : Monde, €: que
par an: effes ffagulier, de: la
a ii}
EPITRE
divine Providence , nos Sau:
mages: Gafpefiens virent,
| avec'autans de joie que de
furprifé.; dans leur Païs;.
.sne..Croix. fémblable à celle
an'ils adoroient fans la con:
mofere :: Ils: la “figuroient
“© la portoient religieufe-
ment deffus leur char €
deffas leurs. babies ; elle pre.
fidoit dans leurs [onfeils ,
duisdeurs: Viiages, € dans
les Affaires les plus impor.
tantes dela Nation : leurs
Cimetieres paroiffoient plä.
‘tét Chrétiens , que Barbares,
‘parle nombre de Croix qu'ils
faifüient: mettre deffus leurs
tombeaux ; ém un mot , c'é-
EPITRE :
soient, M À D'AIME, def
Atheniens. ‘d'un. nouvean
Monde ,. qui: rendotent leur
hommage € leur ' adora>
tion à la (roix d'un Dien
qui leur étoit inconus , dans
le tems méme que:les Prin»
ces d'Epinoy &de Melun en:
treprenoient…. generenfément
des voïages les: plus celebres
de la Terre : Sainte: :aruêc
Saint. Loûis Cd nos antrex
Rois: “de: France:;vpour La
revirer de. lopprobre où elle
… ésoit parmi. ces. Nations du:
fdeles, ©. la faire ss
ar tout le Monde...
épée de l pritda Saint |
Raul ‘ces Grands Hot, :
EPITRE.
MADAME, ne voulotens
point, avec cet Apôtre de
Jesus CHRIST, daurre
gloire, que celle quils re
cherchoiens avec empreffe:
ment dans la Croix du. Fils
de Dien: © ne comptant
powr rien ni le grand
nombre. des Viëlotres qu'ils
amoiens remportées fur les
Ennemis de la Foi, ni ces
faies d' Armes heroïques qui
leur acquirent Le furnom de
Gharpentiers, à cau/6 de la.
forceviélorienfe deleur bras,
©" de la pefanteur de: leurs
coups ; ils fe:faifoient.princt.
palement bonneur de fe:croi.
EPITRE.
Koïawme: portoient publique:
ment.ce facré Signe de nôtre:
Salut, comme la marque ecla:
tante de leur Chrifitanifme;
failoient.leur Teflament, ©
difpofoient de leur :Maifon
avant leur dépare pour la
Conquête de la Terre-Sainte,
dans le deffein d'y étre Mar.
tyrs ,. om d'y faire regner
Hesus- CHRIST : c'étoiens
des Heli, qui mouroient à
tout moment de regret, de
voir cet Arche d'allimuce en:
La purffance de ces Philifus
indomptables ; @} ils vou-
doient énfin, qu'elle fût gra:
vée deffus leur: Maufolée
avec les Armes de: uôbre
. …EPITRE,
Maïifon ; pour marquer: à
toute. la ‘Poflerité ;‘ qu'ils
fe mettoiens encore aprés le
mort fous la: proteétion de
ba Croix du Fils de Dies,
dont is avoient durant Le
vie foñrenu les mteréts,
avec tant de: ele 5 de
géodhens:2s 5 rs us
# paffrois, MADAME;
les bornes d'une Epthre, &:
je reconnoisavecplaifir qu'il
me faudroit de gros volumes;
fie voulois rappeler ici ls
memoire glorien[e £ triom-
phante de ces. Hufères He-
xos.: l'antiquité de leur No:
blefe ; plus ancienne même
que. la naïffance du (hrifise
R
EPITRE.
PL TA dans nôtre France;
an rapport de Gregoire de
Tours ; qui la fait defendre
de ce fameuse Aufelian, le:
quel ‘ménages le Mariage de
Sainte. Clotilde € du Rat
Clouis ,,avec:tant de fageffe,
de conduite €: de- prudence,
que ce grand Prince luy don:
sa pour récompanfé dé cet
important férvice, la Comté
de Melun avec fes. _.
dauces:: ces : pompenfés. @
pragnifiques Alliances de vô.
re Maifou ÿ avec les Têtes
couronnées , € ce. quil y
a de plus Noble € -d'Au.-
gafle dans l'Europe : la
prefoude. 7 météo d'un f
EPITRE.
grand nombre de fçavuss
Prelats , dont les Lumie-
ves Orthodoxes ont illuf-
sré l'Eglifé de Jasus-
CHRIST, € diffipé Les te-
mebres €J les erreurs qui
æouloient la perdre, on le
corrompre : la Vertu aufiere
€ la Sainteté de tant d'Ab-
beflès, qui ont fondé, re.
formé @ fantifié les Cloëtres:
certe Pieté € cette Miféri-
corde fi naturelles ff vifible,
par la fondation de tant de
Conuents , d'Eglifès, de Cha-
pelles , d'Oratoires g) d'H6-
pitaux , dotez des biens de
vos Ancétres , (5 foñtenus,
MADAME, de vos pro-
que lune © l'autre leur
EPITRE
pres Liberalitez, à Bethuse,
À la Baffée, à Abbeville, à
"Baugé , 3 dans plufieurs
autres eudroits du "Roïau-
me. 367 a
fe. férois infini, M A:
DAME, @ j'ofé même -
dire | avec toute la fran-
chife &3 la candeur que me
donne mon Païs natal, il
feroit inutil de faire ici Le
détail des Aëlions & des Ver-
_ #usheroïques de vos Illufires
Predeceffeurs ; puifqu il [ère
dle que la Nature @- le
Grace aïent beureufêment
concour ; pour reünir en
aôtre Perfonne , tout ce
ne.
ÉPITR Ë
de” Vivacité :d'efprit: ; de
«(onduite'; de Sageffé ; de
Courage | de Vertu, de
Pieté, de Foi ts de Re-
digion , qui paroiffent an
_Jourd'hui avec tant d'éclat
dans vôtre Illuftre: Perfon.
We ; que VOUS ne Tous af-
tirez pas moins ‘de ‘Bene-
diétions ; que SMademoifel.
le de Melun vérre Sœur:
en a reçéès , en vivant €
en mobrant en odeur de
Sainteté, dans la pratique
des Vertus les plus éminen-
tes dé Chrifianfme ; fur
lefquelles. vous prenez. plaÿ.
fér de: regler & de: former
ti toutes.
SAT F::.€18 LE à . …
me JJ m A ON, =
_EPITRE .
fes toutes les Aütions de vôtre
de “En forte que s'il'm'é-
de toit permis de faire un
Re- défé fémblable : à celuy. du
Sage, parlant de la Femme
lat Forte , ce Jeroit, M'A: "À
0, DAME ,; pour em rrouw. ” À
at. | _ Der une qui pht imiter fur
se Vous, cette grandeur d'Ame
el. ‘© de Zele ; qui vou
(1 _ “attäche ‘inviolablement ‘aux
.. cinteréts de Divu ; dela Re.
à digion' a)" de F'Etats; certe
ne élévation" € cette étenduë
nm. | de Genie tniverfel, quine
r “vous laiffe ‘rien: penfer que:
ÿ. | de noble: certe Chariré fans
2 “borne, qui-rend vôtre cwnr
: é
des:
EPITRE.
fenfible aux mifères d'auz
tTUL; OUUrE VOS MARS 4UX
liberalitez &s aus profafions
de wos grandes richeffes, pour
les foûtager ; fait de vôtre
Maifon l'aile € le refuge
des affligex ; plaide auprés
du Roi @©@r des Minifires.
en faveur des, miférables;
rend vôire abord facile €
alé aux Grands © aux:
Petits ; vous: porte à faire:
du bien:à tout le Monde;.
vous infpire cette Humilité:
fans bafeffe, € cette fainve:
Fierté fans orgüesl : € vous:
donne enfia un Cœur felon
de Cœur de Dieu, qui vous:
merite aujourd bi ,avectant:
# EPITRKE.
de jufitce ; l'eflime: du: plus
Grand des Monsrques ; ©
la veneration de:la:Cour.
+ vôtre modefite,
MADAME, ne s'enoffen:
Je pas : ennemie de la flate:
rie @ de la vanité, l'on fçais
que vous ne fonder: vôére
Grandeur, que. fur :ce qui
peut vous: rendre agreable à
celuy qui n'éleve une ame
“aaffi Chrétienne que la v6-
êre , qu'autant quelle s'a-
neantit en fa prefence ; mais:
‘enfin , quand je voudrois ;
pour vous complaire:, palfer
fous félence le pew que je
aviens ‘de dire de. tous ces
tares Avantages de Nature
é 1).
EPITRE.
€ de:Grace que vous. paf:
de, ils n'en fèroient pas
moins .conxus de toute la
Terre, par les réjalliffèmens:
&@ les impreffions fenfi bles
que vous. en faites. dans le
cœur © dans l'efprie de
Seffieurs les. Princes vos
Bnfans ; qui fé font diflin:
guez.dans ler premiere Cam.
pagne, avec.tant de Valeur,
d'intrepidité, de (onduite
@/:.de Sageffe , que le Roi a
bien voulu confier à la bra:.
voure de SMonfieur. le Prince
d'Epinoy:, à l'âge de dix:
bait ans, le Regiment de
Picardie, s gratifier Mon-
feur (on. Frere; d'une Com.
EPITRE
pagnie de. (avalerie, pour”
reconnofsre € animer la Va.
leur de ces deux jeunes Heros,
qui donnent de ff belles efpe-
rances. &:tous les. braues du
Koïaume. :, 1,
Dignes du choix de Loïts:
BE GRAND, (s./äinte.
ment animez, de ce. zele tout:
de few: de leurs: Genereux
Ancétres., pour la Religion:
© l'Etat, on les. w4.cou-
“ir à la Gloire, @ fui:
are. Monseigneur. en Ale,
magne , pour: foñtenir les
mêmes interéts : ils fe par.
tagent aujourd bui en Flan.
dre € fur le Rhin , afin d'é.
tre par tout les Défenfiurs
EPITRE.
dés Aurels, ©: faireremiore
avec la memoire, le Courage
@> le Zele des Guillaumes,
des Adams de Milun., pd)
des autres Héros du Chrifita:
nifme , qui ont arrété. les
Progrez des:Infideles, domp:
té la rebellion des Herett-
ques, (5 vaincu par-tont les
Bnnemis de la France:
: Pénetré donc que je fuiss.
des fentimens: d'un profond
refpeët pour la Vertu-d'une
_ Mere fi Glorieufè, g) char
mé du Zèle € de la Genero:
fité. des-Enfans fi: dignes de:
. deur Naïffance ; que: dois-je
faire, MAD:AME, aprés:
_ avoir pris: la confiance. de
EPTTR E..
vos: dédier ls. Nouvelle:
Relation de la Gafpefe,.
pour la donmer au: Public
Sous vos amfhices } finon d'of:
frir à Dieu mes: Prieres,.
mes Vaux @) mes Sacrifices,
pour le -conjurer inflament:
de verferavecabondancefur
avôire Hlufire: Pérfoune., la:
plenitude de [ès Benediétions,
Cde confèrver Miffieurs les:
Princes os: Enfans ,. dans
des dangers, lès. perils, €
les hazards de la: Guerre ,.
où l'intrepidité:de leur Cou
rage , fécondé: d'un: veritable:
ele de Religion, les: expof&-
à tour moment, poux la (a:
ibolicité., € le Service du:
. EPITRE .
- premier ; da plas: Asgañtei
€ du plus Religioux' Mo:
merqh du Christtanifme
Je me. trouve ; M'A-
DAME, d'auvant plus
obligé: à ces jufles devoirs;
qü'aïant: l'honneur : d'être
non-fèulement. Gardien des
Recollets de Lens, qui ont
_de:bonbeur Dänevnctr l'E:
vangile de Yasus:CHrisr
à vos Peuples de la Princi:
pPauté d'Epinôy ; mais encore
Superièur. d'une Communat:
té auffé rezuliere ;"€9" auf}
gelée pour li-perfiééion Re:
digteufe, que celk de ‘vos
Filles, de ‘la Baffée: ; dons
vous. êtes la “Fondarrices.
avec
. EPITRE.
nous devons tous enfemble
reconnoître devant Dieu,
aux pieds de fes Autels,
les puiffantes obligations que
nous Vous avons, €Ÿ à tou-
te vôtre Illufire Famille;
dans l'efperance que vôtre
bonté voudra bien rece-
voir ce petit effai de
l'Hifloire de la Gafpefie ,
auffi favorablement qu'elle
ma reçé moi-même , lorf-
que j'ai eu l'honneur ; à
mon arrivée à Paris, de
avons témoigner , Comme je
fais encore À prefint, avec
tout le rgpea quil mest
poffible ‘que je fus ©
i
$
EPITRE.
ferai toute ma vie, par
inclination æ) ets obliga-
tion ,
MADAME,
Votre tres - humble & tres-
obeïflant Serviteur , Frere
CHRESTIEN LE CLERCQ,
: Miffionnaire R ecollet de la
Province d'Artois, & Gar-
_ dien du Convent dé Lens.
Liga
tres-
Frere
R CQ »
de la
Gar-
AS
3
Extrait du Privilege du Roi:
MN Ar Grace & Privilege du
L Roi, donné à Paris le 30.
Decembre 1690. figné, par le
Roi en fon Confeil, MENES-
TREL ; Hleft permis au KR. P.
CHRESTIEN LE CrerCcQ Mif-
fionnaire Recollet, Gardien du
Convent de Lens en Artois, de
faire imprimer par qui bon luy
femblera , un Livre intitulé
Nouvelle. Relation de la Gafpefie,
qui contient les Mœurs C le Reli-
gion des Sauvages Gafpefiens
| Porte Croix, adorateurs du-Soleil,
G autres Peuples de l' Amerique
Septèntrionale, dite le Canäda,
durant dé tems & efpace de
huit années confecutives , à
compter du jour que led. Livre
fera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Et défenfes à
tous Imprimeurs & Libraires
|
EE SR
. a"
L ” , 4 ra
a
C4
de l'imprimer, vendre.& debi.
ter, fous quelque pretexte que
ce foit , même d'impreflion
étrangere ; ou autrement, fans
Je confentement dudit Expo.
fant, ou de fes aïans caufe ; à
peine de quinze cens livres
d'amende, païables parchacun
des contrevenans, confifcation
des éxemplaires, & de tous dé.
pens, dommages & interèts,
comme il: eft: plus amplement
porté parledit Privilege,
Regifiré for le Livre de la Commu:
_mahté des Libraires Imprimeurs de
Paris, le ç. Fanvier 1691. fuivant
P'Arrèt du Parlement. du 8, Avril
1653. S° celuy du Confeil Prive du
Boi,.du 17. Féurier 1665...‘
Signé, AuBoüyN, Syrdic,.
Ledit Reverend Pere a cedé fon Privi-
tège-à Amasis Auroy Marchand Li-
braire. R 3
“schevé d'imprimer pour: Le foiere fois
de vingsiéme Avrilicor,
NOUVELLE
Ten \K:: 23 Y% 1F,. EPA 1% 7 # dt
Che C Th tAz % PE
So Ag. AL ' S “1 | ]l
NOUVELLE :
RELATION.
DELA
GASPESIE.
CHAPITRE PREMIER. ;
Dé la Gafpdfe en general.
RS À Gafpefe ou Gafpé,
| : d'où nos Sauvages ti-
me rent :leur origine &
| leur nom- de Gafpefiens, n'a
as feulement été fimeufe &
remarquable parmi les Na:
tions de a Septen-
À
2 Nouvelle Relation
trionale ; foit par. la demeure
ancienne :& ordinaire que les.
premiers Chefs & les Capitai.
nes , qui font les Rois & les
Souverains de ces Peuples, y
ont établië pendant le cours
de plufieurs fiecles, comme
le Siege de leur Empire, &
d'un Gouvernement tel qu'il
fe peut trouver dans le Ca.
nada , parmi les Barbares de
k Nouvelle France ; foit auffi
par les guerres. fanglantes, &
a fureur de leurs armes vi&to-
rieufes & triomphantes, qu'ils
ont autrefois portées jufques
chez les Efgkimaux ; & les au.
tres Sauvages qui demeurent le
Jong des côtes du grand fleuve
de Saint Laurent : Mais elle.eft
encore tres confiderable. par-
mi nous, tant par la pêche de
Moruë que l'on y fait tous
les ans, que: par là mine de
pers D € DO nn
Cas) Bros Coms à
et
de la Gafpefe. "#
Plomb qu’on y a découvertde.
uis quelques années, laquel.
e toutefois on à été: malheu..
reufement obligé d’abandon-
ner, aprés y avoir fait une tres.
grande dépenfe ; cette mine
n'aiant pas. été jugée. affez :2-
bondante pour en retirer le
profit & les avantages qu'on
en efperoit : peut-être , à ce
que j'en ay pà juger Jorfque
j'étois fur les lieux , parce que
les Mineurs que l’on y avoit
envoiez de France, ont voulu
trouver fur le haut, le pillon
qu'ils euffent pû trouver beau.
coup. plus facilement. au) bas
du rocher quicache.ce métail,
dont l’efpece. approche -da..
vantage ; ou pour: le moins
autant de l’étain,, que: du
lomb. | oh Sosa
Ce sieu donc, qui eft pro:
prement -ce que y _appsl-
| 1]
à Nouvelle Relation
lons Gafpelie , ou autrement
Gafpé:,; eft un Païs plein
dé-‘montagnes ; de bois & .
de rochers, dont la terre eft
rout-à.fait fterile & ingrate:
en un mot, c'eft une Baye qui
eft à l'embouchure du fleuve
de Saint Laurent, à la hauïéur
de quarante - huit degrez, fur
quatre à cinq lieuës de largeur,
êt fix à feptde profondeur, qui
fe termine par un tres : beau
baffin & trois rivieres fort poif-
fonneufes, tefquelles fe divifenc
bien avant dans les terres. Elle :
n’eft éloignée que de feptlieuës
de l'Ifle Percée ; qui et éfl'pa S
comme quelques-uns fe l’ima-
ginent, une Îfle capable délo.
ger des Habitans ; puifque ce
n'eft qu'un rocher fort rude;
efcarpe de toutes parts, d’une
hauteur extraordinaire, & d’u-
ne glevation furprenante, Il eft
j
TT re sant _
+ de la Gafhehe: $
même te percé dans
trois où quatre endroits diffe,
rens , que les chaloupes paf.
{ent toutes mâtées &:à pleine
voile par la principale de fes
ouvertures : C’eft de-là qu'il
tire fon: nom de l’Ifle Percée, .
quoique ce ne foir veritable.
ment qu'une) Peninfule ‘ou
Prefqu'ifle, dont on peut fai.
re aifément le circuit à pied,
lorfque:la marée eft bafle ;:&
n’ajant la reflemblancé d’une
Hfle'qu'à marée haute. Elle
n’eft feparée de la Terre:ferme,
que de denx à trois arpens de
terre : il femble mêmeé:qu'elle
.y'ait. été. jointé ‘autrefois, &
qu'elle n’en ait été divifée que
par les orages & les tempête:
de:fa mer. ji fr Kilore
Nous, y avons'une Miffion
affez confiderable; d’où j'ap:
prens avec bien de la douleur
À iij
Le à
6 Nouvelle Relation
par un de nos Miflionnaires,
e Reverend Pere Emanuel
Jumeau ; qui eft de retour
du Canada ; dans le tems
même qu'on imprime cette
Hiftoire | que l'Hofpice &
JEglife que nous yÿ avions
fait bâtir, & que les Sauva-
ges les plus barbares de Ja
Nouvelle France avoient en
finguliere. veneration., n’ont
pas été à l'abri de la fu-
zur & de large des An-
glois ; Holländois & Fran.
Gois renegats, qui Ont tout
reduit en cendres ; avec des
circonftances capables de fai-
re .fsemir d'horreur: l’Enfer
même. Voici le contenu de
la Lettre que ce bon Reli.
gieux m'écrit de l'Tfle: Dieu,
du qüinziéme d’'O&obre mil
fx cœns quatre-vingt-dix,
tt ee
Là + » .
de la Gafpefe.
Mon Reverend Pere,
le paffe fous filence le détail
affligeant du naufrage que nous
fimes l'année paffée, dans une
nuit affreufe, le vingt - troifié-
me de Novembre, contre le Cap
des Rofiers , à quin%e lieuës
de l'Ifle Perche , © de mal-
beur que nous avons en celle. cy,
d'avoir été prés par un Armatcur
de Fhffaigue, à cinquante licués
de le Rochelle, pour vous faire part
de la douleur qui foule m'occupe
caiicrement à preféns, ani, Îe
m'affère, ne veus afligers per
Moins que :M0y pnifque j'ay Été
de témoin des. peines que vous
vous êtes données pour. l'éta-
blifrwent de netre Miffion de
l'Afle Persée. © du Qele avec
lequel vous y avex procuré le
gloire de Dieu, © Le falut des
A iiij
8 Nouvelle Relation
ames. Il fémble que nôtre Sei-
gneur n'ait, voulu me conférver
da vie dans le naufrage,que pour -
tre suffi le temoin de la ruine totale
G de l'entiere defolation de ce lieu:
afin de vous en faire moy. mème
dérelation, qui donnera affiz à
conmoitre à tout le monde , juf-
-qu'à quel excez: d'impieté 6 de
fureur l'Hereffe peut monter,
quand une fois elle [e trouve en
état de tout SR Met CG de
tout éxecuter par le miniffere de
ès adberants. C'eff pen de vous
dire, qu'au commencement du
mois d Août dernier, deux fre-
getes Angloifes parurent fous le
Pavillon de France ; à ba rade de
+ ÊYle de. Bonaventure, & par
ce ffratagème fe faifirent ai[ément
de cinq navires Pécheurs, dont
des: Capitaines: Gr les équipages,
qui étoient alors entierement oc:
éüpez à la pêche, furent tous
_
de le Gafpefie: 9
obligex, de fe fauver à Quebec:
parce qu'ils n'étoient pas en éta
de. fe défendre, ni de refifier 4
tant de Nations liguées contre-
eux. Enfhite, ces ennemis jurex,
de l'Etat G* de la Religion aïant
tenté une defionte 4 terre , qui
leur reiffit comme ils le fouhaie
toient, ils y fejournerent pendant
huit jours tous entiers, où ils
commirent cent impietex, Avec
tous les defordres imaginabless :
mais entre autres chofès ils pile-
rent, ravagerent G brélerent les
maÿfons des Habitans | qui font
bien au nombre de huit. ou dix
Familles, G: qui pour la plafpart
s'étaient déja refugiex dans les
bois avec precipitation pour. é-
wviter la rencontre Cr la cruauté
de ces. impitoïables Heretiques,
qui faifoicut sn horrible carnage,
G mettoient tout à fen Cr. 8
Jang. Je fremis d'herreur an fim-
‘
to Nouvelle Relation
ple Jôuvenir des impietex G
des facrileges que ces féclerats
comxoirens dans notre Eglife, qui
leur fervoit de corps. de-garde,
de lieu de débauche; lefquels ani:
mex. du même efprit que les Ico-
noclaffes , briférent G* foulcerent
aux pieds nos Images, contre lef
quelles ils fulminoient mille im.
precations avec des invecfives
© des injures, comme fi elles
euflens évé vivantes. Les ta-
bleaux de ls fainte Vierge ©: de
Jaint Péorre ne furent pas éxemts
de leur furie , ni de leurs empor.
Semens ; pui[jue tous deux furent
cribler, de plus de cent cinquante
coups de fuxil, que res malheu-
reux lächoient, & chaque foi qu'ils
ent par erie € par
P'vnonc | de sy P
fon ces mots des Litanies
Santa Maria, ora pro nobis »
Sanéte Petre , ora pro nobis.
Pas wne Croix n'échapa à leur
BP ER Par po EE Pr PORT rt re |
* dela Gafpefie. it
joresr, à la referve de celle que
j'avois autrefois plantée fur la
Table à Rolland, qui pour être
fer une montagne de trop diffi-
cile accex,, fubjifle encore à pre-
fent toute feule, comme le monu-
ment facré de nôtre Chriflianif-
me. Les facrileges de BaltaXar,
qui prophans autrefois, an milieu
d'un Afin , les vafts facrex du
T'emple de Terufalem, en y faifart
boire fes Courtifans © fes Con-
cubinès', furens les mêmes que
commirews ces Heretiques , lef-
quels 46 milieu de leurs horribles
débanches ; tans de jour que de
nait, beuvoiens dans nos Calices
des rajades, à la fenté du Prince
d'orange , qu'ils beniffaient ; fal-
minant a Contraire mille impre-
cations vontre leur Roi legitime.
Le Commandant , pour fe dijhin-
quer autant par [es impictex,
qu'il l'étoit par fon caraftsre, je
I2 Nouvelle Relation
revétit de la plus belle de nos
Chafubles ; € par une effentation
Auf: vaine. que ridicule, fe pro-
menoit. fur la greve, avec be So-
deil d'argent, qu'il avoit fait at-
tacher fur fon bonnet ; obligeant
Ses camarades, par mille paroles de
diffolution; à luy rendre les mêmes
honneurs © les mèmes reveren-
ces , que les Catholiques rendent
dans les Proccffions les plus [5-
Lemneles, au:tres-faint Sécremert
de. Fautel, Ils acheverent:enfis
‘Hontes. ces :impietezx, par MN cer
Yemonie . astaht: eXtrasrdinaire
#ans. fa. fornie ; qu'elle: eff cie
-érauagante. C., ahomineble. dans
Sontes fs \sirconffänçeX.: Ils pri-
rent les Couronnes. du faint
Sacrement, G. de la fainte
Were, qu'ils -pofereet fer la
tête d'us-gmouton:.ilslierent des
picds de cet animal ; & l'aiant
cauché fur la Pierre confacrée du
So ds CS Ce
A“
de le Gafpefie. 13
maître Autcl, ils l'égorgerent,
© le facrifierent, en dérifion du
Sacrifice dt la fainte Mrffe, pour
remercier Dieu (4 ce qu'ils di-
foient ) des premiers. avantages
qu'ils remportoient für les Pa:
piles dela Nowvelle France. Ils
mirent enfuite le feu aux quatre
coins de l'Ezlife, qui fut bien tot
reduite en cendres , de même que
celle de nôtre Miffion en l'Ile de
Bonaventure, qui cut ‘auf ne
Vents DRASS LT em
pareille deffinte y aprés qu'ils en
eurent brie les Images, @ cou-
é tou les onemens à grands
‘coups de fabre: Vous pouverbien
jager, par la douleur que vous
reffentex, an. fimple recit que je
vous fa de ces defaffres comi-
bien je fus fénfiblement ton
ché, lorfque dans l'endroit mê-
mé où avoit cté le maÿtre An:
tel de nôtre Eglife}, j'y trou-
way encore la carcale du mou-
,
: x = &
Sn 2 nn A 4 :
sers > : s nee nee ee
JE
Î
l
4
1x4 Nouvelle Relation
son qui avoit férvi de victime
am [ecrifice.abominable de ces
Impies. Outré * penctré de dou-
deur de:voir aïnfi toutes les Croix
de cette Miffion hachées. par mor.
eaux ; ou renverfées par terre,
je. formai en même-tems la
reflution de rétablir les prin-
cipales ; 4 quoy je reüffis, avec
le fecours charitable des Habi-
fans , qui fe porterent à ce [aint
ouvrage avec encore plus de picté
CG de devotion , que ces miftra-
bles Herctiques n'avoient fait
paroitre de fureur C* de rage à
des renuerfer : Mars belas ! mon
cher Pere, j'ay grand fujet de
croire, @ je crains bien-qu'elles
nercfentent encore les effets fu-
nefles. d'une féconde defiente de
ces ennemis jurex de nôtre fainte
Religion ; puilque deux jours 4-
prés l'éretlion de ces Croix, c'eff
à dire le dixiéme de Septembre ,
de la Gafpefe. 15
nous fümes obligex de couper in"
ceffament nos cables, & de faire
voile à la vië de fépt navires
ennemis | qui nous donnerent la
chae d'une étrange maniere,
mais dont nous échapames enfin .
heureufement, à la faveur de la
nuit, pendant laquelle nous vimes
avec regret toutes les Habitations
de la petite riviere en feu. Dien
JEait l'embarras & les inquietudes
où nous nous trouvamnes. alors,
#'aiant paint de leffe ce. qu'il nous
en faloit pour forcer de voile, afin
de nous cloignex plus promtemens
de l'Ifle Percée, comme naus le foe-
baitions ; € outre cela, manquant
de pain, d'eau douce, > emnn met
de taut ce qui étoit neceffaire pour
une navigation. auf lançuwe C
au]i difficile , que celle de Ca:
nada en Frances mai enfin, n0-
tre Seigneur nous délivre de tous
ces dangers par. fe mifcricorde,
56 Nouvelle Relation |
@ particulierement de l'Arma-
. seur de Fleffingue, qui s'étant
jendu maitre de notre vaiffeas,
nous pilla entierement ; C ne
mous ‘aiant retenu que quatre à
cinq heures dans fon bord, nous
renvois dans nôtre-navire, aprés
beaucoup de menaces G* de mau-
vais traitement : @ deux jours
aprés , étant derechef pourfuivi
par wn.autre vaifftau, nous dé-
couvrèmes heureufèment l'Ifle-
Dies , où nous venons de moüil-
ber l'ancre à la rade, Gr d'on je vous
écris cetse Lettre, dans l'efperance
devons entretenir plus amplement
dles malheurs de‘notre Miffion de
l'Ife Percée. Souvenez. vous ce=
pendant de moy dans vos faints
Sacrifices, G: me croïex pour l'é-
sarnité tout à Vous.
+
“Nous'avons fans doute lieu
de croire, par tant d’horreurs
& de
i%
D he À À
na
ant
as
ne
re à
nous
prés
naw-
ours
fui vi
: dé-.
; 1fle-
oùil-
Vous
rance
ment
pn de
s ce*
aints
r l'é-
Jieu d’e
de .la Gafiehe. MR
& de facrileges, que ces Im-
pies ne reüfhront pas dans le
projét,, pernicieux qu'ils ont
formé, de defoler entierement
la Colonie de la Nouvelle
France ; & que le Seigneur,
qui.fe jouë comme il Juy plaît
des deffeins desméchans, pro:
tegera fes fideles Sujets contre
les ennemis jurez de fon faint
E vangile, &.délivrera fon Peu-
ple de l'opreflion & de la ty-
rannie de çes cruels Pharaons,
en donnant la victoire aux
Canadiens, fous la conduite
de Monfieur le Comte de
-Fronténac ;; ce que nous avons
f
fperer., fuivant les der-
:nieres nouvelles que nous 2-
.vonsreçüës du Canada,
| L’Eghfe. de. cette «Mifion
étoir deftinée au Prince des
-Apôtres , & la ceremonie que
l'on:en fit penfa me coûter la
18 Nowvele Relation
vie; puifque pour lé rendre
pe Célebre, plus pompeufe
( pus magnifique , m'étant
embarque dans un canot avec ‘
trois denos Sauvages, afin d'y
apporter tout ce que j'aurois
pû trouver d'ornemens,le mau.
vais tems nous forprit : la mer
Thanges prefque en un momet.
11 s'éleva enfin un orage & une
tempète fifurieufe qu’elle brifa
& emporrales deux extrémirez
de nôtre Carot, demamere que
nousnous'trouvâmes dans l'eau
jufques à fa ceinture, & dans un
dangér manifefte -de perir &
‘de nôus perdre tous, fans le
“Fecours charitable de nos Sau.
“vages, çar ces Barbares , qui
étoient alors , par ‘bonheur
“pour a cabanez fur +
rivages de la-nrer , s'appercü-
rene utivuihien. 8 tiBiee
‘difprace : Ils*en Eurent di {en-
_Connoître par Jeurs
Jes prefens, qu'ils firent gene-
-renfement à tous ces.Sauya-
18es, les bons offices qu'ils ye-
-noient de rendre à lepr Mif-
fionngires ; & par une. fainge
Smulation, ces Mellicurs pou-
Auxeac bien donner auffi tout
l'éclat, & faire parokre rouge
Ja ferveur qu'on pouvoir fou.
baier dans un, # Pasta ,
]
de La Gafefie. 19
fiblement touchez, qu'ils quit-
terent promtemene jeurs ha.
bits, & par une generofité que
nous ne pouvons affez recon-
noître ni admirer , les uns fe
jetterent tous nuds À la nage,
& quelques autres :s'embar-
querent ayec fans de fuccez
dans leurs canots, qu'ils nou
délivrerent enfin dy per! res
nous nous étions malheureu-
fement engagez. Nos Capi-
taines François VOpArERE Fe-
fefhps éc
3
so NoœvileR elation
& dans une conjonéture fi fä-
cheufe, pour ‘honorer la ce-
temonie de la Dedicace de la
premiere Eglife qu'on ait ja-
mais érigée à la gloire de Dieu
dans ce lieu de pêche, depuis
T'étäblifement de la Foi, &
“lanaiflince du Chriftianifme
dans la Nouvelle France;
‘comme vous le pouvez voir
fortau long , dans le Livre que
Jay fait de premier établiffèmens
“de la Foi dans LU Nouvelle
“France, qui fe vend chez le
même Libraire. Cette Miffion,,
“avec ‘celle de l'Hie'de Bona-
“Venture ; qui à Sainre. Claire
“pour Titulaire & pour Patro-
ne, & qui n'eft éloignée de:
“l'ffle Percée, que par le tra-
‘jét d'une petite lieuë, nous'a
“été donnée du confentement
‘de Monfeigneur de Laval, a-
‘lors Evêque-de Petréc'& Vi:
{
]
“1
- 1
2
-(
Ù
ie
CU
Dr
de la Gafpefe. 2
caire Apoftolique, mais de-
puis premier Evêque de Que-
bec ; par Monfeur le Com-
te de Frontenac Eieutenant
General des armées du Roi,
Gouverneur de toute la Nou-
velle France : afin querien ne
manquât au zele infatigable
qu'il a coûjours fait paroître
pour le foulagement fpirituel
& temporel des Sujets de fa
Majeité, qui viennent nego-
cier , pêcher , ou s’habituer
dans cette nouvelle Colonie.
Les Recolers luy feront à ja-
“mais redevables de l'honneur,
‘d'avoirété les premiersmiflion.
-naires fedentaires de cettebelle
: Miffion,quis’eft renduë celebre
. & floriffante , par les travaux
ë& les foins Apoftoliques qu'ils
“ont pris pour le falut des Fran-
‘içois & des Sauvages. qui :la
: compofent aujourd'huy. C'efk
22 Nouvelle Relation
là où les Reverends Peres Hi.
larion Guefnin & Exuper de
Thunes ont fignalé leur zele
5& leur pisté, avec une édifi.
cation finguliere de tous ces
Peuples.
Le tres-Reverend Pere Po-
tentien Ozon, Provincial des
Recollers de Saint Antoine de
Pade en Artois, qui pafla en
qualité de Commiflaire & Su.
-penieur de nos Miflions en
13675. m'y deftins la même
Année, pour y continuer le
bien que ces illufires Miffion-
“maires y avoient déja fain.
tement commencé Le Lion
d'or, commandé par le Capi-
taine Coûtuarier, fut le vaiflèau
- fur Jequel je m’embarquay,
: aün de me rendre au plétôt à
_ d'Hfle Percée.. Nous y arrivä-
. «mes le-ving-fepriéme O&Gobre
de la même Année, aprésawoir
es Hi.
per de
r zele
édifi.
us ces
re Po-
ial des
>ine de
fa en
& Su-
ns en
même
uér le
ifion-
à fain-
» Lion
Capi-
de la Gafefie. 33
éffuié mille des. mais en-
tr'autres une tempête fi fà-
cheufe& fi violente , tout
proche de la fameufe Ifle
d'Anticoftie, que nôtre Capi-
taine fé voïant dans l’impof-
fibilité de refifter à la fureur
de l'orage, prit la refolution
de repaflér en France, fans
moüiller l’ancre à la rade
de l’Ifle de Bonaventure, &
ainfi d'y abandonner les hom-
mes qu'il y'avoit laiffez en al.
dant À Quebec , pour y faire
la ‘pèche de Mornë: mais en.
‘fin, Le calme fuccedanc tout
‘à conp à lanempête, (ur les.dix
‘heures du matin , fit chänger
de deffein à nôtre Capitaine,
“qui/continua fa route comme
“auparavant ; 6c aprés beau-
coup de peines & de fatigues,
‘nous ‘abordâmes ; graces :à
"Dieu , fort heureufement , à
24 Noüvélle Relation
PHabitarion de Monfeur De-
-nys, fur les quatre heures aprés
midi, qui étoittres bien logé,
‘fur le bord d’ua baflin vulgai-
rement appellé la Petite ri.
viere , feparé de la mer par
‘une belle langue de terre, qui
par. l'agrément merveilleux .
qu’elle donne à ce lieu, le rend
-un féjour fort agreable.
La folitudeoù je me trouvay
alors, fans y penfer, avec trois
-à quatre perfonnesqui étoient
au fervice de Monfieur Denys,
n'eut rien que d’engageant &
-d'aimable pour moy: je peux
-mêmedire,avec verité, qu'elle
:fut:la principale de toutes mes
confolations ; puifqu’elle me
-procura tout le tems que je
“baïter.; pour me difpofer fain.
:tement aux fonétions-penibles
& laborieufes de ma premiere
| Mifion,
Bret raifonnablement fou.
Hevux :
rend
Du Vay
C trois
toient
enys,
ant &
peux
u'eHe
es mes
e me
que je
t fou.
r fain.
nibles
miere
ifion,
de la Gafpefit. 2$
Mifion , que le merite de l'o-
beïflance venoit de confier à
mes foins, ;
Un homme , qui dans la
baffefle de fon extra&ion,
confervoitu:€ vertu peu com-
mune & aflez rare, parmi les
domeftiques . les plus zelez
pour le fervice de Dieu & de
leurs Maîtres, adoucit beau.
coup les rigueurs de nôtre
hivernement, On peut dire
que j'étois charmé du plaifir
qu'il prenoïît dans les entres
tiens que nous avions fouvent .
enfemble , touchant l'affiire
importante de fon falut, Il pre-
noit ün foin particulier de m’é-
veiller tous les jours reguhie.
rement à quatre heures, afin
de me difpofer à celebrer la
faince Meffe, que je difois or-
dinairement à Ja pointe du
jour , avec les Prieres du ma-
C
LA
D AE DR OR en 4 Ultiqe<e —
BI mn cn nt M don or.
os pe de de ooe ah og daim aa Er 57 ni
PA De OR GT ADO Sn > AM nu yes
A 2 «erdide gl à» cdi
dd ion sa
. ns anne moe rt mer in .
26 Nogvelle Relation
tin: & le foir , felon la coû-
fume tres-loüable & genera-
lement obfervée dans toutes
les Familles de la Nouvelle
France , nous difions le Cha-
pelet en commun , avec les
Prieres ordinaires, qui étoient
fuivies de la leure des Refle-
xions les plus touchantes du
Jugement dernier, compolées
par le tres- Reverend Pere
Hyacinthe le Febvre, Com-
me c'eft un ouvrage rempli
d'érudition, .& des veritez les
plus folides du Chrifkianifme,
il m'a aufli toñjours été d’un
tres-grand. fecours dans tous
les endroits diffesents, aù l’o.
beïffance m'a deftiné pour le
fervice de nos MifKons.. je
Fappellois-mæmon Mifhonnare
par excellence, qui pendant
mon abfence travailloic fruc-
tueufemene à LR converfion
de le Gafpere. 17
des ames ; puifqu'en effet
l'aïant une fois donné à quel-
qu’un de ces Catholiques, dont
Ja vie n'étoit pas des plus ré:
gulierés, la lecture qu'il en: fit
pendant fix femaines, luÿ inf.
pira des fentimens d'une con
tritron fi fincere & fi verita.
ble , qu'en me remettant ce
Livre entre les mains, il me
fit une confeffion generale de
toute fa vie paflée , aprés a+
voir été plus de dix-huit ans,
fans frequenter le Sacrement
de Penitence-
Je m'appliquai fricufenens
pendant tout cet hiver, à l'é:
tude de certaios Ecrits de la
langue Algomquinne, que Fon
m'avoir donnez, croiantqu’ils
me fereicnt neceffaires pour
Jinflruétion des Sauvages au
retour de leur chafle:, qu'ils
faifoiens à Quinze on: vingt
C ï
28 Nouvelle Rélatton
lieuës de nôtre Habirarion.
Tout mon travail cependant
fut inutile, car nos Gafpeliens
n'entendoient que tres-impar-
faitement l’Algomquin; & il
me falut tout de nouveau
commencer l'étude des Prie-
res Gafpefiennes que l'on
_m'envoïa de Quebec par la
premiere barque, qui au com-
mencement du printems partit
pour l’Ifle Percée. Je lesappris
en fort peu de tems,avec beau-
coup plus de facilité que je
pe me l’étois perfuadé : je les
enfeisaai même pour la pre-
miere fois à nos Sauvages,
avec beaucoup de fuccez, par
des cara@eres inftruétifs, dont
je parlerai dans la ‘fuite de
cette Hiftoire.: Mais enfin,
comme toute l'application que
je donnois pour me rendre
fçavant dans Île Gafpefien,
AU SO un B.n POUR nm ne
rot.
dant
fiens
par-
& il
veau
Prie-
l'on
ar la
com-
Jartit
ppris
)EAU-
1€ je
e les
pre-
ges,
, par
dont
de
fin,
que
ndre
fien,
de laGafpefie. 29
dont dr abfolu-
ment neceflaire, quelque dif-
ficile qu'il foit , aux Mifion-
naires qui veulent travailler
efficacement au falut de ces
Peuples , étoit interrompuë
pendant l'été, par les fervices
que j'érois obligé de rendre
à nos François , qui viennent
quelque-fois jufques au-nom-
bre de quatre à cinq cens,
faire la pêche de Moruë à
FIfle Percée : Je pris refolu.
tion , aprés le départ des na-
vires, de fuivre les Sauvages
dans les bois pendant l'hiver,
& de demeurer avec eux dans
leurs cabanes, pour m’inftrui.
re entierement dans. la lan.
gue Gafpefienne , que je me
fuis enfin renduë aflez fa-
miliere , aprés beaucoup: de
peines & de travaux. J'en
ay même fait un Didion
jij
80 Nouvelle Relation
naire , que. j'ay dlaiflez à
Quebec , dans nôtre Con-
vent de Nôtre: Dame des
Anges safin de faciliter à nos
Miffionnaires, comme il m'a
fait, tout‘ le bien qu'il a plû
à Nôtre-Seigneur d'operer
par mon foible miniftere, &
qu'il voudra faire par leur
zele , dans la converfion de
ces Infiüeles, qui habitent plus
de deux cens lieuësde ce Nou-
veau Monde, & qui portent
plufieurs noms differens , fui-
vant la difference des rivieres
& des endroits les plus confi-
derables qu'ils habitent,
Comme je me fuis fingulie-
‘rement appliqué, par le con-
feil de mes amis, à en con-
noître éxactement les Maxi-
mes, les Mœurs & la Reli.
gion, Jay crû que j'en devois
donner au Public une pein-
Z à
con.
des
| NnOS
m'a
, plû
>erer
e, &
leur
n de
plus
Nou-
rtent
fui:
ieres
onfi-
rulies
con-
con-
Reli-
Cvois
ein -
faxi-
de la Gafefie. SL
ture & une idée fidele & par:
faiee, par cette nouvelle Re-
lation ; trop heureux & trop
fatisfait de mes peines, fi on
en fait la leéture avec le même
plaifir que j'écris le détail de
tout ce que j'ay remarqué de
«sa curieux & de plus agreas
le, dans les Miffions que j'ay
eu l'honneur de cultiver, pen:
dant les douze années que
J'ay demeuré dans la Nouvelle
France. |
C'eft une erreur qui n'eft :
‘que trop ‘commune , dont il
eft à propos de defabufer lé
Public. Il faut avoüer qu’on
fe perfuade trop facilement
dans nôtre Europe, que les
. Peuples de l' Amerique Septeni
trionale , pour n'avoir pasiété
élevéz dans les maxiines de
la civilité, ne retiennent de
la nature humaine que le feul
iii]
s2. Nouvelle Relation
titre d'Hommes Sauvages, &
qu'ils n'ont aucunes de ces
belles qualitez: de corps. &
d'efprit, qui diftinguent l'ef:
pece humaine de celle des
animaux de la terre; les croïant
tous velus comme des ours;
& plus inhumains que les ty:
gres & les leopards, IL eft
bon cependant, pour corriger
une idée fi grofliere, fi injufte
& fi peu raifonnable , qu’on
{çache la difference qu'il y à
entre nos Sauvages, & quan-
tité d’autres Peuples feroces :
& cruels; mais particuliere:
ment des Habitans des Ifles
des Gorgades, dont l'Hiftoire
fait mention qu'un certain
Hano Capitaine Cartaginois,
rapporta deux peaux de fem-
mes tôutes veluës , qu'il fie
mettre dans le Temple de
Junon , comme un prodige &c.
de la Gafpehe. -- 33
une rareté finsuliere :. puif-
qu’en effet nos Gafpefiens ont
moins de poil que les Fran-
çois, les aïant vt moy. même
s'arracher celuy de la ‘barbe
jufques à la racine, pour n’en
avoir, non plus que les fera
mes; &c qu'enfin la Nature leur
infpire affez de tendrefle &
de charité envers leurs Enfans,
leurs Compatriotes, & les
Etrangers même, pour ne les
pas croire femblables aux ani.
maux les plus feroces & les
plus furieux, comme il fera aifé
- de remarquer dans la faite de
cette Hiftoire, où je ferai pa.
roître par la fincerité de mon
ftile, le Sauvage Gafpefien, en
quelque état qu'on le puifle
confiderer. |
54 N ouuelle Relation
CHAPITRE II.
De l'origine des Gafpefiens.
joue ces Peuples à
& la maniere dont ce
Nouveau Monde a été habi-
té par une multitude prefque
infinie de Peuples de tant de
Narions differentes, nous pa:
roît telicment obfcure, qu'a:
prés les recherches les plus cu-
ricufcs& les plus éxaétes qu'ot
en a faires jufquesӈ prefere,
tout le monde-cift obligé d’a:
voter & de confeffer ihgenû:
ment, qu'on n'en peut avoir
une connoiflance jufte & ve-
ritable, SARA
Il femble que ce fécrer de-
vroir être uniquement refervé
aux Sauvages, & que d'eux
. de la Gafhefte. 33
feuls on en devroit apprendre
toute la verité; puifqu'enfin il
a été un tems parmi fous,
qu'on ignoroit qu'il y eût une
Amerique Septentrionale, que
les plus fçavans mêmes ne fai.
foient pas difficulté de loger
dans les efpaces imaginaires, ne
la pouvant loger dans la ca.
pacité de leurs efprits, & qu'il
n'y a pasencore deux cens ans
qu'on ena fait la premiere dé-
couverte, Nos Gafpefiens ce.
pendant ne nous peuvent rieñ
apprendre de certain fur ce
fujet ; peut-être parce qu'ils
n'ont aucune connoiffance dés
belles Lectres, qui leur pour:
roient donner celle de leurs
ancêtres , & de leur origine,
Ils ont bien, fi vous voulez,
quelque idée legere & fabu-
Jeufe de la creation du Monde
& du deluge ; difant que lorf
36 Nouvelle Relation
que le Soleil, qu’ils ont toû-
jours recounu & adoré comme
Jeur Dieu, crea tout ce grand
Univers, il divifa promtement
la Terre en plufieurs parties,
toutes feparéesles unes des au-
tres par de grands lacs : que
dans chaque partie il fit naître
un homme & une femme, qui
multiplierent, & vêcurent fort
long-tems ; mais qu'étant de-
venus méchans avec leurs en.
fans , qui fe tuoient ‘les uns
les autres, le Soleil en pleura
de douleur, & la pluie tom-
ba du Ciel en fi grande abon-
dance, que les eaux monte:
rent jufques à la cime des ro.
chers & des montagnes les
plus hautes & les plus élevées;
Cette inondation, qui, difent-
ils, fut generale par toute la
terre, les obligea de s’'embar:
quer {ur leurs canots d’écorce,
0.
HF FD 0 #0 50
toû-
mme
rand
ment
rties,
»s AU-
? que
aître
9 qui
t fort
it de:
rs en
s uns
leura
tom-
bon-
ponte:
as r'O>
es les
vees,
{ent-
te la
bar:
OrCes.
de là Gajpefe. 437
pour fe fauver du gouffre fu. .
rieux de ce deluge general:
mais ce fur en vain, car ils
perirent tous malheureufe-
ment, par un vent impetueux
qui les culbuta, & les enfeve-
ht dans cet horrible abîme,;
à la reférve cependant de
quelques vieillards & de quel-
ques femmes , qui avoient été
les plus vertueuX & les meil.
leurs de tous les Sauvages,
Dieu vint enfuire, pour les
confoler de la mort de leurs
arens & de leurs amis: aprés
quoy il les laifla vivre fur la
terre, dans une grande & heu-
reufe tranquillité ; leur don.
nant avec cela, toute l’adrefle
& l'induftrie neceflaire pour
prendre des caftors & des ori-
goaux, autant qu'ils en au-
roient beloin pour leur fub-
fifance, Ils ajoûtent encore
33 Nouvelle Relation
quelques autres circonftances
tout.à. fait ridicules. que job:
mets volontiers; parce qu'elles
ne nous prouvent aucune:
ment un fecret inconnu aux
hommes, & refervé à Dieu
feul. |
D'autres veulent que ce
Nouveau Monde ait été peu-
plé par quelques particuliers,
qui s'étant embarquez für la
mer pour établir une Colonie
dans les Païs étrangers, furent
atraquez par l'orage & la
tempête, qui les jetta fur les
côtes de PAmerique Septen-
trionale , où: ils firent mak
heureufement naufrage , &
perdirent avec leurs navires,
tout ce qu'ils pouvoient avoir
de biens & de plus precieux
dans le monde; en forte que ce
naufrage les aïant mis tout. à-
fait hors d'efperance de repaf-
nces
ob:
elles
ane:
aux
Dieu
ce.
peu-
hers,
ur la
lonie
urent
& la
ur les
pten-
mab
PE
vires:,
avoir
ACIEUX
que CE
put-à-
repaf-
de la Gafpefre. 39
fer jamais dans leur Païs, ils
prirent la refolution de tra:
vailler ferieufement à la con.
fervation de leurs vies, s’a
donnant à la pêche & à la
chafle , qui ont toûjours été
fort abondantes dans ces quar.
tiers, & qu'au défaut de leurs
habits, la neceflité, qui eft la
mere des inventions, leur don.
na l'induftrie de fe vêtir de
peaux de caftor , d'origniac,
& des autres animaux qu'ils.
tuoient à la chafle : qu'il fe
pouvoit faire veritablement
qu'ils fuffent inftruits des Mit.
teres facrez de nôtre fainte
Religion, qu'ils euflent même
la connoifflance & l’ufage des
belles Lettres ; puifque dans
les. établiflemens des Colo-
nies , on y fait ordinairement
pafler des hommes également
fçavants & devots, pour en
#o : Nouvelle Relation
feigner aux Peuples avec les
fciences humaines, les maxi
mes les plus folides de la fa-
gcffe & de a pieré Chrêtien-
ne:mais que perfonne ne leur
aïant fuccedé dans ces glo. |
rieux emplois, la connoiflance
qu'ils avotent du vrai Dieu,
des belles Lettres & de leur
Origine , s’étoit ainfi infenfi-
blement perduë & effacée
dans leur malheureufe pofte-
rité , par la fuccefñion des
tems. | |
Quoiqu'il en foit, le culte
ancien & l'ufage religieux
de la Croix , qu’on admi
re encore aujourd'huy par-
mi les Sauvages -de la rivie.
re de Mizamichis , que nous
avons honorée du titre auguf-
te de la riviere de Sainte-
Croix, pourroient bien nous
perluader en quelque façon,
que
BH, ee mA
co
r les
14 Xi-
\ fa-
tien
leur
glo.
ance
)ieu,
leur
fenfi-
facée
Jofte-
, des
culte
gieux
admi
par-
rivies
nous
uguf-
ainte-
nous
açon,
que
de la Gafhefe. 45
que ces Peuples ont reçû au.
trefois la connoiflance de l'E.
vangile & du Chriftianifme,
qui s’eft enfin perduë ,: par la
negligence & le libertinage
de leurs ancètres; à peu prés
comme nous lifons dans la Vie
deS.François Xavier,quitrou.
va dans l'une de fes Miffions
une belle Croix que l’Ap6:
tre fainc Thomas y avoit plan-
tée, & un Peuple qui n’avoit
plus qu'une legere ou pref-
que point d'idée de la verita-
ble Religion, que cet iluftre
Difciple de- Jesus luy avoit
prêchée avec tant de zele, aux.
dépens de fa vie & de tout-fon
fang. fen ferai un traité par-
ticulier , lorfque je parierai
de la Religion-des Gafpefiens, .
dont l'origine nouseft tout-à-
fait inconnuë. Ils obfervent
cependant, & retiennent dans.
| D.
4t Nouvelle Relation
leur conduite plufieurs maxi-
mes de nos premiers Peres,
étant vêtus, logez & nourris
comme.eux ; n'afant pas mé.
me d’autres armes, foit pour
la guerre, {oit pour la chaffe,
que celles qui furent premie-
rement en ufage chez nos
ancêtres, aprés la création du
Monde.
CHAPITRE III.
De la Naiffance des Gafpe-
| fiens.
R N à douté avec juitice,
| fi les hommes recevoient
plus d'avantage en naïflant,
qu'en mourant : c’eit pour cela
que cette queftion pafloit au-
trefois en problème chez
certains Peuples , qui parta
* de la Gafpehe.. 43
gcoient leurs pleurs & leur
joie à la naifflance & à la
mort de leurs enfans, par rap-
port au bonheur sé au mal.
heur qu'ils recevroient dans
ces deux états fi contraires,
& tout à fäit oppofez. C'é-
toient là les opinions litigiéu.
fes & problèmatiques de ces
anciens Philofophes: dans les
tencbres de l'infidelité, où ils
manquoient de lumiere pour
connoître qu'il n’y a que la
vertu: & le peché qui rendent
la vie ou la mort bienheureu-
fe, ou malheureufe. Comme
nos Sauvages ont été privez
de ces belles inftructions que
Je Chriftianifme infpire à ceux
qui renaiflent au Saine Efprit
par le Baptème, & qu'ils fé
croient tous égaux à ia vie
comme à læ mort ,. fans dif.
tinétion des Chefs du con
D ji
EE US ak ini hhè es adn >
ic ains sé Na ue" “ht ab tab lab end ni - à we ces Reid 2 æ ”
44 Nouvel Relation
mun de la Nation, ils fe ré:
joüiffent tous enfembles à la:
naiflance de leurs enfans .
jufques à faire des feftins-
des harangues publiques , &.
toutes. forces. de réjoüiflan…
ces. R
Il n'éft pas de nos Gafpe-
fiens comme des Cimbres, qui:
mettoient: les. leurs dans les.
neiges pour les endurcir au
froid,& les accoûtumer à la fa:
tigue;, nicomme de nos anciens.
. Gaulois, qui les jertoient dans
l'eau auffi- tôt qu'ils étoient:
nez , dans la croïance que
ceux qui nageoient & qui ve:
noient fur l'eau en fe deba.
tant, éroient veritablement le..
gitimes, & que ceux qui cou:
loient à fonddevoient être re:
utez bâtards. & illegitimes
Le Sauvages lavent-leurs en:
fans. dans la riviere, auili-tôc
re:
à la:
NS
ftins
, SC
fan.
{pes
, QUE
s les.
Ir au
la fa
ciens.
- dans
ont:
que
1 VC:
deba-
nt les.
Cou:
re re:
imes
s'en:
M-tÔôt
de la Gafpefie: 45
qu'ils font venus au monde:
enfuite ils leur. font avaler de
Fhuile d'ours ou de loup ma.
rin ;.& pour: berceau, ils les
font repoler fur une petite
planche. qu'ils couvrent de
peaux.de caftor , ou de quel.
ques autres pelleceries, Les
femmes- ornent. curieufement
ce petit berceau, de quelques
grains de raffade, de pource:
laine, de porc.épy, & de cer-
taines figures qu'elles forment
avec leurmataçhias, pour l'en:
joliver , & le rendre d'autant
plus magnifique ,. qu’elles ai.
ment leurs enfans ; aufquels
elles font de petites robes de
eau toutes matachiées, qu’eL
fes embeliflent de tout ce
-qu’élles ont de plus joli & de
plus curieux, Elles acouchent:
avec beaucoup de facilité, &
portenr des fardeaux. tres
46 Nouvelle Relation .
pefans pendant leur groffeffe,
Plufieurs même fe trouvant
prifes de ce mal en allant
querir du bois, fe retirent un
peu à l'écart pour mettre
leurs enfans au monde ; &
elles apportent le bois à la
cabanne fur le dos | avec
leurs enfans entre ‘leurs
bras , comme fi de rien n’é:
toit, Une Sauvageffe étant un
jour en canot, & fe fenrant
pres par les douleurs de
’enfantement , pria ceux de
fa compagnie de la mettre à
terre, & de l’attendre un mo-
ment : elle entra feule dans le
bois , où elle acoucha d’rn
garçon , qu'elle apporta au
canot , fur lequel elle rama
tout le refte du chemin. Elles
n’enfantént point däns la ca.
banne, les hommes ne la ce-
dant jamais ; lefquels y de-
s de
x de
tre à
mo-
ns le
d'a
a au
rama
Elles
a Ca-
a Ce-
: de-
de la Gafpefie. : 47
meurent, tandis que la femme
accouche dans les bois, au
pied d’un arbre, Sielle a un
peu de peine , on luy attache
les bras en-haut à quelque
perche, luy bouchant le nez,
les oreilles & la bouche aprés
quoy on luy preffe fortement
les flancs , afin de contrain.
dre l'enfant de fortir du ven:
tre de fa mere. Si elle fe fent
un peu trop violentée , elle
appelle les Jongleurs , qui
viennent avec joie, pour €x-
torquer quelque pipe de ta.
bac, ou quelques autres chofes-
dont ils ont befoin : difane
que c’eft un prefent qu'ils de.
mandent pour leur Ouahiche,
c'eft à dire pour leur Demon;
afin qu'il chaffe & qu'il ête
ce ver qui empêche l’accow
chement. C’eft ainfi que ces
maîtres fourbes s'ingerent par
«
a
"nas
un «+ dé of ri Rte MER de de me at Ne as
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ES
11!
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Î
|
AS Nouvelle Relation
tout', comme vous le verrez
fort au long dans le Chapi-
tre XIV. où je traite de
la fuperftition des. Gafpe-
fiens,
Nos Gafpefiens ne font pas
fi ridicules que ceux de l’A-
merique Meridionale , qui au
même inftant que leurs fem-
mes fontaccouchées, fe met-
tent au lit, comme s'ils avoient
eux-mêmes fouffert les dou-
leurs & les tranchées de
l'enfantement ; pendant que
leurs femmes, avec toutes
‘Jeurs parentes & leurs amies
s'efforcent de confoler ce
malade imaginaire, à quielles.
donnent mille douceurs, &
tout ce qu'elles ont de meil-
leur. Les Sauvages ont trop
de cœur, pour vouloir pafler
pour des femmes nouvelle-
ment. accouchées , puifqu'ils
foulagent.
rez
hapi-
e de
afpe-
t pas
, Pa
qui au
fem-
_met-
OICNE
_dou-
es de
t que
OUTES :
amies
Pr Ce
ielles:
s, ©
meil-
trop |
pafler
ivelle-
fqu'ils
agent
de la Gafpefie. 49
foulagent leurs compagnes a-
vec beaucoup de charité ; als
Jant à la chafle, pour four:
nir abondament dequoy les
nourrir, afin qu'elles puiffenc
allaiter leursenfans: car il eft
inoüi qu'elles les metient en
nourrice , ne pouvant fe ré-
foudre de donner aux autres
les fruits de leurs entrailles;
blâmant par cette conduite,
linfenfibilité de ces meresaui
abandonnent ces petits inuo-
cens aux foins des nourrices,
dont ils fucent aflez fouvent
la” corruption avec le laits
comme l'experience malheu.
reufe l’a: fait aflez voir dans
la conduite d'Alexandre le
Grand, & de l'Empereur Ca:
ligula; dont le premier: au
rapport de faint Clement Ale:
xandrin, s'enyvroit comme une
bête, parce que fa mere étois
LL
so Nouvelle Relation
fujette au vin : le-fecond, fui.
vant le témoignage de l’Hif.
toire, ne refpiroit que le fang
& le carnage, jufques-là qu'il
fouhaitoit avec paffion que le
Peuple Romain n'eût qu'une
feule rête , afin de pouvoir dé.
capiter d’un feul coup, tous
les Citoïens d’une fi puifan-
te Republique ; parce que fa
nourrice, pour l’accoûtumer
à la cruauté & luy infpirer
une humeur barbare , rougif.
_ foit avec fon fang le bout de
fes mamelles. Nos pauvres
Sauvageffes ont tant de ten.
drefle pour leurs enfans,
qu'elles n’eftiment pas moins
la qualité de nourrice, que
de mere : elles les allaicent
même jufques d Pâge de qua.
tre à cinq ans ; & lorfqw'ils
commencent à manger , elles
mâchent la viande, pour la
de La Gafpehe. $e
leur faireavaler. On ne peut
exprimer la tendreffe & l'ami
tié que les peres & meres ont
pour leurs enfans. J'ay và leur
offrir des -prefens confidera.
bles, afin qu'ils les donnaffenc
à quelques François pour les
faire pañler en France : mais
c'eft leur arracher le cœur;
& ils verroiént des millions,
qu'ils ne les abandonneroïient
pas d’un moment. Ces enfans
malheureux paient fouvent
d'ingratitude ces pauvres pa-
rens, Car on en à vû qui ont
tué & aflafiné leurs peres,
quand ils font parvenus à ung
vicilleffe. décrepite : on 4 vü,
dis-je, ces monftres de nature
qui les ont abandonnez au mi.
lieu des bois &t des neiges,
& qui pour comble de
cruauté , leur ont caflé la
têre, [9
E ij
52 Nouvelle Relation
Leur occupation ordinaire
eft de faire des arcs & des
fléches pour tirer aux oifeaux,:
avec des lignes & des hame-
çons pour la pêche. Ils font
fi adroits à ces éxercices, qu'ils
tuent toutes fortes d'oifeaux
en volant, : :
CHAPITRE IV.
Des habilemens © parures des
Gafpefiens.
Uoïque quelques-uns de
nos Sauvages fe fervent
aujourd’huy de couvertures ;
capots, ju{l'au-corps, & des
étofes qu’on apporte de Fran.
ce pour leur faire des habits,
il eft toutefois'conftant qu’a-
vant l'établiflement des Fran-
çois dans ce nouveau Monde,
s-de
ent
1res ;
des
ran-
bits;
qu’2-
ran-
nde,
de lé Gafpefie. RL
ils’ ne fe couvroient que de
peaux.d’origniac, de caftors, de
martes & de loups marins;dont
font encore à. prefent vêtus
plufeurs de ces Peuples. Ea
figure & a reprefentation
d'Herculés, qui a fur fes é.
‘paules en forme de manteau,
la peau du lion qu'il avoit
genereufement vaincu & ter-
raflé |; comme l’Hiftoire rap.
porte ,.eft à peu prés celle
d'un Sauvage dans fa ca.
banne, vêtu à la mode de fes
ancêtres ; qui ont cependant
toûjours fait paroître, comme
les Gafpefiens :d’aujourd’huy,
beaucoup plus de’pudeur que
cette fauffe Divinité, par le
foin particulier qu'ils prennent
de couvrir & de cacher ce que
la nature &:la bien-feance ne
permettent pas de montrer.
Le grand froid, de plus, qu'il
E ii
em
$4 Nonvele Relation
fait pendane l'hiver dans le Ca-
nada , les oblige de fe couvrir
“bien-plus modeftement : mais
au refle, quelque rigoureux
que foit l’hiser , & quelque
excefive que la chaleur foit
en été dans leur Païs, ils fe
fervent toûjours également
de bas en écriers & fans pied;
ê&t leurs fouliers, qui font tous
plats & fans talons, reffem.
blent proprement à des chauf-
ons de cuir, qu'ils fourrene de
peaux d'origniac, pour fe con-
ferver toûjours de la chaleur
aux pieds. Quant à leurs ha.
bits , ils font grands & larges:
Jes manches ne tiennent point
au corps ; elles en font fepa-
rées, & liées l’une à l’autre
par deux courroies, qui fe
partagent également par une
ouverture qui fert à pañler la
tête, Une de ces manches.
: Ca-
uvrir
mais
Ireux
elque
r foit
ils fe
ment
pied ÿ
[CLOUS
fem.
hauf-
nt de
con-
aleur
s ha.
irges:
point
fepa-
autre
ui fe
une
er la
ches.
de la Gafpefie. ss
tombe par mc & elle ne
ne couvre que la moitié du
bras : & l’autre par derriere,qui
couvre toutes les épaules. Les
habits des femmes ne font en
rien differens de ceux des
hommes : je vous dirai feule-
ment qu'elles fe parent & s’ha.
billent avec tant de referve &
de modeftie, qu'elles ne laif-
fent voir aucune nudité qui
puifle bleffer la pudeur &
l'honnêteté. Pour igurs habil.
lemens, elles {e fervent d’une
couverture blanche ou rouge,
qui leur tombe depuis les €.
paules jufqu’'à mi-jambe, en
forme de tunique, dont elles
s’envelopent tout le corps,
qu'elles ceignent d’une cein.
ture garnie de raflade & de
pourcelaine.
Il eft à remarquer qu’il n’eft
pas pofhble de leur perfua.
E üij
| Nouvelle Relation
der de s'habiller à la Fran-
çoife, & qu'il n’y a rien de fi
grotefque , que de voir une
de nos Sauvageñles vêtuë en
Bourgeoife, ou en Damoifelle.
Elles paroiffent en cet habil.
lement, du fentiment & de
l'humeur de David au regard
des armes que Saül luy voulut
donner pour combatre con:-
tre Goliath : elles difent qu’el.
les n’en peuvent approuver
l'ufage , & qu'il leur feroit im-
poffible de marcher ni d'agir
librement, avec les habits de
nos Françoifes ; en un mot,
elles font fi entêtées des leurs,
qu'elles ne veulent pas feule-
ment entendre parler des n6-
tres : Mais ce qui me paroït
encore affez ridicule, tant par-
mi les hommes que parmi les
femmes, c’eft que les uns &
les autres mettent pour l'or-
dé la Gafpefe. $7
dinaire leurs chemifes par-
deffus leurs habits.
Les ornemens & les bijoux
les plus fuperbes, les plus ma.
gnifiques, & aufli Les plus or
dinaires dont elles fe parent
dans les aflemblées & les
feftins publics, confiftent en
quelques coliers, ceintures &
braffelets , qu’elles font elles.
mêmes , & qu’elles enjolivent
d'unemaniere touteinnocente,
avec de la raffade & du poil de
porc-épi, qu’elles teingnent en
rouge ou en jaune, fuivant
leur goût & leur fantailie:
mais au refte elles font enne-
miës du luxe & de la vanité,
condamnant même par leur
modeftie , l'ambition & les
dépenfes fuperfluës & tout-à-
fait criminelles de ces femmes
qui portent fur elles tant de ri.
chefles & de bijoux, que Saint
58 Nowvele Relation
Clement Alexandrin s'étonne
qu'elles ne fuccombent fous
un fardeau fi lourd & fi pe-
fant,
Il eft encore inoiï de vois
chez elles de ces nuditez cri.
minelles & volontaires, indi-
gnes de ces Dames veritable.
ment Chrértiennes, qui ont
tant foit peu d'amour pour la
pureté, & de’zele-pour l’hon-
neur & la gloire de leur (exe.
Elles fe contentent de ce que
la nature leur à donné de
grace & de beauté, qu'elles
diminuent même encore aflez
fouvent , en les voulant con-
ferver par lartifice & le fe.
cours de leurs matachias, mais
d’une maniere tout.à fait ri-
dicule, H faut fçavoir que par
le matachias des Sauvages,
dont nous parlerens fouvent,
on entend ordinairement un
tonne
fous
fi pe-
> vois
Z cri.
r’elles
aflez
con.
le fe.
mais
IT ri-
e par
ges ,
ent,
t un
de Le Gafpefie.
mélange de diférentes mn
leurs, dont ils {e fervent pour
fe pcindre le vifage , ou pour
former fur leurs habits cer-
tainér figures de bêtes fau.
ves , d’oifeaux,ou de quelques
autres animaux , tels qu'il leur
vient dans l'imagination, Ils
ne connoifflent que quatre for-
ces de couleurs , fçavoir le
rouge , le.blanc, le noir &
le jaune : ils n'ont pas même
de nom propre & particulier
dans leur langue , pour ex-
primer les autres dont nous
nous feryons en Europe. Le
rouge qu’ils mettent en ufage
n'eft pas vif comme nôtre
vermillon, ce n’eft qu’un rou-
e fombre , à peu prés comme
ce fang de dragon: mais pour
la Tifflaouhianne, qui eft une-
petite racine rouge & deliée,
femblable à la graine de per-
‘60 Nouvelle Relation
fil, elle eft de valeur, difent
als, &: fort eftimée:parmieux ;
en effet nos Gafpefrennes qui
l:confervent. avec beaucoup
de {oin, s'en accommodent ad-
mirablement bien pour tein-
dre d’un beau rouge éclatant
le poil de porc-épi ;'avec le-
quel:elles enjolivent les ca:
nots, les raquettes, &les au-
tres ouvrages qu'on. Envoie
en France par curiofité, : ::
Lors donc que nous difons
que les Sauvages fe mata-
chient, cela veut dire qu'ils fe
barboüillent le vifage, tantôt
de noir, & tantôt de rouge;
comme il leur plaît. Les plus
fantafques font un: mêlange
de ces deux couleurs: les uns
fe peignent d’une feule où de
plufieurs couleurs ; les autres
fe barboüillent tout le front
de rouge, & le refte du vi:
de la Gafpejie. 61
fage de noir: d’autres enfin,
encore plus capricieux que les
premiers , fe tirent une 4
toute noire depuis le milieu
du front jufques au bout du
nez, & les deux joües feront
toutes mouchetées & raices
de blanc ,:de jaune , de noir
& de rouge. Ce matachias eft
proprement celuy dont ils fe
fervent au jour.des feftins, &
de leurs recreations les plus
folemnelles. Ils en ufent mê-
me jufques dans le deüil; car
pour marquer leur trifteffe &
leur affi&ion ; lorfqu'ils ap:
prennent la mort de quelques.
uns de leurs proches, ils fe
matachient toute la face de
noir : & quand ils vont en
guerre, ils fe {ervent alors de
rouge ; afin; difent -1ls, que
leurs ennemis, ni leurs com.
pagnons mêmes ne puiflent
62 Nouvelle Relation
appercevoir les differens chan-
gemens de vifage, que la crain-
te fait adez fouvent paroître
dans les perfonnes les plus
ne & les pius genereu-
es.
Au refte, il me femble qu’on
ne doit pas tant s'étonner de
ce que nos Sauvages fe mata-
chient d’une maniere qui nous
paroît fi ridicule ; puifqu’il eft
conftant que les Romains fe
peignoient autrefois le corps
de vermillon , au rapport de
Pline, quand ils-entroient en
triomphe dans la Ville de
Rome; & qu’ils en coloroient
même leur Jupiter. Deplus,
nous voïons aujourd'huy, fans
aller chercher l'antiquiré, que
les femmes n’empruntent que
trop fouvent , par les mou-
ches & par leur fard , une
beauté que la nature leur a
de la Gafhefie. 63
refufée. Aufli nos Sauvages
qui vinrent il y a quelque.
tems en France, n'ont pà en-
tendre fans s'éclater de rire,
la raillerie de certaines Da-
mes qui les prenoient pour
des mafcarades, parce qu’ils
paroifloient à la Cour, mata-
chiez à la Sauvageffe : Elles
n'ont. point d'efprit, répondi-
rent-ils à leur Interprete, &
leur reproche eft injufte, puif.
qu'elles ont elles- mêmes le
vifage tout moucheté de noir,
comme nos Sauvages, dont il
femble qu'elles portent toû.
jours le deüil, par leur ma-
niere de fe matachier.
Les Gafpeñens vont tous,
pour l'ordinaire , tête nuë;
coûtume qui eft affûrément
tres-ancienne: Car nous appre-
nons par l'Hiftoire Romaine,
que Jules Cefar marchoit toû-
Zoo
O,:
PE
25
<o
is
Lu
0
un
zu
N
62 NouveleRelation
jours de cette maniere devant
festroupes; tant au Soleil, qu’#
la pluie; &:qu'il ne porta ur
laurier en'forme decouronne,
qu’aprés en avoir demandé &c
obtenu la permiflion du Senat.
NosSauvages fe forment'auff
adlez :fouvent une efpece de
coüronne, avec les deux aîles”
des oifeaux qu'ils onttuez à Ia
chafle ;:& ils ne fe font jamais
{ervis de bonnets ni de cha:
ri que depuis: que: les
François leur en ont donné
l'ufage.. Ils laiffenr pendré
leurs cheveux : quelquefois ils
les :trouflent par derriere, ou
bien ils en font des cadenet-
tes ,-qu'ilstlient proprèment ,
& qu'ils enjolivent avec de
petits coliers de raflade & de
ourcelaine. Quoique les en-
ns y nâiffenc avéc des che:
voux de divéerfes couleurs ;
: comme
ur ;
| fervent uniquement : Pour: 4
.de le. dé: 2 65.
comme en. Europe. > CepeRs
dant. çç ces Barbares.ne ! [ont ja.
mais, blonds: quand ils. font
avancez. en âge , quelque foin
qu’ils prennent de leurs che.
veux :. Car, Vas. rai
qu'ils en. fons grande |
Sc-qu'ils ne les noircillent qu'à
force deles graifler:, & de-les
froter, ps mé 54 d'une
efpece, de. graifle., qu'ils con;
ufage. .Les filles mêmes êc és.
femmes en mettent {ur leurs
vifages , auf. bien que. fur
les cheveu 3. particulierement:
quand.il eft queftion, de. par
roître en public ;.{e perfuadant
qu'elles ne. fonc jamais plus:
belles ni plus agreables, que
Jorfqu'elles ont un vifage tout
luifan de graiffe.. Elles fe per
cent:auffi. les oreilles, aufquel.
les: elles FRANS
66 Nov Relation
grains de raffade , avec des
relots, fols:matquerz ; deniers,
autres Bégacales ‘dé cette
naturé qui. leur fervent de
pendans ‘d'orcilles.:- J'ay vû
même , avec aflez de furprife,
d'autres vga se re 4
_ Mmencappellez les Néz:f
parce x efedivemens ils f fé
percent le tendron du nez,
auquel fs atachent quelques
grains”'de chapelec ou’ de
anges gr + qui leur tom-
fur Vextrémité des lé-
vres. Re af
Voila les! habillemens ‘8
- Ja parure de nos Gafpeñens,
qu'ils eRirnene au-delà de tout.
ce qu'on poufroit s'imaginer :
ils mt f es de leurs ma-
mieres de s'habiller & de dei
Mäkimnes de vivres, à H
méprifene les nôtres , & ne
sy péivent du tout accoûtus
de le Gafjefe: 67
mer, ]ls n’ont pas moins
auffi de répugnance pour bà-
tir des Maïfons & dés Palais
comme nous : ils fe moquent
& fe raillent de nos édifices
les plus fomptueux &c les
plus magnifiques ; cependant
s en admirent la beauté, au.
tant qu'ils en fonc capables,
_ mais enfin fans en vouloir pro.
fiter. peu Pa FTET
? î #
CHAPITRE V.°!
Des Cabannes à loçeners dés
| M: rs qu
"+Ormme ces Peuples vi-
‘Quvent fans focieré & fans
commerce , ils n'ont ni Villes,
“ni Bourges, ni pen «à. ‘à
moins- qu'on ne vetille ap
‘Peller de ce. nom: quelques
ie F ij
€. Néuvelle Rélañon:
_ amas: de Cabannes en fors
me de tentes:, bien:mai pro-
prés , .& affez mak arran-
gées, LE ni Let HET
: Leur Cabannesne font com
pofées que. de perches, quils
couvrent de quelques écor-
ces de: bouleau, coufuës les
upéssavec: les autres , & en:
jolivées. le, plus fouvent par
mille figures differentes d’ois
feaux , d'origniac, de loutres.
&'de caftors que les femnres.
craionnent elles-mêmes avec:
eur matachias, Ces Caban-
nes fes d'ane figure ronde,
capables ‘de loger. quinze 2.
vingt perfonnés ;:en forte ce:
pendant qu'avec fept ou huit
-écorces., ils en- conftruifenc
ane dans laquelle on-void des
trois. à quatre. feux. Elles font
fi: legeres & fportatives.,
que nos Sauvages les roulent:
Mes 3 © Don ppt À
fors
pr OO
'ratis
OM +
qu'ils
core
s les
ct En
par
d'ois
utres-
nes.
AVEC:
, ban.
nde
ZE à:
e ce:
vifent
d des
s font
ulenc:
de le Gafpefie:: 69:
comme. un morceau de pa-
pier , & les portent ainfi fur:
leur dos, par teut où il leur
plait ; femblables:à peu prés:
aux tortuës, qui portent leurs.
_maifons ;. & fuivanc.la coûeu-
me ancienne de nos premiers.
Peres, lefquels ne demeuroient
eabannez‘dans unlieu, qu'au
tant de tems. qu'ils: .y:trou
voient dequoy fubfifter avec
leurs :fanulles:.&. leurs trou.
peaux. : C'eft :ainfi-::que::nos.
Gafpefiens. décampent | lorf:
qu'ils: ne. trouvent plus de.
quoy vivre dans les lieux:ot
is refidenr parce que:n'aïant:
ni beftiaux à noursir ni ter.
res, ni champs à cultiver, ils.
font obligez d’être prefque
todjours. errans, &.vagabons,.
our cherchéfr:la nourriture, &c:
autres commoditez nece£..
Le
faixes à la vies: 21
£
pe
. 40 Nouvelle Relation
Jl'appartient au Chef de l&
famille , privativement à tout
autre, d'ordonner de caban-
ner où il luy plaîr:, & de dé-
&abanner quand il veut, C'eft
pourquoy, la veille du départ,
il va luy-même tracer le che-
min qu'on doit tenir, & choi-
fr un lieu propre & commo-
de pour camper +il en ôte tout
le méehant bois, coupe les
branches qui pourroient l’in-
‘ommoder:,. applanit & fraie
uue route , pour faciliter aux
femmes le moïen de traîner
url neige & fur leur taba-
. :gannes;. le peu de meubles &
-de bagages qui: compofent
% leurs pare 1 -E marque en-
‘gore luy feul le plan de la
©abanne : il jetre la neige avec
-fes raquettes, jufques ce qu'il
-aic vrouvé la verre ; qu'ik ap-
planit & qu'il hache par mos-
ceaux , pour en ôcer tout ce
qui-eft gelé ; afin de loger le
plus commodément qu'ilpeur,
e nombre de géns qui com-
Lee fa famille: Cela étant
it, 1 eoupe enfuite autant
de perches qu'il juge à pro-
pos, & les: planre en: rond’,
far Je Bord:-du creux qu'il à
fait dans la terre & dans le
neige; en forte toutefois que
les extrémitez d'en: haut fe
termibent eh’ pointe, comme
des: tentes ou des clochers ::
elles ilen commet le foin
enidänt fon abfénee ; don:
ant à chacune {ot emploi
particulier, Mini les unes vont
cücillir des branches de fpin,
7x Nowvele Relation
dont elles mettent les écor:
ces. fur des,perches FX d'autres
cherchent, du, Bois. fec. pour
faire du feu — autres appor+
tent, de l'eau pour. mettre
boüillir dans. la: chaudiere:
afin de tenirle fouper prés,
gard des. hommes arrivenr
la, chafle. :La fenime dur
Chef, en qualité. de Maître.
{e. choifi ct les branches de:
fapin. les, plus tendres .& Jes
plus déliées Pour en couvrir
tout:.le circuit du dedans de
Ja. Cabanne, y ak sg le.mi.
. heu, pour. Jeu: {ervir. de. foïr,
leaf e Bar 4e &propor.
tionne les-plus.grandes & les
plus a y à .À hauteur de la
neige ; lefquelles forment une
efpece de perice muraille; en
forte.:que..ce petit: bâtiment
paroît. plätôt une Cabanne
de printerns, .que d'hiver, par
une
delaGaÿuhe.: 73
une verdure agreable que le
fapin,conferve long-tems fans
fe flaîtrir,. C'eft-encore à elle.
de. marquer. la. place d’un
chacun ,- fuivant l’âage , la
qualité, des perfonnes , & la
coûtume de la nation, . Celle
du chef eft à droite, it la cede
quelquefois, par honneur &
at civilité:aux étrangers,
es conviant même de pren-
dre place & de fe repofer fur
quelques peaux d'ours, d'ori-
gnaux , de loup raarin ,ou fur,
quelques belles robes de caf.
tors dont ces fauvages. fe fer:
vent; comme de tapis de Tur-
quie. , Les femmes occpent.
toûjours. les. premieres places:
qui.font prés de la:porte..
afin, d'eftre toutes -prêres à,
obeir ,.& à fervir -hrompte-:
ment. lors qu'on, léus:com.
à travailler
Jà Nowvele Relation
{Il y à de grandes incom:
moditez dans ces fortes de
cabannes ; Car: outre qu’elles
fonc fi bafles, qu'on nes’y peut
difément tenir débout, & que
de neceffité il y faut éftre roû.
jours-affis ou couché; c'eft
Prns ve font d'une
ideur quine:fe peut’expri.
mer , &e la faméé qu'on. ef
neceflairement obligé de fouf-
frir dans la ri 8 de ces
barbares , ef quelque chofe
d'infuportable. de |
+Poutes ces difgraces’ fans
doute ne- font pas les moin-
dte: mortifications , ‘que fouf.”
front les Miffionnaires , ‘qui
pot L'Bire eur à ro à
excmple dé faint Raul Ps afin
de gagner ées peuples à Jesus
dr one rte réal.
oré tant'd'incommoditez ; de
fans relâche”à "la
{
de la Gafpehe: 7
converfion de ces pauvres In-:
fideles, 0 Au E1
Je pañle {ous filence plu-
fieurs autres manigres de ca:
banner , qui font en ufage
chez nos Gafpefiens ; parce
qu’elles n'onc rien de: plus
confiderable, que de-faire ex:
trémement fouffrir ceux qui
les fuivent, dans les bois, &
qu'elles fant toutesé ent
chetives & milerables ; mais
quoy qu'ilen foit , ils en fou
autant 6 même plus d'eftime
que de nos maifons les plus
fuperbes ê& les plus: common
dès. C'eft ce qu'ils témoigne
rent un jour à quelqpes-1nd
de nos. Meffieurs de Elite. Perv
cée, quicm'ayant prié de leur
fervird’inrerprere dans umerwis
fite qu'ils fouhaitoient rendre
d ces Sauvages | & de: .leus
faire concevoir , que ce fe-
J
26 Nowvelle Relation
roit une chofe bien plus avan- té
tageufe pour-eux de vivre 6c bi
_ defe bâtir à nôtre maniere, wc
furent extrémement furpris, to
lorfque le chef qui avoir écou- av
té avec beaucoup de patien- :v£
ce | tout ce que jé lui avois de
dit de la part de ces Meilieurs, ge
me répondit en ces termes, _nC
s péronne fort , que les M -lo
François aient fi peu d'efprit, s'e
qu'ils en font paroïîtredansce À pl
que tu me viens de dire‘de.
leur part, pour nous perfua.
der de changer nos perches ,
ños écorces,. &t nos Cabannes,
en des maïfons de piérre & de
bois , qui font hautes & éle-
véés , 4.c€ qu'ils difent com.
metes:arbres: hé quoy: done,
Continua:t-il, pour des .hom-
més::1de’ cinq: à fix ‘pieds :de
hauteur , faut-il des maifons,
qui en aient foixante ou quà-
&.4
:vde la Gafpehe:. 77
tie-vingrs; car enfin tu le fçai
bien toy Patriarche ; ne trou-
vons nous paÿ dans les nôtres
toutes les commeditez , &les
avantages que vous avec chez
-vous., Comme de coucher,
de boire, de dormir, de mar.
ger & dé nous divertir avec
nos amis ; quand nous vou-
-lons > Ce n’eft pas tout, dit.il,
s'adreffant à l’un de nos. Ca-
piraines ; mon frere, as-tu
autant : d'adrefle & d’efprit
que les Sauvages, qui portent
avec-eux:ieurs maifons & leurs
_cabannes , pour fe loger par
tout : ou bon leur fembie:,
independamment de quelque
Seigneur que ce foit » tu n'eft
as aufli brave , ni auff-vail-
ls que nous ; puifque quand
tu VOyages, tu ne peus porter
fur.tes épaules tes bâtimens
niites édifices ; ainf , il faut
| G ü
78 Mowvelle Relation
‘que tu faffes autant de logis,
que tu changes de: demeure,
où bien que tu loges dans une
amaïfon empruntée , & quine
tv'appartient pas ; pour noûs,
AOUS Nous TroUvons À COUVErT
de:tous ces inconveniens , à
nous pouvons toûjours dire
plus veritablement que toy:,
que nous fommes par toùt
chez nous’, parceque ; nous
“ous faifons. facilement des.
1Cabannei par tout où nos
allons ; fans demander per-
.iffon:à perfonnes tu nos:
reproche affér mal à propos,
_-que nôtre païs eft un petit ert-
fer ; par raport à la France,
ique tu‘compares au Paradis
Terreltre , d'autant qu’elle te
fournit , dis.tu , toutes fortés
‘de provifions en abondance;
‘tu nous dis encore que nous.
fommes des ‘plus miferables ,.
absorbe tps Dumas awéckase
comme des
hois & dansnes forêts ; pri.
ao ne
. tous les , vivans : fans
religion:, {ns civilité. ,: fans
honnestt: fans focieté,, & en
un.mot fans auçunes regles,
bêtes dans. nos
vez:du pain ;. du vin & de
pngus autres: douceurs , que
tu pofledes, avec excez. en
Æurope. Héibien,, mon fre
-re jt tu ne Lçais pas enca-
te: des :veritables . ntiayens.,
- que nos-Sauvages-ont de ton
| païs ,fcrde toute ta nation,
4 ef jufe. que: je te. lapren-
.ne-amourd'huy.:-je te prie
donc de oroire que tous mi:
forables que nous paroifions
à ces yeux, nous nous :efti-
mons Cependant. : R
plus heureux : que toi ;€n ce
que nous fommes tres-COn-
cens-du peu que nous avons,
G üij.
#0 Nouvelle Rélasion
& crois encore une fois de
race, que tute trompes fort,
i tu. prétens nous perfuader
que con païs foit meilleur que
le noftre ; car fi la France,
comme tu dis, eft: un petit
“Paradis Ferreftre , astu de
l'efprit de la quitter, & pour.
quoy. ‘abandonner femmes,
‘enfans ; À ae &c amis? pour-
Quoÿ ri
biens tous les ans , & te ha-
zarder temerairement en quel-
que faifon que ce foit aux
orages , & aux tempêtes de
Ja mer , pour venir dans un
“païs étranger &: barbare,
-Que tu eftimes le plus pauvre
«& le plus malheureux du
monde : au refte.comme nous
fommes entierement :convain-
eus du contraire , nous ne
-hous mettons guere en. peine
d'aller en France , parce que
quer ta vie & tes.
_ vdelcappes
nous aprehendons avec jufti-
ce , d'y trouver bien peu de
fatisfaétion , :voïant: par: ex-
perience que ceux qui‘en font
originaires en fortent tous les
ans , pour s'enrichir dans
nos côtes ; nous croïons de
lus que vous eftes : encoré
incomparablement: plus pau:
vres que nous , &C que ‘vous
n'eftes que de fimples com:
pagnons > des valets ,; des
rviteurs & des efclaves ,tous
maîtres , & tous grands Cas
_pitaines que vous paroifliezs
puifque vous faites trophée
de nos vieilles guenilles , &
de nos méchanshabits de caf. .-
tor , qui ne nous peuvent
plus fervir , & que vous trou:
vez chez nous par le pefche
de Moruë que vous. faites en
ces quartiers , de quoy fou
lger vôtre mifere, & la paw
#1 Nowvele Relation
vrèté , qui vous accable:quant
à nous ,: MOUS :LrouwOnS, TO
ces nos richefles & tontes nos
vommoditez chez :nons-mê.
mes, fans peines, & fans ex-
poler nas. vies aux dangers
où YOUS:. NOUS: LrOUYEZ: : LOUS-
es jours ; jar de longues nn:
| wigations FL-4 nous. adæisons-
cn. vous. partant compafion.
dans la douceur de nôtre re:
nuit & four ,afinde charger
vôtre navire :: nous voions:
ême: que TOUS: VOS. gens , Are
vivent: ordinairement. ,.: que
de la Môriie que vous pêchez
chez mous; ce n'eft centinuel:.
lement que Morüe..'Morüe
au. matin |; Morüe :à midi,
Morte au foir , :& toûjours
Morte; juiques là mêmé ,
que fi vous fouhaitez quel-
ques bons morceaux ;. c'eft à
qu'à prefenc à.& fi hous n’a
la Gafpefe.
nos [dépens ,.& vous êtes
obligez d'avoir recours aux
Sauvages , que vous méprifez
tant, pour les prier d'aller à
la chaflé, afin de vous re-
galer. Or maintenant dis-moi
donc un peu , & tu as de l’ef.
prit lequel des deux eft le
plus fage &c le plus heureux ;.
ou celui qui travailte fans cef-
fe , & qui n'amañle, qu'avec
| beaucoup de peines , de quoi
Avivre:, où celuy qui fe repo-
fe agreablement, & qui trou-
ve ce qui luy eft neceffaire-
dans le plaifir de la chafle &
de la pèche. . El eft vray, re-
prit il, que nous n’avons pas.
toûjours eu l’ufage du pan
& du vin , que produit vôtre-
France : mais enfin avant l’ar-
rivée des François en ces
quartiers , les Gafpeñens ne-
vivoient. ils pas pluslong-tems.
84 Nouvelle Relation
‘vons plus parmi nous de: ces
-viellards de cent trente'à qua-
‘rameans, ce n'eft.que”parce
que nous: prenons isfenfible.
ment vôtre maniere de vivre,
l'experience nous faifanc affez
-Conrioîtreique. ceux-id d'entre
pots vivent d'avantage ;:qui
«méprifans vôtre pain , vôtre
vin’; & vôtre eau de vie, fe |
.Contentent de leur nourriture:
_paturelle de -caftor ; d’ori-
-gnaux , de gibier &:de poil.
{ons ; felon l'ufage de nos au-
-cêtres & de toute la nation.
_. Gafpefierne.. - Aprens donc,
-maon frere,une fois pour toutes
puifqu'il faut que je t'ouvre
mon cœur , qu'il n’y. à pas de
Sauvage, qui ne s’eftime inf.
aiment plus heureux , & plus
: puiflant que les François. 1
fuit fon difcours par ces der.
-nieres paroles , difant qu’un
-Sauvagé trouvoit fa vie pa
de la Gafhefie. 85
tout ; qu'il {e pouvoit dire le
Seigneur & le Souverain de
_ fonpaïs , parce qu'il: y.irefi-:
doit autant qu'il lui plaifoit:
avec toute forte de droits, de:
pêche & de chaffe | fans.
aucune inquietude , plus cons,
tent mille, fois dans: les bois
& dans fa cabanne , que s'il.
&coie dans les Palais: & à: la.
table.des plus grands Princes
de la Terre, ‘its
Quepase For puiffe dire,
de ce raifoñnernent , j'avoüe
pour moy-que je les eftime-
rois incomparablement, plus
heureux. que nous ,:&:quela:
vie même de ces: Barbares
feroit capable de donner.de
la jaloufie, s'ils avoient: les inf.
truétions, les lumieres, &:les
mêmes. moïens pour leur,fa-
lt que Dieu: nous a donnés
pour nous fauver, par: pré-
86 Nouvelle Rélation
ference à tant de pauvres In-
fideles , & par un effet de fa
. mifericorde:: car aprés tout,
leur vie n’eft pas traverfée de
mille chagrins comme la n6-
tre ; ils n’ont point chez-eux
ces charges ni ces emplois foit
de judicature , foit de guerre,
qu'on recherche parmi nous
avec tant d’ambition, & ne
poffédant rien en propre, ils
n'ont aufh ni chicane ni pro-
cez , pout la fucceffion ‘de
leurs parens ; le nom de Ser.
gent , de Procureur, de Gref-
fier, de Juge, & de Prefident
leur eft inconnu ; toute leur
ambition fe termine , à fur-
prendre | & à tuër quantité
de Caftors | d’orignaux, de
Loup marins & d'aurres bètes
fauves, afin: d'en: prendre la
viande pour fe nourrir , & la
peau pour fe vêtir ; ils vivent
de Ta:Gafpéfhe. 84
d'une trés - grande union , ne
fe querellans, ni ne fe battans
jamais que dans l'ivrefle; mais
au contraire | ils fe. foulägent
reciproquement dans leur be.
foin les ans les autres , avec
beaucoup; decharité: & fans
_ interefk; Cet une:jaie con:
æmuelle dans leurs cabannes ;
ka mulritude des enfans neles
embarraffe point : car: bien
loin.deis'en chagriner , ils s’ef:
timent d'autant plus heureux
& plus riches , que leur-famille
eft plusnombreufe; ne préten.
dant pas que la fortune des
énfans {oit plus confiderable
quecélle: de leurs peres, aufñ
f'ont ‘ils point toutés ces: in+
quietudes, que nousnousdon,
nons ; pour leur amdffes: des
biens êc les élever -dansle fafte
&t dans: la grandeur ;:d'où
vient que la nature a toñjouss
88 Nowuvelle Relation
”_ :confervé parmi:eux dans tou:
te fon dv a > Cet amouf
conjugal , qui ne doit jamais
foutre d'altetationi entre le
mari &c la femme par la crain.
te intereflée d'avoir: trop
d'enfans , charge qu'on. efli.
me en Europe trop onerquie, |
mais que nes Sauvages repu-
tent tres ‘honorable ; tres-
avantageufe ; & tres. utile; ce.
Jai-là ns le: plus confideré
dans toute la nation quien:a
ün plus grand-nombre; par:
ce qu'il trouve ‘plus: de fup-
port:dans fa vicilleffe , &-que
jes garçons, &\les filles -fong
également dans leur! condi.
‘tion: le ‘bonheur: & : la: jaie
de ceux qui leur sont donné
da vie : ils vivent enfin les uns
@e lès autres:; le pere 8 les
enfans comme:-les | premiers
Rois de La terre , qui vivoient
ni: 0 ‘au
dé da Gafpefie: 89
au commencement du mon-
de de leur £hañfe de leur
pêche , de legume & de fa-
gamité ou boütilli , fembla-
ble, à mon âeis,au pulment
que Jacob demanda à Efat
avant que de lui donner fa be-
nediétion.
CHAPITRE VI.
De la maniere de vivre des,
Ga/pefiens >» © dé leur
| NONTrSINTE.. :
“FE eft conftant que nos
Fésisess ont eu fi: peu:
de connoiflance du pain & du:
vin , qué:lorfque les François:
arriverent la premiere: Fis
dans leur païs , ces Bärbares:.
prirent le pain: qu’on leur
prefenta, pour qéique mer
90 Nouvelle Relation
-Ccau de rondre de bouleau,
& fe perfuaderent que les.
Frañçois étoiënt également
cruels & äimhumains ;. parce:
que , diféient.ils ; dans leurs.
divertiffemens ils bâvoient du
Fing fans repugnance ; c'eft
ainfi qu'ils appelloient le vin:
auffi furent ils quelque tems,. |
non feulement fans en goûter,
mais fèrné fans vouloir en
aucune façon familiarifer , &
commriercer avec une ration ,
qu'ils croïoient accoûtumée
au fang & au carnage ; .ce-
pendant à:la fin, ils fe font
fait peu peu à ce breuvage,.
‘& il feroit à {ouhaïter , qu'ils.
cuffent encore aujourd’hui la.
mème horteur pour le vin ‘& |
lou de'vie qu'ils premment
juiqu'à l'ivreffé aa. préjudice
de leur falut & du Chriftis-
aime , leur faifant conwnec-
de la Gafpefe. 9€ :
tre. des Ds 2-9 bien: plus
grandes, que. celles qu'ils fe
figuroient-dans la conduire des
François, : . HA Fi
Plufieurs fans. doute font
furpris & ont de la peine à
comprendre Comment un
Mifhonnaire peut vivre des
années toutes entieres à : la.
Sauvagefle :; j'avoüe effedi-
vement , qu’il en coûte auf.
bien des mortifications, par-
ticulierement dans les com-
mencemens ,. qui font toû.
jours extrémement penibles ::
mais enfin on en a bien-tôt:
fanmonté toute la repugnan.
æœ:,. quaad ona des, viandes
auf, bonnes & aufli fuccu-
lentes’, quecelles d'origniac,.
de. caftor, de loup. marin de
porc cpic., de perdrix, d'ou
tande: , de -ércelles ñ de Ca-
nards, dE bevafies , de me
H ji
‘#2 Nouvelle Relation /
‘rüe , de faulmon , de bar:
‘de cruitté ,: & de ‘quan:
tité d’autres poiflons & gi
biers , qui fervent de nourri.
ture ordinaire aux Sauva-
ges. it D it
© : Les moïs de Janvier & de:
‘Fevrier ; font pour l’ordinai-
re le tems de la penitence in-
volontaire & du jeûne tres.
rigoureux’ de ces Barbares.,
& fouventmême tres funefte,,
vû: les effets eruels. & horri.
“bles qu'il caufe parmi eux ;
‘dont cependantils pourroient
‘facilement prevenir les fà.
cheufes fuites, s'ils vouloient-
füivre l'exemple des fourmis,
-& des petits écureüils , : qui:
par un inftin@ autant admi:
‘able’ qu’il eft naturel , amaf.
-fent avec foin dans.l’êté ; de
Quoy vivre abondamment
pendant l'hyver,. Mais: enfin
dè la Gafpcfie. -9$
nos Cafpeñesr {one dé ces
gens qui ne: fe foucient pas
du lendemain ; plûtôt par
pareffe: d'amafler de bonnes.
provifions ,. que par le zele
d'obferver le eonfeil.que Dieu
en. donne dans fon faint:Evan-
gile: Ils: fe perfuadent. que
quinze à vingt paquets de
viande.ou de poiffon fechez
ou boucannées à la fumée,
font plus que fuffifans . pour
les nourrir l’efpace de cinq à.
fix. mois + cependant comme
‘ce font des gens de: bon ap.
petit .. ils: confomment bien-
plûtôt leurs vivres , qu'ils ne-
s'imaginent ; ce qui les expo
fe affez fouvent au danger de
mourir. de faim: , faute des.
alimens qu'ils pourroient facis
lement avoir jufqu’à l’abon:
dance s'ils: s'en vouloient don:
donner l& peine ; mais. ces.
7 . cbr. de " j u
æ
'
94 -Nouvelle Relation:
Barbares étant errans & var
gabonds , ils ne labourent:
point da terre, ilsne molflon.
went ni bled d’inde., ni pois;.
Bicitroüilles, comme les Iro
quois, les Hurons, les Algoms
quins, & piufieurs autres peu.
ples du Canada ;. ce qui les.
reduit quelquefois dans une-
fi grande neceflité. , qu'ils
n'ont plus la force ni-le cou-
rage. de fortir- de leurs: ca.
banmes , pour aller chercher:
de quoy vivre dans les bois,
C'eft alorsqu'il eft impofhble
de voir fans compailion des
petits-innocens ;. qui: n’aiant
plus que la peau & les os,
font aflez commoître dans .uts
vilage cout excenué, & dans
. des tarcaffès vivantes, la faim
cruelle. qu'ils fouffrent , par
la negligence de leurs peres.
& mercs ; qui. fe trouvent
D 00 = lin min ON = À
fi cruels qu'on ne les peut:
de la-Gafpefié: 2 À
eux même obligéz avec leurs-
malheureux. enfans de man-
cer du-fang:caillé, des ra-
clures de peaux , des vieux:
fouliers ,. & mille autres cho-
fes contraires à la vie de
l'homme:;.tout cela feroit:
peu , s'ils n'en venoient quel-
ques-fois à d’autres extremi:
tez bien plus touchantes &:
plus horribless 2
- Il eft furprenant d'appren:
dre , qu'ils fe voient fouvent:
réduits-à des excez figrand 8c
feulèment entendre fans fre-
mir , &. la mature ne les peut:
fouffrit fans horreur ; nous en:
avons veu un exemple affez-
deplorabte ia riviere de {ame
Croix , autrement divé Mira.
michis , dans le mois de Jan.
vier 1680. où nos Sauvages L
confomnwrenc leurs wiandes,, |
96 Nouvelle Relation
“& leurs poifflons boucannez ;
bien plûtôt qu'ils ne fe l6-
toient imaginez ; en forteque
la faifon n’étant pas encore
commode peur la chaile , ni
les rivicres propres pour la
pêche, ils fe virent: reduits à
fouffrir tout ce qu’on peut
experimenter de rude dans-
une famine , qui en fit mou.
.#ir jufqu’au nombre de qua-
rante à: cinquante. es Fran-
:çois qui étoient pour lors au
| Éort de fainte-Croix les fou:
_: Kigerent autant qu'ils pûrent,
dans une rencontre où l’obli-
:gation de fecourir fon. pro-
chain , que PEvangile nous.
commande: d'aimer: comme
-nous même ,. paroiffoit trop
-fenfiblement ;. pour. ne pas
‘s'en'acquitter , avec toute la:
.compafion , & la charité
pefible. Madame Denis
- donna:
donna ordre à
ques, de leur diftribuer felon
es Domefti-
Ja neceflité de chaque Ca-
‘banne , du pain, de la farine,
des pois , de la viande, du
poiflon , & même jufques à
“du bled, ‘que les plus patiens-
de ces pauvres affamez fai-
foient boüillir, mais quelques
autres d'entr'eux ne pouvant
lus fupporter la faim cruel-
e qui les accabloit, lé man-
_geoient tout crüd : juf ses g
LU
même, qu'une pauvre fémn
étant morte immédiatement
aprés ce repas , qui fut: le
dernier de fa vie, on fut af-
fez furpris l’A utomne fuivant,
lorfqu’on vid plufieurs beaux
épis de ‘bled’ qui étoient ve-
nus en parfaite maturité,
dans l place même où on
avoit enterré cette Sauvagef.
fe. ‘Nous n'én’pûmes _—
98 Nouvelle Relation
d'autres raifons que celle-ci,
qui nous parut la plus jufte
& la plus-probable : c'eft qu'il
faloit neceflairement que ce
bled qu'elle avoit mangé tout
crud , edt germé dans fa car.
caffe ; & que fon #ftomac
n’aians pas eu aflez de force,
ni de chaleur naturelle pour
le digerer, il étoit venu en
. maturité ; ce qui efttres vrai-
femblable, puifqu’en effet per-
fonne n'avoir jamais femé de.
ffoment en ce lieu.
Dans une confternation fi
grande & une defolation fi ge-
nerale, qui affligeoit fenfible.
mens les François. &c les Sau.
vages , il {e srouva. un de nos
Gafpeliens , qui ne pouvant
plus. fox@rir la faim qui le de.
voroit tout vivant, fut aflez
barbare & erueL, pour fe re-
foudre d'afaflinér & de man.
de le Ga/pefe. 9%:
ger fa femme ; laquelle pene.
_ trant dans le. funefbe. deffein
de fon mari, luy infpita, pour
{e conferver la vie ; de cafler
la tête & de couper la gorge:
à deux de leurs enfans, l’un
âgé de cinq à fix ans, & l’au…
tre de fept àhuit. Il-efk vrai,
difoit cette marâtre à fon ma
ri, le cœurtout.tran{percé de
_ douleur, que tu es à plain
dre, & que la necefité où
nous fommes eft extréme :
mais enfin , fi tu veux tuer
quelqu'un de ta famille, ne
vaut-il pas mieux que nous
mettions à mort quelques. uns
de’nos enfans,, & que nousles
mangions enfemble ; afin que
je puifle élever & nourrir les
plus petits, qui ne: pourront
plus vivre, fi une fois ils vien»
nent à ass leur mere, Elle
plaida G:bien fa me “LEE
1}
_
100 Nosvelle.Relasson
veur, que d’un commun con-<
fentement l'homme:& la fem-
me maflacrerent & couperent
la gorge à ces deux pauvres
innocens , fans fe laifler atten-
drir aux larmes ni aux lamen-
tations d’une petite fille , qui
conjuroit fon pere & fa mere
de ne ka pas égorger. Elle
ne put jamais obtenir cette
grace de ces inhumains ; &
is recûrent tous deux la
mort, de ceux qui leur avoient
donné la vie. Ils hacherent en-
fuite par morctaux, & mirent
dans! une chaudiere toute
boüillante lescadavres de leurs
enfans : & enfin, par une cruau-
té inoüie, dont le fimple fou.
venir fait encore aujourd’hui
fremir d'horreur Ja Nation
| Gafpelienne , ces monftres de
hature les mangerent en la
compagnie d'un de : leurs
vi:
… + dela Gafpafes 101
freres, qui fut obligé de fuir
avec les autres dà-la riviere de
Saint Jean , de peur que les
Chefs de nos Sauvages les fur-
prenant dans’ ce cruel feftin,
ne leur euflent café Ja tête;
&cen effet ils furent autant in-
dignez que furpris, à lanouvel-
le d’une ‘action fi noire &: fi
barbare, Il:eft: vrai que ces
malheureux , au retour dû
Printems , qui fe trouva tres.
commode pour la chafle ,: é.
toient inconfolables, du mifei
rable genre de mort de leurs
enfans, . qu'ils. avoient inhui
mainement-facrifiez à la con:
férvation de leur vie: 1ls é:
taient dignes , par leurs cris,
de toucher de compañlion les
cœurs les plus infenfibles:.le ,
pere reprochoit à la mere l'ex;
cez de fa cruauté : la femme
reprefentoit à fon. mari fon
l'ij:
02 NowullRcation
peu de conltance à fonffrir la
faim , & d’avoir été fi déna-
turé, que de vouloir confer-
ver fa vie aux dépens de cel-
le qu'ils avoient donnée l'un
ê& l'autre à leurs enfans. Cette
pauvee mere affligée luy re-
prochoir, les larmes aux yeux,
avec dés foupirs & des gemif-
femens. capables d’attendrir
un cœur de bronze
| feul l'avoir forcée à pat
malgré elle, à une ation
brutale & fi barbare :: mais
aprés avoir pleuré ch pi.
ment un malheur volontaire
où il d'y avoit plus de reme-
de, & la perte irreparable de
leurs chers enfans, dont ils
faifoient encore retentir les
noms au milieu de leurs plain-
._ tes , ils ne pouvo'ent trouver
affez de larmes, ni de termes
pour détefter & pour expri.
de le Gafe és - 103
mer eux-mêmes l'énormité de
leur crime. Jeles ay vû moi-
même, ces parens infortunez,
i avoient encore, comme
es autres Caïns, l’image af.
freufe de leur crime abomi-
_nable-fi‘prefente à leur idée,
‘ qu'ils fe croïoient à tout mo.
ment frapez de la même ma,
ledi&ion que Dieu donna à
ce fratricide. Effraïez qu'ils
étoient fans ceflé par une ter.
eur panique qui ne les aban-
donnoit jamais , ils fe perfua.
doient voir autant de bou.
feaux qu'ils rencontroient de
Sauvages : & ne pouvant trou.
ver de fûreté en aucun lieu,
pour fe dérober à la jufte.co-
lere de nos Gafpefñens , qui
ne les regardoient plus qu'a.
vec horreur & indignation,,
#ls-couroient les bois jour &
nuit fans relâche, cherchant
I ii]
104 . Nouvelle Relation.
inutilement partout un repos
qu'ils ne pouvoient rencon-
trer aulle-part ; mais encore,
moins dans le fond de leur,
confcience , qui les boureloit.
& les perfecutoit continuelle-
ment. avec tant de cruauté.
au feul fouvenir de. l'horreur
du crime qu'ils venoient de,
commettre. pu fe crürent |
ait indignes. de .
enfin tout-à-
recevoir les billets & les ca:
racteres. que .je donnois aux
autres Sauvages ,. & dont je
me fervois tres-utilement pour.
leur- enfeigner les Prieres, le
Catechifme, & les principes
de la Foi que je leur annon-
çois.. Comme je m'apperçûs
donc qu'ils n'ofoient plus pa.
roître, & qu'ils cefleient de
fe rendre à l’Inftruétion avec
les autres , je tâchai de les
xaffürer , & de leur perfuadeï.
LS
+
| détaGafpefe.-- 310$:
devenir à nôtre . Chapelle
pour y apprendre les Prieres +.
ilsime, répondirent que c'étoit -
en vain ;:car quelques. efforts :
qu'ils puflent faire, difoient-
ds, pour apprendre ce. que je -
leur.enfeignois, jamais ils n'au,
roient,la memoire., ni l'efprit .
de lé retenir, jufqu'à ce que :
ce crime leur fût entierement
remis .& pardonné de Dieu, .
par le sminiftere du grand Pa: -
triarche : c'eft ainfi qu'ils ap:
pellent Monfeigneur l'Evèque
de Quepe von ans Al aenE «
ils, fe jetter à.fes-pieds , pour. .
obterir de luy l’abfolution de:
leur..crime, . : - .
Tels étoient. les paroles &
les fentimens de ces pauvres
malheureux.. Je fis tout mon
offible pour les confoler, en
eur.promettant la protection.
& .tout. le. -fecours.. que. je:
106 Novuelle Relation :
pourrois ; leur remontrañt
qu'à la verité leur crime é-
toit énorme , mais qu'enfin
Dieu avoit plus de bonté &
de mifericorde pour eux,
qu'ils n’avoient eu de malice
& de cruauté, én mettant
ainfi À mort ceux aufquels
is avoient donné la vie, Hs
Crûrent à mes paroles, & re:
St
se mes billets; bien refo:
5 dé faire & de pratiqier
éxadement tout ce que ‘je
pourrois leur infpirer de bon,
ed appaifer la juftice de
jeu , &fe concilier fa miferk.
corde. did AA FRRIE
Voila fans douté les’ acci-
dens ficheux où :s’expofènt
tous les ans nos Sauvages,
par leur pareffe ; & par le
td de foin qu’ils prennent d'a.
mafler fuffifâmment en Eté,
dequoi éviter & prévenir mille
- pendant l’'Hiver. …
«: de Le Gafpefie.…. ‘ 107
malheurs, qui les accablent
tres-frequemment en Hiver;
comme ils ne le fçavent que
trop:bien eux-mêmes, par la
funefte experience qu'ils en
font. Ces Gafpefiensen rom.
bent d'accord avec nous; mais
il femble que l'abondance
qu'ils. trouvent au Printems,
_ J'Eté & l’Automne , leurfaf,
. fe perdre le fouvenir des dif.
graces qu'ils ont fouffertes
/
Aprés tout , j'avouë qu’on :
ne peut aflez admirer la con.
Âtance avec laquelle ils fouf-
frent les rigueurs de Ja faim;
. & on peut dire qu'ils jeñnent
peut. être avec autant , ‘ou plus
même de patience & d’aufte:
rité, que les Anachoretes. les
plus reguliers & les plus mor-
tifiez. C'eft quelque chofe de
furprenant, de voir qu'ils fe
108$ Noevellé Relation
font une entiere occupation
de chanter à gorge déploïée,
& de danfer quelque fois com:
mé des fols:, lorfqu'ils ont un
appetit devorant, & qu'ils
n'ont-rien dequoy fe raflafier;
pour perdre, difent-ils, par ce
divertiflement , envie qu’ils
ourroient avoir de manger,
Îlne leur eft pas difficile de
demeurer des trois à: quatre
jours-à: jeun, lors particulies
rement qu'ils font à la chafle;
Sc qu'ils pourfuivent quelques
bêtes fauves ,. comme. l’oris
gnidc. Ils ne prenment jamais
de refeétion devapt cet éxer:
_ cice, quelque penible qu'il
leur foit , maisfurle foir, quand
ils font de retour d'la Caban:
nc ,.ils fe regalent de tout ce
qu'il y:a de meilleur; faifanc:
boüillir, griller, ou rôtir, fui:
yat. le: goût ‘d’un. chacun),
de'la Gajpefe. ” 168
‘tout ce qu'ils ont, fans referve;
. & fans aucune apprehenfion
qu'on compte leurs morceaux;
mais au contraire, ces Barbares
efliment que c'eft une chofe
fort loüable & glorieufe , de
| manger beaucoup:C’eft pour:
quoy , ne fe pouvant foû:
mettre aux regles de la tem
. perance::& de l'æconomie,
qui -cependant leur . {eroient
bien utiles ‘& necefaires, ils
font confifter tout leur bon:
heur :&. mettent leur beati:
tude à manger avec excez , d
accorder à leur appetit au-delà
de ce qu'ildouhaite , & à man-
ger comme bon leur femble,
tant de jour que de nuit ; fe
faifant un plaifir &une felici.
té parfaite de leurs: ventres:
auf eft.ce un proverbe par:
mi nous en Canada, qu'il ne
faut que quatre à cinq: boms
ro Nouvelle Relation |
repas pour les remettre des
fatigues & des langueurs de
plufieurs mois de maladie,
1l$ confervent inviolable-
ment entr'eux la maniere de
“vivre qui étoit'en ufage pen-
dant le fiecle d’or, & ceux
qui fe figurent un: Sauvage
Gafpefien commeun monftre
de la nature, ne croiront que
difficilement la charité avec
laquelle ils fe foulageñt reci.
proquement les-uns & les aù-
… tres : Le fort fupporte le foi-
ble avec plaifir, & ceux qui
par leur chafle font beaucoup
de pélleterie , en donnent
charitablement à ceux quin’en
ont point, foit: pour païer
leurs dettes, foit pour fe vê;
tir, ou avoir le neceffaire à la
vie. Les veuves & les orphe-
lins reçoivent des prefens ; 8e
s'i s’en trouve quelqu'une qui
à ceux qu'il
de la Gafpefie. ET:
ne puiffe nourrir fes enfans,
les anciens. prennent Je foin
de les diftribuer & de les don:
ner aux meilleurs. chaleurs,
avec lefquels, ils vivent, nj
plus ni moins que s'ils étoient
les propres enfans de la Ca-
banne. Ce feroit un oppro-
bre. & une efpece de blims
digne d’un reproche éternel,
fi on fçavoir qu'un Sauvage
aïant des vivres en abondan
ce, n’en eût par fait largeffe
çauroit dans la
difette & dans la necefité.
Voila pourquoy ceux qui tuent
les premiers origniaux au com.
mencement de Janvier, & de
Fevrier, temsauquel ces Peu.
ples pâtiflent davantage , d'au.
tant. qu'ils. ont .confommé.
voutes leurs provifions, fe
font, yn.plaiär .d'en. portes
cux-mÉMEs tres-Ééxaétement à
rs Nowvelle Relaïton
«ceux qui n’en ont point , Für.
fent-ils éloignez de quinze à
vingt lieuës-: & non -contens
. de cette liberalité ,’ils les con.
- vient éncore , avec toute la
: tendrefle poffible, de veniren
leur compagnie , & de s'ap-
- procher de leur Cabanne; afin
“de ‘les pouvoir foulager plus
Commodément dans leur ne.
ceflité, & dans leur plus pref:
: fant ‘befoin ; avec mille pro-
. méfles de leur faire genereu-
_fément part de la moitié de
kur:chafle: Bélle inftruction,
fans doute, pour ces riches im.
pitéiables &:ces cœurs de ro-
_ €he, qui n'ont que des en-
. tailles de’‘fer -pour leurs fem-
blables ; & qut ne fe mettent
‘sucunement -en peine. de’ fe-
_éourir’ la: mifere ‘extréme ‘de
tant de pauvres qui gemiffént,
& qui fouffrent la faim ‘éc' ta
nudité,
De D ne Ta dt 9 ES VER ie
ÿ : NOTES
dela Gaefie. : 13
nudité, pendant que c:s mau.
vais-riches regorgent d’une:
infinité de biens & de richef-
fes , dont la Providence ne
les a fait que dépolitaires, &c.
ne les a misentre leurs mains,
que pour en faire un faint ufa-
ge d'aumêônes & de charité:
aux membres necefiteux du
Sauveur.
La viande d'origniac eft:cel.
Je quenos Gafpeñeñs eftimenit.
davantage : ils en aiment la
graifle ; &:l'eftiment un mets
fi: delicieux, qu'ils la boivent
toute pure, avecautant de fens
fualité que fi c’étois la liqueur
du monde la plus agreable.
Ils la mangent encore toute
cruë, comme quelque: chofé
d'exquis: en un mot, il n'ya
point chez eux de: fefkin plus
magnifique , que lorfque ce:
luy :qui:traite donne con
n4 Nowvelle Relation
viez un pain de cacamos de
neuf à dix livres. Or ce pain
eft une efpece de graiffe qui
fe tire des os des jambes &
des cuiffes des origniaux : &
aprés qu'ils en ont mangé
toute la moëlle, ils mettent
ces os, qu'ils concaflent &
_ qu’ils pilent, jufques à pref-
que les reduire en poudre,
ns une grande chaudiere
d'eau boüillante ; en forte que
tout ce qui peut refter de
moëlle ou de graiffe dans ces
os ainfi brifez , furnage au-
deffus de l'eau par la chaleur
dufeu. Ils l’amaffent enfuite,
& la confervent foigneufe-
ment, comme quelque cho-
fe d'excellent & de delicat.
Quantau boüillon , il devient
blanc comme du lait; & fui-
vant leur fentiment, ils le
croient aufli peétoral qu'un
de la Gafpefe. | n£
grand verre d'eau-de vie, ou
» que le meilleur de nos con.
ommez. Ils font beaucoup.
plus d'état de l’origniac femel.
le pendant PHiver, que du
mâle : & au contraire, ils efti-
ment: bien davantage le mâle
en Eté, que la femelle; ‘parce
qu'en effet .ces animaux ont
l'alternative, pour devenir gras
& maigres, n'étant pas de leur
nature ni de leur tempera-
ment de l'être en même. tems :
ce quieft encore fort commun
à plufieurs autres animaux du
Canada. ve
Si par bonheur il arrive
que_le chafleur tuë une fe_
melle pendant l’Hiver , ‘ou un
mâle pendant l'Eté , il fe fait
alors une réjoüiffance entiere
dans toutes les Cabannes voi.
fines, dans Pattenre & dans
lefperance où chacun eft de
K ÿ
16 Nouvelle Relation
+ délicieufement de Ja»
graifle d’origniac ; mais ils re“.
doublent leur: joie avec des:
cris & des chants d'ailegrefli,,:
quand le Chaflèur, cout victo.:
rieux de fa prife , entre dans.
Ja Cabanne, & jette par terre,
d'un ferieux. &.: d’une fierté:
comme s'il avoit triomphé:
d'un redoutable ennemi., le:
fardeau qu'il:a apporté fur. fes .
épaules, dans lequel font en::
velopez le cœur, le roignon;.
Ja langue, les entrailles ; & la
graiffe la plus delicate. C'eft
par là d’abord que fes amis
& toute: fa: famille commen.
cent le regale: tandis que les
filles & les femmes vont avec
_ mille marques de joie, toû.
jours.en: chantant &: en dan:
fant ; querir fur. leurs : traî-
mneaux. le refte de: la. viande
de l'origmiac que ce glorieux
En PUR
PR
| «A 2 €
Chaffeur a laifiée fort pros
prement enfevelie dans lesneis
Se
# Cet à la Maïîtrefle ‘de la.
Gabanne de ménager tout ce
qu'on apporte de. la chaffe,
fi:ow peuc:dire qu’ikfe trouve
quelque œconomie.parmi des .
gens qui mangent prefque à.
tout moment... Elle choifit de
tous les boïaux.de cet animal,
ceux qui font. les: plus gras, .
qu'elle: fait. botillir ; aprés:les |
avoir. fore. legerement lavezi .
& qu'elle accommode enfuite
en. paquets ; à peu prés Com»
me les boudins & faucifles:
c'eft: dequoy ils font-ordinai.
rement leurs regales les plus.
delicieux. ‘Elle: découpeencæ
re-en feüillet, tout ce qu'il:y :
a de plus:charnu ê& de:plus
‘maigre ; qu'elle fait-fecher. &
‘boucaner à. la fumée, fur dés …
nS Nosvelle Relation
perches qui forment üne efpe:
ce de petit échaffaut; a fin d’em.
pêcher que leur viende né fe 9à.
té, nine fe corrompe.C'eftainfr
que fans l’ufage du fel, nid'au-
eune autre épicerie, ils là con.
fervent tres facilement quel:
que-tems , & leur.eft dans la
fuite , comme j'ay déja dir,
d'un tres- grand: fecours dans
des extrémitez, où ces pauvres
malheureux , faute de pré-
_voïance, ne tombent que trop
fouvent, On peut dire que le
_ muffle & la langue 'boucanez
‘de sk (ui , font merveilleux
& excellens ; mais c’eft en-
_core quelque .chofe de meil-
teur & de bien plus délicat,
non-feulement:ax goût de nos
: Sauvages, niais même à celuy
‘de nos François, & de toutes
des autres Nations qui font
en Canada, lorfqu’on mange
de la Gafhefie. 119
Pun & l’autre is & fans
les avoir expofez à la fumée :
c'eft auff le feftin par excel-
lence de nos Gafpeñiens. Ils
font encore 1..tir quelque-fois
par divertiffément , la rête
toute entiere d’un petit élan,
qu'ils. appellent communé-
ment dans leur langue Æ5-
gain , fans en ôter ni le muf:
le, ni la langue ; mais feule-
ment, fans autre ceremonie,
ils attachent à quelque per-
che une corde, à laquelle cette:
tête eft_ fufpenduë diretement
devant. le be. en forte qu'en
luy donnant le branle de tems
en tems avec un bâton, elle
tourne & détourne à droite
& à gauche fans fe brûler,
jufqu'à ce qu'elle foit cuire.
H n’y a rien encore de fi plai-
fant, que de voir le foïer af.
liegé | pour ainfi dire, d'au.
ao Mouvelle:Rélafion
tant de portions de viande
embrochée dans des bâtons,
qu'il. y a de Sauvages dans la.
Cabanne ; lefquels ne pouvant:
fe donner la patience qu'elle
foit: entierement rôtie , l’ar-
rachent demi.-cuite de la bro: .
che, & la mangent ainfi com
me-des chiens goulûment, a-
vec-une avidité furprenante,
qui fercit. capable ‘de dégoû:
ter les perfonnes le plus en
appetit. Voila tout l'appareik
que ces Barbares ‘apportent
dans leurs repas ordinaires ;
fans chercher ni napes , ni fer.
_viettes, tables; placs, affiettes;
ni fourchettes.
. Pluféurs font :en peiñe de
fgavoir la maniere dont: les.
Sauvages faifoiént boüillir leur
viande, devant qu'on leur eût
donnié l’ufage de nos chaudie-
ses ; qu'ils trouvent aujour:
- d’hui
de la Gafpefñie.' at
d'hui extrémement commo-
des. J'ay appris d'eux mêmes,
qu'au défaut de nos chaudieres
ils avoient de petits baquetsou
auges de bois , qu'ils remplif:
{oient d'eau, dans laquelle ils
jecroient fi fouvent. des pier:
res ardentes qu'ils faifoient
rougir au feu , que l'eau peu
à peu s'échaufant , boüilloit
enfin par l’ardeur & la cha
leur de ces roches embrac
fées | jufqu'à ce ‘que: h
viande fût fuffifamment cuite
our la ‘manger ‘à la” Sauvai
gefle, c'eft à dire ä demi-cruë,
comme ils fa mangent encore :
aujourd’hai, & d'une maniere
même tout: à-fait dégoûtante;
car il eft vrai que ces Peuples
fonc finguliers dans leur: fa:
gon de vivre, par une mal:
propreté ‘qui fait: mal ‘au
cœur, ,Je-ne :puis : + per:
422 Nouvelle Relation
fuader - qu'il y ait aucune
Nation dans le Monde , fi
mauflade dans le boire & dans
le manger, que la Gafpefñen.
pe , ce n'eft peut-être
quelques autres Peuples de ce
nouveau Monde : aufh eft . il
vrai que de toutes les peines
que les Mifionnaires fouffrent
d'abord, pour s’accoûcumer à
la maniere de vivre de ces Sau.
vages , afin de les inftruiré
dans les maximies du Chriétia:
rime , celle ci eft fans doute
une des plus “difficiles à -fup:
porter, puifqu'elle leur .caufe
louvent des bondifemens de
cœur. Jamais nos Gäfpeñens
n'écurent Jeur chaudiere que
la premiere fois qu'ils s’en fer.
vent, À caufb difenc-ils, qu'ils
apgpreheodent le-verd.de. gris,
qui n'ar:garde de;;s°y attacher,
quand-elles font-bien graidlées
:
dela Gao. v1$
& brûlées, Es ne shgannier
| li point non plus ; parcer: |
dans jme femble: a c'eft :Orer 14
fen- D graiffe du por, & autant dé
bien pérdu ; ce qui rend':fa
le ce viande roue farcie d'une étu;
&-il me noire &c :épaiffe, fermntbtai
eh ble à de perites boulettes,
rent qui font à peu prés la figuré
ner à d'un lait tourné: ils fe conter:
Sau- tent d'en ôter feuletient'les
truite plus gros poils: d'ohgniaé:
riftia- quoiqu'elle ait fouveht‘traîné
doute dans leur Cabanne des icinqlà
fix jours , & que les chienb
.caufe même en-aïeht .todjobrs géût
us de D té les: premibrsi:par ‘dvaricé
Gens Hs n'ont point d’autrestables
que que la terre ‘plate: : nb d'aut
ï tres ferviettes ‘pour: eo
leurs mains, qué leurs féuliers
ou leurs cheveux ; aufquels
ils s'efluient éxaétement’ 1e
mains. , Enfin:il:n’y arieri que
L i
124 Nouvelle Relation
derude, Men rte & de re.
Buütans- dans les -manieres. ex-
ue arr de vivre:de ces
Barbares, lefquels n’obfervent |
dans Je. boire ni daris le man-
gery aucüines-regles de ‘bien:
feañce; nidé-civilité.
_+1kaiboiffon érciriaite de nos
Gal; efiens. eft l'eau naturelle
qu'ilsboivenñtravecplaifir pen.
dant-FEté:- Pour l'Hiver, ils
font :affez-fouvent obligez de
fondre: la. néigé dans leurs
ghaudierés ; : pour ? en ‘boire
l'eau qui fent prefque toi.
jours la fuihée. 1 Quaur à d'éau
d'érable ; quieft: lafévé de
l'arbre:mêmé:, elle eft égale. |
ment déliçieule:p our: les. Fran.
guistés les Sauvages; qui s'en
dennent-an Printems:d: cœui
joies : 14 ft -vraicauff: qu'elle
eft fors agreable & abondante
slabs la Galpeñcs cat ee une |
(f
{i J
de re.
es: CX<
de ces
ervent
| Man:
bien:
de nos
tureHe
ir pen.
er, ils
gez de
s leurs
‘boire
1e toû-
al'éau
évé de
égale.
s Fran:
jui s'en
à: Cœur
qu'elle :
ndante
PAL: une |
dela Gafpefies af
ouverture affez petite, qu'on
fait avecla hache dans un éra-
ble,on en fait diftiler des dix ou
douze pots. Ce qui m'a paru
aflez remarquable dans l’eau
d'érable , c’eft quefi- à force
de la fâire boüiilir on la ré-
duit'au tiers, elle devient: un
veritable fyrop, qui fé durcic
à peu prés comme le fucre , &
prend une couleur rougeûtre,
On en: forme des petits pains,
qu'on ‘envoie: en | France: par
rareté; &c qui dans: l'ufage
fert bien fouvent au défaut du
fucre François, J'en ay. plu:
fieurs fois mélaggé is Ra de
l'eau-de. vie, des cloux de gi:
rofle & de la canelle ; ce qui
faifoit une efpece de roffoli
forçagreable.L'obfervation eft
digne de remarque, qu'il faut
qu'il y ait de la neige au pied
de cet arbre, pour qu’il laifle
L ij
AS
&
+ fl
16 Noudele Relation
couler fon eau fucrée ; & if
refufe de donner cette, dou:
ce, liqueur, lorfque:la :neige
pe:paroit plus fur la terre,
Maïs enfin, touc ce que je
puis dire .de l’ean du Canada
cn general, c'e qu'elle efk
extrémemens faine , : bienfai:
fante, & beaucoup meilleure
qu'en France : jamais, ou du
moins rarement on s'en .trou,
ye.incommodé,, felon l'expei
tienceque j'en ay faite moy.
même: pendane plulieurs an:
_ néesy aufli difons-nous en Ca-
_Mâda que les eaux de la N'ou-
velle-France valent le petit vin:
de PEurope. . :
dl caefe | 97
CHAPITRE VIR
De l'ignorance des Gafje-
Jens. ii
FLs ne fçavent ni lire, ni é
crire r ils ont cependane af.
{ez de jugement & de memoi.
re, s'ils vouloient avoir au.
tant d'application qu'il enfaur
pour apprendre l'un & Pau
tre ; mais outre l’inconftance
& linftabilité de leurs efprits,
qu'ils ne veulent gêner qu'au.
tant-qu'il leur plaît, ils fonc
encore tous dans cette fauffe
& ridicule creance , qu'ils ne
vivroient pas long.rems, s'ils
éroient auffi fçavans que les
Francois: de-là vient qu'ils fe
plaifent à vivre 8 à mourir
dans leur ignorance naturelle,
L ii,
128 Nouvelle Relation
Quelques - uns cependant de
ces.Sauvages que l'on a pris
la peine d'inftruire, font de.
venus en peu de tems Philo-
fophes, & même affez bons
Theologiens: mais aprés tour,
ils font toûjours demeurez
Saüvages, .n'aïant pas eu l’ef.
prit de profiter de ces avan-
. tages confiderables , dont ils
fe font rendus tout. à.fait in,
dignes , en quittant les études
- poùr demeurer dans les bois
avec leurs Compatriots , où
_ ils.ont vêcu en tres-méchans
_.. Philofophés ; preferant, par un
_ saifonnemént extravagant ; la
vie Sauvage à la Françoi-
4e. £ »
Jay rencontré dans:maMif.
fion, deux filles de nos Gaf-
pefiens qui fçavoient lire &
écrire, parce qu'elles avoient
demeuré chez les Urfulines
L]
%æ
ÉS .
dé la Gafpefe: 129
de Quebec ; qui faintement
animées de ce :zele tout de
feu qu'elles font paroître pour
lagloire de Dieu &: le falut
des ames, retiennent chez elles
les petites filles des Sauvages,
aufquelles:eltes apprennent a-
vec la pieté & la devotion, non:
feulement à lire & à écrire;mais
encore à faire d’autres ouvra-
ges. conformes à leur état. : :
La facilité & la: metode que
j'ay trouvé d'enfeigner ‘les:
Prieres nos Gafpcliens, avec
certains caracteres. que : j'ay
formez, me perluadent effica.
cement que la plufpart fe ren
droient bien: tôt fçavans : car
enfin , je ne trouverois pas
plus de difficulté à leur mon:
trer,à lire, qu'à prier Dieu
par. mes papiers , dans: Jef
quels chaque lettre arbitraire:
fignifie un mot particulier,
15© Mowuele Relation |
quelque-fois même deux ern
femble.. lis ant tant de faci-
lité pour concevoir cette for.
æ d'écriture , qu'is apprens.
senc dans une feule journée,
ce qu'ils n’euffent jamais, p&
etenir en une femaine en-
siere fans le fecours de ces
billecs, qu'ils appellent Kigse
motinoer , Où Kateghemme. ils
confervent ces papiers inftruc-
dés avec tantde foin, & ilserr
font une eftime fi partituliere,.
qu'its les mettent bien propre. .
ment dans de petits étuis de
. bouleau enrichis de pource-
laine, de raffide & de porc-
épi. :Els les tiennent entre leurs
mains comme nous faifons nos
‘heures ;, pendant la fainte
.Mefle , aprés laquelle ils les
ferrent dans leurs étuis. L’a.
vantage. & l'utilité principale
que produit cette nouvelle
À la Gafpefe. ÿt
metode, c'eft.que les. Siuva.
ges s'infkruifent les uns les
autres , en quelque endroit
2 fe rencontrent : ainf le
Is’enfeigne fon pere, la mere
les enfans, la femme fon ma.
ri, & lesenfans les vieillards,
fans que le grand âge leur
donne aucune repugnance
d'apprendre par leurs petits
neveux, & par les filles mè-
mes, les principes du Chrif-
tianifme: BH n'eft pas jufques
. Qux plus petits Sauvages, qui
m'ajant pas encore entiefe-
ment l’ufage de la parole, pro.
noncent cependant du mieux
qu'ils peuvent, quelques mots
de-ces billets qu’ils entendent
dans leurs Cabannes, lorfque
les Sauvages, par une fainte-
. émulation , les lifenrt & les
repetent enfemble, On a me-
me fouvent admiré avec
132 Nouvelle Relation
Juftice , dans nôtre Convent
de Quebec, un petit enfant
d'environ fept. ans,, qui lifoit
diftinétement dans fon livre
les Prieres que je luy avois
apprifes en faifant la Miflion,
11 déchifroit ces caracteres
avec tant de facilité & de pre:
fence d’efprit, que nos KReli-
gieux , auffi-bien que les Se.
culiers , en furent extraordi.
nairement furpris.. Ils ne fu-
rent pas.moins édifiez, voïiant
le pere & la rhere affifter à la
fainte Mefle, leurs heures
Gafpefiennes à la main, où
éroient, les inftruétions qu’un
bon Chrêtien doit fçavoir,
‘pour aflifter avec merite à cet
augufte Sacrifice, Ces pau-
vres Sauvages, qui m'avoient
adopté pour leur enfant, avec
_ les ceremonies ordinaires, é-
toient venus exprès de plus.
LS
oœ
0£93223
Q »-
de la Gafpefie. 133
de cent cinquante lieuës, pour.
me conjuürer de retourner au.
plätôt avec eux. Il n’y avoit
que deux mois que j'étois ar-
rivé à Quebec, pour rendre
compte au Réverend Pere
Valentin : le : Roux, nôtre
CPE & Superieur
refent Cuftode, des Re:
collets de'la Province de
Saint Denis en France, des
Miffions de la Gafpeñe, fe
Percée , Riftigouche , Ni:
pifiquis & Mizamichis , que
l'obcifflance ‘avoit : ‘confiées! à
mes foins! Il eft-vrai que j'ai
vois été obligé de refer ‘et
nôtre Convenc de Nôtre: :
Dame des ‘Anges , plus
dong-tems’ que je ne M À ois
_pr'opolé ; parce! que le R.Pere
Commiffaire ny étoit à
quand j j'yartivai.: !
Le: même zele qu'il a fait
t4 Nesurle Relarion
paroître. coûjours. avec: tant
_ d'ardeur & de fuccez pour la
gloire de Dieu, le faluc des
ames , le fervice du Roi, &
l'honneur de nôtre fainte Re-
formée | durant des {x années
qu'ila gouvermé nos Mifions
de la Nouvelle France, l'a-
voit obligé de s'embarquet
dans l’unjdes canots du Mon.
fieur le Comte de Frontenac;
qu'il eut l'honneur d’accom:
pagner jufques au Fort du mê:
me nom, à {ix-wingt lieuës de
Quebec ; afin d'y animer par
fes: paroles &: par fon éxem:
ple ,-les RR.. Peres Gabriel
. de la Ribourd, Zenobe Mem:
bré & Loüis Hennepin, qu'i
avoir deftinez pour. Lire avec
Monfieur de la Sale , Ja fa-
“#heufe découverte du Golfe
æ Mexique, par les fleuves
de Saint Laurent & de Mif-
- - de le Gafpefe. 13$
pé;ou d'y er 2
tout le premier, s'il en ‘eût
été befoin, partager avec eux
les travaux Apoñtoliques qu'il
faloit foûcenir dans cette pla.
sieufe entreprife,
. Al fut cependant Cculble
<rouvér au fort de Frontenat
nos Miflionnaires, qui étoient
déja partis pour la découver-
te du Golfe de Mexique: en-
forte qu'aprés avoir fait dans
cette Mifion tout ce que fon
zele luy infpira de- bien ,,&
donné les ordrés neceflaires
au:R. Pere Luc Builder, Re-
collet ; qui étoitrefké, teul. qu
Fort pour l'inftruétion- des
François & desSauvages;il def
:cendit avec Monfieur le Com
te de Frontenacià Quebec,
& fe rendic en nôtre Convent
de Nôrre- Dame des Anges,
136 Nouvelle Relation
> Je’ luÿ reprefénrai alors, a-
fa bonté 1& fà' douceur
naturelle infpirdit’'à tous les
Miflionnaires, ce: que j'avois
jugé capable d'avancer: pour la
gloire de Dieu & le falut des
amies -dans toutes ces Miflions.
IL'en ‘écouta : favorablement
Jes propofiions; & je peux
dire avec verité ,qué ce voia-
gé que je fis à Quebec; -eut
tout le fuccez que jé pouvois
en efperer : en forte qu’aprés
avoir fait les éxercices fpiri-
ituels fous fa direétion , afin
-d’y recevoir les lumiéres/& les
forces necefläires pour im'ac-
quitter dignement de mon mi.
niftere ; je me difpolois déja
“à partir’ quand! nos Sauvages
| À pts à Quebec. !: :
| Ique inclination, cepenñ-
* dant, que j'eus.de refter en-
core
“certe: aimable : confiance
: de laGafpefe. 137
core. quelques jours dans n6-
tre. folitude de N ôtre-Dame
des. Anges , il falut me ren-
dre aux inftances de mes Sau.
vages , aufquels j'avois pra-
mis çn paffant, que je retour:
nerois chez eux dans une Lune
& demie, c'eft à dire dans fix .
femaines. ti
Aflgez fenfiblement qu'ils
étoient de mon abfence, &
volant que ce terme que je.
leur avois prefcric étoit déja
expiré, les Chefs délibererent
‘d'un commun accord de m'en.
voier deux canots, avec or-
dre aux Sauvages qu'ils de:
purerent pour cet effet, de
me témoigner le grand defir
qu’ils avoient de me revoir au
lârôt, & de me demander fi
es Lunes de Quebec éroient
plus longues que celles de Rif
tigouche ; c'eft l'endroit où je
| M
18 Nowuele Relation
faifois alors ma Miffion. Je:
ne pûs me défendre. des inf.
tances que me firent ces Des
putéz, pour m'obliger à pref-
fer mon retour : & fuivant plü-
tôt l'attrait de la grace, que:
les inclinations naturelles, qui:
m'infpiroient fortement. de
joüir plus long-tems de la
converfation de mes Freres;,
je .m'embarquai enfin avec
plaifir dans leurs. canots ; &c.
aprés quinze jours d’une heu-
reufe navigation, nous.arrivà:
mes aux Cabannes de nos Sau-
vages, qui me reçürent avec.
tant. de cordialité, d’afféion.
ê& de tendreffe, qu'ils firent:
des feftins publics & particu.
liers., avec les ‘harangues &
les réjoüiflances ordinaires,
pour me témoigner , autant
qu'ils én étoient capables, la.
joie qu'ils avaient. de mon
dé la Cafpefié: 139
retour. Que je fûs agreable.
ment furpris, & que je reffen.
tis de confolation dans mon
cœur, lorfque voulant prefen-
ter de mes papiers des Sauva -
ges qui éroient venus de bien
loin ; exprés pour fe: faire in-
ftruire , ils en déchifroient dé-
ja les caraëteres, avec autant
de facilité que s'ils, étoient
toûjours demeurés parminous;
d'autant que ceux que j'a-
‘vois auparavant inftruits étant:
retournez chez eux, avoient
enfeigné ceux ci, & avoient
fair .à leur égard l'office de
Miffionnaire.
_ H'eft donc aifé de juger par
a: de l'utilité de ces caracte-
res pour un Mifionnaire qur
veut faire beaucoup de fruit:
en pey de tems dans toute l'é-
tendus de fon diftriét : car
pour peu de memoire qu'aient
ij,
140 Nouvelle Rélation
nos Sauvages , ils: peuvent
non - féulement apprendre fa-
cilement leurs Prieres par ces
caracteres, mais encore il leur
eft aifé, aprés les avoir ou-
bliées , :de s’en reffouvenir,
en les. comptant les uns aprés.
lesautrés, de la maniere qu'on
leur à montré.
Enfin, je m'en fuis fervi fi
utilement l'efpace-de dix ans,
que file merite de l’obeïffan.
ce me deftinoit aux Miffons-
nombreufes du Golfe de Me.
xique nouvellement décou-
vert par nos Religieux, qui
ont eu l'honneur d'accompa:
gner Moïifieur de la Salle
dans cette glorieufe. entrepri-
fe , comme je fais voir dans
le premier établiffement de
la foi dans la Nouvelle Fran-
ce ; je les prefenterois à ces
Barbares , Comme le moïen
_ - - deleGafpche" 143:
Je : plus. efficace pour les in
ftruire en fort, peu de tems, -
des veritez les plus faintes de
nôtre Chriftianifme.
Nôêtre Seigneur m'en: infpi-
ra la metode la feconde an.
née de ma Mifion, où.étant
fort embarraflé de quelle ma-
niere j'enfeignerois les Sauva-
ges à prier Dieu, je m'apper-
çûs que quelques enfans fai.
foiest des. marques avec du
charbon fur de. Pécorce de
bouleau , & les. comptoient. -
avec -leur doigt fort éxaéte.
ment, à chaque mot dg Prie-
res qu'ils prononçoient : cela.
me fit croire qu’en leur don-
nant quelque formulaire qui
foulageâc leur memoire par.
certains caraéteres , je-pour.….
rois, beauçoup plus avancer,
que de lesenfeigner en les fai.
fant repeter plufeurs fois ce
Ms Newuels iles
que je leur difois, Je fus ravi
de connoître que je ne m’é-
tois pas trompé , & qué ces
Garacteres que j'avois formez
für du: papier ; produifoient
rout l'effet que je fouhaitois;
en forte qu'en: peu de jours
ils apprirent fans peine tou.
tes: leurs Prieres, Je ne vous
puis exprimer avec quelle
ardeur ces pauvres Sauvages
éonteftoient les uns: avec les-
autres, par une émulation di-
gne dé loüange,. qui ferair le:
plus feavant & le plus habile.
Heft vrai qu'il en coûte beau:
coup ‘de tems & de peine,
pour en former autant qu'ils:
en démandent , & particulie-
rement depuis que je les ay
augmentez, pour leur appren-
dre toutes les Prieres de l'E-
glife ; avec les-facrez Mifteres:
_ de la: Trinité ,, de l'Incarna-
ù de Ga) 8 É T4
tion , du: B: 2 de la PE
nivence & de lEuchariftie..
Ma enfin, que ne doit-on
pas faire pour Dieu? & qu'im-
porte, de graces, en quoy &
de quelle maniere emploïer:
nôtre tems, es 4 que le
Seigneur foit glorifié, & qu’on:
procure avec.fa gloire le fa.
Jut des ames, en expliquant
avec une fimplicité Chrètien.
ne, les Mifteres de nôtre Reli
gion ddepauvres Sauvages.qui: .
ent paflé des foixante & qua.
tre- vingtannées fans invoquer
jamais une feule fois pendant:
leur vie, le ficré nom du Sei.
gneur? C'eft ainfi que ces Ou.
vriers Evangeliques retirent:
des portes de l'Enfer, des ames:
qui ne joüiroient jamais de
Péternité bienheureufe .. fans.
le fecours charitable de ces ge:
nereux Mifionnaires.. |
144 Nouvelle Relation
… Comme je n’ay recherché
dans ce petit formulaire, que
l'utilité de mes Sauvages, &
Ja metode la plus promte &
la plus facile pour les inftrui.
re ; je m'en fuis fervi toû-
jours avec d'autant plus de
plaifir , que plufieurs perfon-
nes de merite & de vertu, ont
bien voulu, de vive voix. &
par lectres, m’exhorter à con.
finuer; m'obligeant même de
.… deuren envoïer en France, pour
= faire voir aux curieux une
_. nouvelle metode d'apprendre
à lire, & comment Dieu fe
fert des moindres chofes, pour
manifefter la gloire de fon
faint Nom à ces Peuples dé la
Gafpeñe. L'approbation de
Monfeigneur de Saint Valier,
à prefent Evêque de Quebec,
en a autorifé l'ufage plus que
fuffifqmment : & ce digne
Prelat
Piel
qu'a
mên
atilil
peni
- de aiGéfpehe.: 145
Pielat en a faic tant d'eftime,
qu'aprés en avoir reconnu luy:
même les: avantages: &. les
utilitez dans lé voiage tres:
penible qu'il fit à la Cadie;
ik-voulut. bien :en demander
desmodelesau ReverendPere
Moreau, ‘auquel:3e les awois
communiquez il y:avoit plu:
fieurs années. :Sa Grandeur
reçut avec, plaifir de ce zelé
Mifionvaire , nos billets &
nos caracteres inftruétifs, pour
enfaire part à l’un.de fes Mif-
fionnaires : & je ne doute pas
que ce bon Serviteur de Dieu k
n’en reçoive bien da foulage:
ment as les inftruétions
qu’il fera aux Sauvages de fa
Mifhons ::,::.-:: : 6,
Nos -Gafpeñens.: ont tant
de veneration & de refpe&
pour. ces caragteres., qu'ils
le font {crupule .de les jete
146 Nouvelle Relation
ter au feu, Lorfqu'ils fe dés
chirent ou qu'ils fe gârenc,
ils m'en rapportent les frag:
mens ; plus religieux cent fois
que les Iconoclaftes, qui par
uneimpieté facrilege brifoient
les Jmages les plus. facrées,
Ces Peuples même .n'ont pâ
voir fans {e fcandalifer , la ma:
nie d’une Sauvagefle qui les
jetta au feu, en dépit de ce
que-je lavois chaflée de la
Priere, pour une faute conf-
derable qu'elle avoir commi.
{e.
: Son. incartade étant : trop
extraordinaire & trop fcanda:
leufe parmi un Peuple qui
commençoit déja à avoir beau.
coup de veneration pour les
inftruétions du_Chiftianifme,
je crûs que j'étois obligé de
témoigner par certaines for-
malitez conformes au genie
e dér
tent,
frag-
at fois .
ui par
foient
crées,
nt pû
la ma:
qui les
de ce
de la
confi-
ommis
t trop
(canda:
le ‘qui
ir beau-
our les
inifme,
ligé de
es for-
genie
dela Gafpefie. : 147
des Sauvages, le reffentiment
que j'en avoisconçà ; afin que
mon filencene dennât pas oc-
cafion à quelque autre d'en
faire autant. EL
Je fus donc à fa Cabanne, où
je trouvai fon pere avec quel-
ques autres Sauvages, qui fw
rent affez furpris de me voir
entrer ; AVEC une contenance
qui marquoit la douleur que
j'avois dans le cœur. Ils me
prierent plufieurs fois de leur
en dire le fujet, que j'affec:
tois de leur diffimuler par mon
filence: ils s'éronnerent de me
voir remuer les cendres de leur
foïer , avec autant. d'applica.
tion que fi j'y eufle perdu
quelque chofe de la derniere
confequence, & en emporter
trois ou quatre pincées dans
mon mouchoir , faifant des
foupirs à la Sauvageffe, «kabie,
N ij
dm, *
148 Nouvelle Rélation
akahié, Je luy dis en fortanit
de leur Cabanne qu'ils ne de-
voient pas être furpris de mon
flence ; puifque mon cœur
Enr amérement, qu'il ver:
it des larmes de fang , de-
puis que fa fille avoit jetté
dans le feu les owkare gucnne
Kignamatinoër: Qu'à la verité
je paroîtrois peu fenfiblement
touché de cette infulte, fi ce
n'étoit que de fimple papier ;
mais que j'étois inconfolable
pour l'injure qu'elle avoit fai-
£e à la Priere de Jesus, qui
avoit été griévement offenfé
‘par cétte action fcandaleufe : &
qu’enfin j'expoferois ces cen-
dres, que je croïois être celles
de més owkate guenne , à la
porte de la Chapelle, où fa
fille n’entreroit jamais , juf-
-qu'à ce qu’elle Les eût détrem.
_pées de fes larmes, & Qu'elle
rtant
e de-
mon
cœur
l ver:
, de-
jetté
#e1ne
erité
ment
fi ce
pier ;
){able
it fai.
, qui
Fenfé
fe : &
CEn-
celles
à la
où fa
, juf-
trem.
u'elle
de laGafpche. - 149
n'eût blanchi de fes pleurs le
mouchoir, qui par ia noirceur
qu'il en avoit contraëté, mar-
quoit évidemment l'énormité
de fon attentat, qui étoit ca:
pable d'attirer la haine & 14
colere de Dieu fur route là
Nation : Que pour mon par.
ticulier , je faifois état de les
quitter ; puifque je ne pou-
vois vivre, fi on ne reflufci:
toit la Priere qu’on avoit fait
mourir dans le feu.
Ces paroles prononcées de
Ja maniere dont il faut parler
aux Sauvages en iemblabie
rencontre , firent tout l’eftes
que j'en attendois : car ils pa
rurent tous fr confternez
qu'ils fe perfuaderent que j'a
vois déja fermé pour toûjours:
ka porte de la Chapelle, qu’ils:
appellent la Cabanné de J£sus;
&. que j'étois abfolument re.
N ii
Ji]
150 Nowvelle Relation
olu de refufer le Baptème:
aux Sauvages, que j'avois au-
paravant difpofez pour rece-
voir dignement le premier de
nos Sacremens. Ils s’affem.
blerent tous enfemble , & vin.
rent en foule me conjurer , au
nom du Dieu que je leur an-
nonçois , de ne les pas aban-
donner , me difant que mon:
chagrin étoit jufte , à la veri-
té, mais que je fçavois bien:
que cette fille n'avoit pas d’ef-
prit; & qu’enfin ils: feroient:
tous en forte, qu'elle repare-
roit entierement la faute qu’ek
le avoit commife. Ils oblige.
rent en effer cette Sauvageffe:
à me venir crouver le lende-
main d'un grand matin, pour:
me témoigner publiquement.
en: prefence de tous les Sau-
vages , le déplaifir fenfible
qu’elle avoit dans l'ame , d'a
but bn LP es 23
ss tr 4m lou PA RO
de la Gafpefie: Tÿt
voir brûlé fes Owkate guenne,
dans lefquels étroit la Priere
de FEsus;voulant,me difoir-
elle, luy faire ‘une: amende
honorable & reparation d'hon.
neur , par une conduite toute
fainte & toute oppofée aux
déreglemens de fa vie paflée.
Elle me conjura , avec toutes:
les inftances poffbles ; de À
vouloir bien permettre d'affif.
ter avec les autres au faint
Sacrifice de la Meffè', mais je
luy refufai cette grace pour
quelques jours ; afin de luyÿ
fairé mieux concevoir par là,
le fcandale qu’elle avoir donné
à toute Ja Natior. © ‘":
"Vous voïez par là l'éftime:
que noë Sauvages font de mes
Oukate gherne Kignatiñonoër
que nous appellons , comme
j'ay déja dit, papiers-ou ca-
raéteres inftrüétifs : ils n’oftt
ie N üi
3 NoguéleRélaior
pas moins d’admiration pour
nos liyres;.& principalement
pour nosettres,. dontils font:
les porteurs lorfque neus écri::
vons à nos.amis. ls s'imagi-
pent qu'il y a de l'enchante-
ment & de la jonglerie, ou
que certe Jertre a de lefprit ;:
puifque; difenc-ils, elle a læ
vertu. de dire: à celuy. qui la:
reçoit, tout ce qui fe dit &
tout ce qui fe fait de plus. ca.
ché & de-plus fecrer..
: Quoique nos: Gafpeñens.
foient. dans une ignorance f:
grofhere ; qu'il ne fçachent ,
Somme. nous avons dit, ni
lire, ni écrire, ils‘ont cepen.
dant quelque connoiffance de
Ja grande & de la petite Ourfe,
quils appellent la premiere.
Moubinne, & la feconde Mon.
binchiche , qui veut dire effec-
tivement en nôtre langue, la:
‘de K'Gafpéfe 33
grande & la petite Ourfe. Ils
drent que les trois gardes de
l'Etoile du Nord; eft un canot:
où trois Sauvages font embar-
quez , pour furprendre cette:
Ourfe ; mais que par malheur
ils ne l’ont pà encore join
dre, : DO os
: Hs ontbeaucoup d’induftrie,
our faire fur de l'écorce une
efpece de carte , qui marque
éxactement toutes les rivieres
& ruiffeaux d'un Païs dont ils
veulent faire la defcription :
ils en marquent au jufte tous:
les endroits ; en forte qu'ils
s'en: fervent avec fuccez, 8
qu'un Sauvage qui la poffede:
fait de longs voïages fans s'é-
garer, En 04
Ils connoiffent cinq fortes
de vents, fçavoir le Nord , le
Sud , le Nord-eft, le Nord
aüeft, & le Sud-oûeft, Ils ont
}
#4 Nouvelle Relation :
Fidée fi jufte , que pourv&
qu'ils voient le Soleil , ils ne
s'écartent jamais de leur rou-
te, & connoiffent ff précifé
ment toûtes les rivieres que
pour peu qu'en leur indi-
que quelque Gabanne , fût-
elle éloignée de quatre-vinge
ou cent lieuës, fls'la trouvent
à point nommé, quoiqu'il faile
le traverfer des forêts fort é-
ifles : Mais quand la nuit les
rprend, ou que les: brotil-
Jards-eachent le Soleit; alors
ils font bien embarraffez, quel-
ques: remarques naturelles
qu'ils trouvent faires:fur cer-
tains arbres, & quelque mouf.
fe: ou branches qui panchent
du côté du Nord, & qui
leur fervent : dé regle: dans
Rurs voïages au défaut du
Soleil ; car fi-rêt que l’obfcu-
nié furvient ils perdent lx
ramontane. Ils ne reglenc
leurs lieuës que-par les poin-
tes & les caps qui fe trouvent
le long des rivieres ou des
côtes, Ils les comptent & les
mefurent encore par la lon-
gueur du tems qu'ils mettent
à leur voïage, & par le nom.
bre des nuits qu’ils font obli.
gez de coucher en chemin,
‘ne comptant point le jour de
leur départ , ni. celuy de leur
arrivées E,
Ils ne fçavent point comp:
ter que jufques au nombre der
dix : ainfi quand ils veulent
dire vingt, ils difent deux fois.
dix; pour dire trente, ils di.
fent crois fois dix, & ainfi du:
M ins ii
Lorfqu'ils veulent figni-
fier un nombre extraordi-
paire , ils fe fervent des mê:
mes exprefions que ños pre:
156 Nowvrelle Relaïton
miers ‘Peres, montrant les
feüilles des arbres, les grains
de fable , & les cheveux
de leur tête ; expreffion dont
Dieu luy- même s’eft fervi,
lorfque promettant à Abra-
ham une pofterité nombreu-
fe, il déclara qu'il luy fufci-
teroit des enfans en auffi grand
pombre que les étoiles font
au firmament , & les grains
de ‘fable fur les rivages de
la mer, David même ne fe
fert point d'autre expreflion
pour marquer le nombre de
fes pechez, que par celuy de:
fes cheveux : & ce fut auf
de cette maniere de parler
dônt quelques-uns de nos Gaf.
pefiens qui étoient venus en:
France fe fervirent, pour mar.
quer à leurs Compatriotes
lorfqu’ils en furent de retour,
le grand nombre de Peuple:
4
œ À 9 ANR var CEE Tu
{
* de 2 TL. 417
qu'ils y avoienc vd. :
Ils comptent lesannées par les
Hivers, les mois parles Lunes,
les jours par les nuits; les heu
res du matin, à proportion que
Je Soleil avance dans fon mé-
ridien; & celles de l’aprés mi-
di , felon qu’il décline, & qu'il
s'approche de fon couchant,
Ils. donnent trente jours à
toutes les Lunes, & reglenc
J'année fur certaines obférva.
tions naturelles qu'ils font fur
Je cours du Soleil & des fai-
fons, Ils difent que le Prin.
tems efÆ venu , lorfque les
feüilles commencent à poul-
fer, que les outardes paroif_
fent, que les faons d’orignaux
{ont d'une certaine grandeur
dans le ventre de leur mere,
& que les loups marins font
—Jeurs petits’: ils connoiffent
l'Eté, lorfque les faumons
e
‘
Zoo
oO:
PE
26
<o
üù
Lu
OS
un
zu
ft Nov rédion
montent les rivieres, 8 que
des outardes quittent leurs plu.
ames :'ils connoiffent la faifon
de l'Auromne , quand le gi
bier retourne ‘du Nord au
Midi: pour l'Hiver, ilsen‘{ça-
went les ap nt Par la ri
gueur du froid, lorfque les
ges fonc abondantes fur la
terre, ‘& ge les ours fe reti.….
‘ent dans creux des arbres,
d'où ils ne fortent que le
Printems, feion la remarque
que nous en ferons dans la
fuite,
:Nos Gafpefens donc divi.
fenc les années en quatre fai.
fons , par quatre tems diffe-
rens: le Printemss appelle Ps
‘#iab, l'Eté N'ibk , Automne
Tavëak , & l'Hiver Kefc. Ils
ne comptent que cinq Lunès
d'Eté, & cinq d'Hiver pour
toute l'année ; ; comme il étoit
uns had Loan h dames OS A
sd lGafpefe ÿ
en ufage anciennement pa
des: Rormains ; avant que jules
Cefar Peûc divifée. en douze
mois, un an iayant fa mort,
His confondent une Lune du
Printems ‘avec celles de l'Eté,
&: une. de Automne avec
ceiles de d'Hiver; parce qu’en
effec il ef vrai de dire, qu'il
y a peu de Printems & d’Au-
tomne dans la Gafpeñie , d'au.
. «ant que l'on y pafe infenfi-
blement du froid au chaud,
& du, chaud au, froid’, qui eft
tres-rigoureux, Îls n’ont point
de femaives:reglées ; s'ils-en
divifent quelques. unes, c’eft
par le premier - & le fécond |
quartier, -le pleid , & le: de:
cours de la Lune. Tous leurs
‘mois ont des noms fort fionifs.
carifs: ils commencent les an-
nées par l’ Automne, qu'ils ap-
pellent T'kowrs , qui. veut dire
Li | elitéon
ique-les rivierés commencent
à fe glacer; c'eft proprethenk
de mois de Novembre :Sais-
demegairhe, qui seit :cely: de
Decembre: fignifie que le po:
Bambn monte dans les rivie-
res: ils péchen£ ée poifon à la
digne : faifane un ‘trou. dans
da glace, Ec ainf:des autres
mois, quiont toys leur figni.
fication particuliere..
CHAPITRE VIIL.
: “De la Langue des :Gafpefiens.
‘F- À langue Gafpeñennen’a
rien du cout de commun
dans fes expreffions, non-plus
_ Que dans {a fignification, avec
celles de nôtre Europe ::ê& il
femble que la confufon -des
Jangues que Dieu fit naître au-
trefois, .
di la Gafjehes 16:
efois, pour détruire & ren--
verfer de fond en comble cette
entreprife famegulfe &c: teme.…
raire, par laquelle les: hom-
mes ne projetoient pas moins:
e de joindre le Ciel à la:
erre , par lélevation de la
tour de Babel, foit parvenue
jufques aux Nations sombreu--
fes dés Sauvages de la -Nou-
velle France ; puifque parmi:
une infiniré de langucs: diffe.
rentes qui regnent par tout ces:
Peuples,nos Gafpefiens fe dif-
tinguent-des Montagniez , So.
quoqui ,. Abennaqui , Hu:
rons, Algomquins ,.Ifoquois;,
& des autres Nations: de ce: :
nouveau Monde ,. par um
langage qui leur ef. fiagu--
Men oies RC, 9e
, G'eft'auffi de cette fingulari:-
té que nous-pouvons dire que
Je langue hé À a: 5
162: Mowvele Relais
belle & tres- riche dans fes:
expreflions ; car elle n'eft: pas-
fi fterile que les langues Eu-
ropeéanes, qui ont recours à:
une repetition frequente des-
mênies: termes , pour expli..
quer plufieurs chofes differen-
tes. Chaque mot du Gafpe.
fien a fa fignification-particu-
liere & fpecifique, ce qui:pa-
roît admirablement bien dans:
leurs harangues, qui font toû:-
jours tres-élegantes,
_ Cettelangue n'a aucun mé:
- chant: accent ::on la pronon-
ce librement & tres:-facile.:
ment; ilne là faut point ti-
rer du. fond: de l'eftomac,.
commes celles. dés‘ Hurons, .
des Suifles , ou des Ailemans.
Nos Sauvages conviennent
avec les Grecs & les Latins,
en ce qu'ils ufent toûjours'dù
fingulier, & prefque jamais,
| déleGafpefie:: 163:
où du moins tres. Hebttp du:
luriel :‘quand'mêème ils par.
eu ei Mons» où
à quelqué'autre pérfonne con.
fidérable ;: s'exprimant: par le
mot'de #7, qui veuc dire toi,
foic: que l'enfant parle à fon”
peré, Rime fon ati, 86
Jemaridfa femme. SEE
Ils ont beaucoüp dé difficat:
té à prononcer là lettre r;.
mat »2et en Ar MiEE LL TL SAUVE
qu'ils font ordinairement {bn 4
ner‘commé À, ainff'au lieü de”
dire mon pere ils difént mon’
pelé :celle dé l'wfe change en
ok; Commé.pour dire vertu, ils:
diront'vertou..
Ées norms que nos Gafpe.
fiens ‘fe. donnent les ns: aux.
autres où que le pere k la!
meré‘iimpofent leurs enfans,,
font tous fort fignificatifs :-ils»
imitent nôtre premier pere:
Ædam, qui a donné ditoutes les
G ÿ;
164 Novel Relation
creatures des noms conformes:
à .la Propreté de. leur être:
Ceux de nos Sauvages.expri-
ment &. marquent oules:bel..
les actions, ou les.inclinations:
naturelles ‘8. prédominantes
de ceux. qui, les reçoivent ; à:
peu prés comme les-Romains,.
dont les noms étoient tous.fi-
nificatifs : en.effet, les. uns:
urent, appelez Lucius.. pour:
avoir.été nezau point du jour;
les autres Celar., parce wala-
naiflance. du premier. + <# 4
nom, .0n 8 à par une inci-
fion le. côté de la mere ,.POur-
donner:la vie à l’enfant.. Ainfi.
nos Sauvages .. s'ils font bons.
chaffèurs, s'appellent Ssmagns,.
ou Kencdédasni qui:veut. dire.
Eppenilion ;.&ainf dre
SE eCpefe r6j:
: CHABITRE IX:
De la-Riligins des Cafhefens.
- Es Gafpeñens ; Bon en:
| res te:ceux qui ont re
çà la Foi de Jzsus-Cnrisr:
avec: Je. Baptême , n’ont ja-
mais bien connu: aucune Di:
vinité;.puifqu’ils ont vêcu ja£
ques aujourd'hui: fans Tem..
ples, fans Prêcres, fans facri:
fices, & fans aucune: marque
de Religion::-en forte que fr
on peut juger: du’paflé: par le
prefent,. ik eft: aifé d'inferer:
que s'ils ont adoré quelque
Divinité, ils:-luy onvtémoigné
fi:peu de:veneration & de ref:
pe&, qu'ils ont été veritable
ment infenfibles & infideles:
en:matiere de Religion ; f:c€
166 N'évvellé elérion
n'eft toutefois à l'égard dir de
Soleil, qu’ils ont adoré & qui: to!
a tofjours'éré l'objercobftanc: | de
de leur culte, de leurs hom- pe
mages : & -de. leur adoration.. ç
ls ont crû que cet aftre lu- So
mineux:, qui: par: fes 'influerté m:
ces admirables & fésefféts D pr
merveilleux fait l'ornement 82 ch
toute la beauté de à Nature:
en étoic. aufi-le premier au: ce:
teur j:&: que :pàr confequent &
sétéient:obligez, par recori: tp
noiffance , de conferver tous:
les fenrimens-de refpe& dont
: aftre qui leur: faifoit tant der
Hien par fa prefence ,.& dont
Féloignement, pendant lesob:
feuritez de la-nuit:, - caufoit
lé; deüil: d' toute la: Natus
SORROBIUSN 919 NI ELLD 4 SE
‘le. cuite qu'ils rendoïentrau:
Soleil n’évoir. pas le facrifico
délGaphé.… 167
des Mexicains, qui o£roient:
tous les ans leurs Idoles plus:
de vingt mille cœurs de leurs:
tits: ‘enfans ;. ni: celuy: des:
hiopiens.,.qui beniffoient le:
Soleil à:fon Levant, & qui le:
maudifldient avec mille im.
precations : dans:. fon- Cou:
chant: - DUUt CNEAR
Plus religieux: cent fois que:
ces Peuples pp &:
& cruels, nos Gafpeftens {or::
toient regulierement: de’ leur:
Gabanne pour le fälüer;. lorf-
qu'il commentoit didarder:fes*
premiers raïons., ce qu'ils ob:
fervoient auili inviolablemens:
à fon Couchanr;.ce tems; dans:
leur opinion ,. étant le plus fa:
tr vor Courtifäns du
Soleil efperoient de le rendfe’
Le à lears vœux ; aprés:
uy:avoir expofé leurs necefk:
tez:êét leurs befoins.. , : :*,
. Ils n'obfervoient point d'au:
tres ceremonies , que de tour--
ner la: face vers le Soleil : ils-
commençoient d’abord leur
adoration par le falut ordi.
naire des Gafpefñens, qui: ef:
de dire par trois fois 4e, bo, be;
aprés quoy , faifant de pro-
fondes reverences avec quel.
de agications des mains au:
effus de leur rête, ils deman-
doient: ce dont ils avoient-be..
foin: qu’il confervât leurs fem,
mes & leurs enfans : qu'il leur:
donpit la force de vaincre &c.
de triompher de leurs: enne_-
mis:: qu'il leur accordât une:
chaffe abondante en ori-
gnaux , cafiors , martes , 86
_@n loutres ;. avec. une groffe:
pêche de‘toutes fortes de poif:
ens:enfin ils demandoient la:
canfcrvation de leur vie ,.a-
. vec un grand nombre‘d'an.
ee: F5 nées,,
de la Gafpefie.
nées, & une longue pofte-
rité.
Voila ce que j'ai vâ ob-
ferver à un certain vieil.
lard de certe Nation , qui en
mourant , ce me femble , a
emporté avec luy tout ce qui
reftoit de fuperftition & de
faux culte d’une Religion
aflez mal obfervée ; puifque
depuis luy je n'ài vû, ni ne
fcache de Galpeñeu qui ait
fait cette forte de ceremonie,
C'eft là l'idée generale que
j'ai Se de la Religion de
nos Gafpefñens; parce que dans
le particulier j'ai trouvé auprés
de certains Sauvages, que nous
appellons Porte- Croix, une
matiere fuffifante pour nous
faire conjedurer & croire
même que ces Peuples n'ont
pas eu l'oreille fermée à la
voix des Apôtres , “sig le
170. Nowvele Relarioi
fon a retæntri par toute la terres
puifqu'ils ont parmi eux, tout:
dofideks qu'ils foient , la
Croix en finguliere veneration,
qu’ils la portent figurée fur
leurs habits &c fur leur chair;
qu’ils la tiennent à la main dans
tous. leurs. voïages , foit par
mer, foit. par terre ; & qu'enfin
ils la pofent au dehors & au
dedans de leurs Cabannes,
comme la iarque d'honneur
qui les diftingue des aurres
Nations du Candda. '
_ Ces Sauvagds demeurent
la riviere de Mizamichiche,
que: nous avons depuis hono.
rée du tire augufie de-Sainre-
Croix, au bruir du canon. 6
de mille acclamations de joie
Français , que des :Sauva-
es... ie 14 GE EP
de le Gale. 17
remarque et une des plus
confiderables de ma Relation,
| j'ai crd qu'aprés da perquifi-
tion tres-éxacte que j'en ai
faire pendant les douzeannées
de Million que j'ai demeuré
parmi ces Peuples, je devois
atisfaire au delir & à la prie_
re de plufeurs perfonnes, que
m'ont conjuré de mettre 48
jour cette Hiftoire ;, afin dé
faire connoître au Public l'ori.
ginedu culte de la Croix
chez ces Infideles, fon in.
terruption , &c fon serablide.
ment. Lists
172 Nouvelle Relation
484 ca
ES Er ED E : BE gri
CHAPITRE X. 2
ORRACS HORS QT CRT 5 pA LESC. SU à «+ cn
“De l'origine du culte dels Croix, G:
Sicher des Gafhefiens dits. pr
+ + © PartéCroixs pu
> - Sr 5 FLE 49 ” + D: qu
HE ne fcai quel jugement | no
| vous ferez de la maniere que vit
nos Sauvages difent avoirre. | da
_çû l Groix ; felon là tradi. tu
* #on de-lears ancêtres.;iqui
_ porté que leur. Païs étanr-af. |
- p
É
figé d’une ‘maladie tres. dan. le
gereule & -peftilenrielle., -qui ra,
les reduifoit dans une extré- e
me difétre de toutes chofes, bl
& qui en avois. déja mis plu- m
fieurs\dans le tombeau ; quel. a
_ ques vieillärds. dé ceux qu'ils af
eftimoient fes meilleurs | les v
plus fages & les plus confide- y
rables s'endormirent, tous ac-
4 à
LE
“vd la Gafpefie::
PR re 4 deché
grin, de voir une defolation:
fi generale, & la ruine: pro- :
chaine dé toute la: Nation:
Gafpefienne ;. f- elle n’étoit
promtement foulagée par un
puiffanc fécours du Soleil,
qu'ils regonnoiffent ;. comme
nous ayons'dit.,. pour leur. Di
vinité. Ce fut , difenc: ils,
dans ce fommeil plein d’amerc
tume ;.qu'un-homme beau par
excellence leur apparut, avec
mne Croix à la main ; qui
leur dit de prendre bon com
rage, de s’en retourner chez
eux, de faire. des: Croix femk
blables. 4: celle qu’on leur
montroir,: & de :les prefenter
aux Chefs : des Familles ; les
affürant que s'ils les reces
voient avec eftime, ils ytrou:
veroient indubitablement : le,
semede à tous leurs. maux,
| EN
u74 Nouvelle Relation
Comme les Sauvages font cre:
dutes aux fonges jufqu'à la fu
perftition , Hs ne. negligerent
pas celuy-ci, dans leur extré-
me necefliré : ainfi: ces bons.
sicillardsretournerent aux Ca.
bannes , d’où ils-étoient par:
tis le jour precedent. Ils fi.
rent une affémblée generale
de tout ce qui reftoir d'une
_ Nation mourante; & tous en.
fèmble conclurent, d’un com.
mun accord, que lon rece:
yroit avec Honneur le facré fi
gne de la Croix qu'on leur
fentoit du Ciel, pour être
a fin de leur mifere, & le
commencement de leur bon-
heur : comme il arriva en ef.
fet, puifque la maladie ceffa,
êt que tous les affligez qui
porterent refpeétueufement la.
‘Croix furent gueris miracu-
leufement: Plus heureux mille
| : de laGafpefie. 195
fois que les Peuples de Bizan.
ce , dont la Ville fut prefque
toute dépeuplée de fes Habi.
tans, par la pefte qui avoir
infe&é toute ‘la Sicile: & la
Calabre en l'année fept cens
quarante-huit, Fa
: L'Hiftoire nous apprend
que l'on voïoit de certaines
Croix bleuës & reluifances fur
les habits des perfonnes, &
que tous ceux qui em étoient
uez mouvroiene fubite
ment de: kr peñte, ax grand
étonnement'de tout le monde!
La Croix ne fut pas fr fata.
le, ni d’un fi mauvais augure
| d'nos pauvres Gafpefiens : elle
fut plütét dans leur Pais,
comme l’Arc-en. ciel que Dieu
fit paroîcre autrefois:à la face
de tout PUhivers, pour con.
foler lé genre humain, âvec
P üüj
176 Nosvele Relation
promièffe de ne le plus punir
d'un fecond deluge ; & cet
ainfi que la Croix arrêca tout
court ce corrent de maladie
& de mortalité qui defoloit
ces Peuples, & leur fut un
figne efficace & rempli d'une
merveilleufe fecondité de gra.
ces & de benediétions. Ees
avantages miraculeux qu'ils
en reçürent, leur en firent ef.
erer de bien plus confidera.
les dans la fuite ; c’eft pour-
quo ils fe propoñerent tous;
e ne decider aucune affaire,
ni d'entreprendre aucun voïa-
ge fans la Croix. |
Aprés donc la refolution
prife dans leur Confeil ,:qu'ils
rteroient coûjours la Croix,
fans en excepter même les pe-
tits enfans , pas un Sauvage
n'eût jamais ofé parokre de-
punir
c'eit
\ tout
ladie
foloit
jt un
d'une
“gra.
v’ils
bio.
dera.
pour-
tous,
de la Gajpefie. 177
vant les autres, fans avoir en
fa main , fur fa chair, ou fur
{es habits, ce facré figne de
leur falut : en forte que s'il
étoit queftion de décider quel-
que chofe de eonfequence
touchant la Nation, foir pour
conclure la paix, ou déclarer
là guerre contre les ennemis
de la Patrie, le Chef convoi
quoit tous. les Anciens, qui
e rendoient ponétuellement
au lieu du Confeil ; où'étant
tous aflemblez, ils élevoienc
une Croix haute de neuf 4
dix pieds, ils faifoient un cer. -
cle & prenoient leur place,
avec chacun leur Croix d'la
main , laiflant celle du Con:
fil au milieu de l’Afemblée;
Enfuite le Chef pretant la pa:
role , faifoit ouverture du fu-
jet pour lequel il les avoit
convoquez au Confeil ;.& tous
#78 Nesvelle Relation
ces Porte-Crojix difoient leur
fentimens, afin-de prendre des
mefures juftes, & une der-
niere refolution fur: l'affaire
dont il s'agiffoit. Que s'il é-
toit queflion d'envoier quel
que : Deputé à leurs voifins,,
eu à quelque-autre Nation é-
trangere, le Chef nommoit &
faifoit entrer dans ce cercle.
étluy de la jeunefle qu'il con-
poifloit le: plus propre pour
Féxecution de leur projet : &
aprés luy avoir dit publique.
ment ai choix qu'on avois
_fait-de fa perfonne pour le fu.
jet qu'on luy communiquoie,,
# tirait de fon fein une Croix
admirablement belle, qu'il te:
. ‘moit envelopée dans ce qu’il
_ pouvoit avoir de plus pre.
cieux ; & la montrant avec
reverence à toute l'Affem.
blée ,. il faifoir, par -une be
de le Gafpehe. 179
rangue prémeditée , le recit
des graces & des‘benediétions-
que toute la Nation Gafpe-
fienne avoit recûës par le fe-
cours de la Croix. Il ordon-
noitenfuite au Deputé de s’ape
procher , & de la recevoir
avec reverence; & laluy met-
tant au col: Va, Iuy difoit-il,
conferves cette Croix, quite
prefervera de ous dangers au-
‘prés de éeux aufquels nous
venvoïons, Les Anciens ap-
-prouvoient-par leurs acclarna-
tions ordinaires d'Évo, hvo; boo ,.
ce que Je Chef avoir dit ; fou
haitant toute forte de profpe.
rité à ce Deputé, dans le
voiage qu'il -alloit entrepren-
dre pour le’fervice de fa Næ:
tion. |
Cet Ambaffadeur donc fors : À
toit du Confeil, la Croix au:
col ,. comme la marque hono.
130 Nouvelle Relation
raire & le caraétere -de fon
Ambaffade :.il ne là quittoit
| ge le foir, pour 13 mettre fur
tête, dans la penfée qu’elle
Chafleroit tous “les méchans.
efprits pendant fon repos. Hl
lR confervoit toûjours avec
foin | jufqu'à l'accomplifie-
ment de. fa negociation, qu'il
la remettoit entre les mains
du Chef, avec les mêmes ce.
remonies qu’il l’avoit reçûé,
en plein Confeil ; où devant
toute l’Afflemblée ; il faifoic
rapport de l'ifluë de'fon voia..
Be. De Pi DE 2 F:
… Enfin, ils. n’entreprenoient:
sien fans Croixe: le Chef. la
portoit [uy:même à. la main,
-n forme de bâton , lorfqu'il
marchoit en raquettes ; &il
. Ja-plaçoit dans-le lieu le plus
honorable de fa Cabanne..
S'ils s'embarquoient fur l'eau:
Fes laGafpefe. … 181
dans leurs petits canots d’é-
corce , ils: y mettoient une
Croix à chaque bout, croïant
retigieufement qu'elle les pre-
ferveroit du naufrage,
Voila quels étoient Îles fen-
timens d’eltime & de venera-
tion de nos anciens Gafpe.
fiens, pour: la Croix, qui fub-
fiftent encore aujourd’hui re-
. ligieufément dans les cœurs de
. nos Porte-Croix ; puifqu'il n'y
.€m 4 .pas un qui ne la porte
. deffus fes habits, ou deflus fa
Chair. Les langes & les ber-
ceaux des petits enfans en font
toûjours ornez. : les écorces
de la Cabanne , les canots &
les. raquettes en font toutes
marquées. "
‘ Les femmes enceintes la fi-
urent avec le porc-épi def
us l'endroit de la couverture
qui: cache leur fein, pour
a$s Nouvelle Kelation
mettre leur fruit fous la pro-.
teétion de la Croix, Enfin il
n'y en a guere qui ne confer-
ve precieufement en fon parti.
cuher , une petite Croix faite
avec de la pourcelaine & de
la raffade, qu'il garde & qu'il
æftime à peu prés comme nous
faifons les Reliques , jufques.…
là même, que ces Peuples la
reg à tout ce qu'ils ont
plus riche & de plus pre-
cieux. . b ré
Une Sauvagefle nommée
Marie Jofeph , que le Reve.
send Pere Claude Moreau, -
le plus ancien de nos Mifion--
naires , avoit baptifée, en
eft une preuve convaincante.
Fauflement allarmée , auf.
bien que les.autres Sauvages
avec lefquels elle étoir caban-
née, & croiïant que les Fro-
quois étoient entrez dans le
de. la Gafpefe. 15
Pais, pour nn ereb troifié-
me fois la Nation Gafpeñien-
ne, elle s'embarqua avec tant
de precipitation dans fon ca.
not d'écorce , pour traverfer
la riviere , que l'aïant aban,
donné au gré du courant, elle
s'égara volontairement dans
les bois, pour éviter la fureur
de fes ennemis. La faim &
la neceflirté que. cette pauvre
femme reffentic ésoient. f
grandes, qu'elle s’eftima en.
core heureufe de trouver dans
ces deferts, des racines qui luy
fervirent de nourriture pen-
dant les dix ou douze jours
de fon égarement. Acçablée
de douleur dans cette vafte
folitude ; cle n'avait point
d'antee. confolatien que. &
Groix: ele 08: le quisa.ja-
mais ; juiques-là même qu'é-
tant obligée de repader la nie
484 Nouvelle Relation
viere à Que , pour fe reri-
dre aux Cabannes des Sauva-
ges ‘qui la croïoient morte,
elle aima mieux renoncer &
delaiffer le peu qu'elle avoir,
. que d'abandonner fa Croix,
qu'elle mit entre fes dents,
& fe rendit ainf aux Caban-
nes: difant qu'il n‘yavoit rien
de plus precieux que la Croix,
‘puifqu’elle l'avoic :prefervée
d'une infinité de ‘dangers ;
qu’elle luy avoit procuré tou-
te forte de confolation däns
fes difgraces ; & qu'enfin' la
. vie luy paroîtroit tout à fait
indifférente , s'il faloit. qu'elle
‘wêcût fans la Croix,
‘On conmnoît afléz les lieux
de la fepulture de ces Peuples,
pa les Croix qu'ils plantenc
fur Teurs tombeaux ; & leurs
: Cimetieres, diftinguez par ce
Signe de falut, paroiffent plâ-
tôt
LE AE
er em msemrennnenmemannnr menaamennnnn
de la Gafpefie. 18$
tôt Chrêtiens, que Sauvages:
ceremoniequ'ils obfervent au-
tant de fois qu'il meurt quel-
qu'un de la Nation des
Porte - Croix, fût - il éloigné
de cent lieuës de l'endroit où
fe fait ordinairement leur fe.
pulture, ed bo ve &
es lieux de pêche & de
chafle les plus confiderables
font diftinguez par les Croix
qu'ils y plantent ; &: on eft
agreablement furpris, en voïa:
geant dans leur Païs, de ren-
contrer de tems en tems des
‘Croix fur le bord des-rivieres,
à double &:à: trois croifées,
comme celles dès Patriarches.
En un mot: ils font tant d'ef.
time de la. Croix, qu'ils or-
‘donnent qu’elle foit enterrée
‘avec: eux déns un même cer.
, Cüeil, aprés leur mort ; dans la
croïance que cette Croix leur
186 Nowvelle Relation
fera compagnie dans l’autre
monde , & qu'ils ne feroient
pas connus de leurs ancètres,,
s'ils n’avoient avec eux la mar- -
que & le cara&ere honorable
qui diftingue les Porte Croix,
de tous les autres Sauvages de
la Nouvelle France. |
… Comme cette Nation Gaf.
pefienne des Porte - Croix a
été prefque toute détruite,
tant par la guerre qu'elle a euë
avec les Iroquois, que par les.
maladies qui ont infecté ce
Païs, & qui par trois à-.quatre
fois en oncfaie mourir un fort:
rand nombre, .ces Sauvages
fe font infenfiblement relà.
chez de cette premiere fer-
veur de leurs ancêtres : tant il
cft vrai que les: pratiques les
plus fammes 6: les plus reli-
gieufes , par une certaine fa-
talité annexée aux chofes hu.
1
aines nr AP
beaucoup d'altération , fi ciles
ne font animées: & confervées
par le même elprit qui leur a
donné la naiflance.. Enfin,
quand je fus dans leur Païs
pour. commencer ma Mifion,.
je trouvai des Peuples qui n’a.
voient plus que l'ombre de là
_ coûtume de leurs ancitns:1ls
manquoient de -réfpect pour
kh Croix, ils-avoient' aboli l’u-
fage dès Affemblées Eroiées,.
où là Croix étant au milieu
du cercle & du Conféil, com-
me nous avons dit “ils dégis
doient’ en dernier réflort des:
affaires de la Nation. Mais ai
refte . nous avons travaillé
heureufement , pour faire re-
naître dans le cœur & dans
l'efprit de. ces Sauvages , l’&-
mour & lJ'eftime qu'ils de.
voient çconférver inviolable:
_ &i
183 Nowvele Relation:
ment pour ce facré figne de
leur falut : & le Ciel verfa a-
vec abondance la | ogte-d
de fes benediétions , fur le zele
du KR. P..Emanuel Jumeau nô.
tre cher Compagnon Miffion-
paire, qui eut la confolation
de voir nos Gafpefiens plus
_affe@ionnez que jamais au
eulte de la Croix , aprés y a-
voir emploié foigneufemenv
tous fes féins, & le talent que
Dieu luy a donné, pour la:
éonverfion de ces pauvres In-
fideles. Ce bon Keligieux,
que j'avois autrefois introduit
dans le Noviciat: de nôtre.
Convent d'Arras, le jour me:
me que j'en partis pour le Ca.
nada, m'avoit plufieurs fois
écrit, pour me témoigner le:
zele que Dieu luy: donnoit
- pour le falut des ames ; & que:
l& plus grande de toutes jes
dela Gäfpeñie.: 189
sonfolations, me difoit il, fe:
roit de mourir genéreufemenc
au milieu des bois & des forêts,
du Canada , en annonçant l'E.
vangile de-J£sus-CHRIST
aux Sauvages, Il:expofa le
defir qu'il en: avoir, au Re-
verend Pere Provincial ;. &.
aprés en avoir reçû l’obedien.
ce ,. qu'il luy demanda avec:
beaucoup de ferveur. il-s’em.
barqua à la Rochelle pour le
Canada , & vint ainfi:me fou:
lager dans les-éxercices peni-
‘bles & laborieux de la Mifion:
que je faifois à nos Porte-
Croix. H apprit la pe, 4 en:
tres- peu de tems.,. à la faveur .
du Didionnaire que j’en avois.
compofé ; en forte qu'il fut:
bien-tôt en état d'inftruire ces:
Infideles.::: :: 2: 57 212
: Quelque : inclination q
j'eus de démeurer plus long
190 Mowvelle Relation:
téms avec cetaimable Mifiornt-
naire, je fus toutefois obligé:
de me priver de cette conf{o-
lation : jugeant qu'il étoit à:
propos, pour la gloire de:
Dieu, de nous feparer ; afin
de me rendre utile à plufieurs
autres Sauvages, qui m'avoient
fuplié par leurs Ambaffadeurs,.
d'aller chez eux annoncer
l'Evangile de JEsus- CHRIST.
Nous fiximes donc ,.d'un:
commun accord, le jour de
nôtre feparation. Ees Porte-
Croix, qui-en avoient appri..
la nouvelle, .s'aflemblerent à
Ja Chapelle, pour aflifter aux
Prieres que nous devions faire:
devant nôtre départ. Ils s'ef.
forcerènt à l'envi les-uns des:
autres, de me donner des mar:
ques finceres dé leur amitié,
en me témoignant ün-fenfible
ragret de ce queje lés quittois.:
U cie Th oh À A eo, Dh ns 20
| dù le Gafpeñe. T9r:
. Nos Sauvages ne m'abandon-
nerent point: & quelque cha-
grin qu'ils euffent dans le
cœur , ils me le diffimulerent
cependant ,. autant qu'ils en:
furent capables ; foit pour ne
pas augmenter la peine que
j'avois moi. même de les quit.
tr; foit parce que je leur pro-
mettois de les revoir auff-tôt
que j'aurois achevé: la Mif-
fion que j'allois commencer
pour 7 converfion: de leurs:
Ereres, dec oies
… Je leur fis, avant que de:
nous feparer , une harangue
prémeditée, dans laquelle leur
aïant expofe les peiries que:
j'avois prifes pour les:inftruire
dansles:maximes du Chriftià-
nifine ;.je leur rémoignai que
je n'en vovlois point de re:
eonnoifflance plus agreable,
que le bon ufage qu'ils #8.
491 Nouvelle Relakjon
aient de mes. inftruétions. Je
leur -fis connoîtreencore , l’a.
vantage que je leur avois pro
-éuré , en leur donnant un Mif.
fionnaire aufh. zelé pour leur
falut , que le Pere Emanuel;
& l'obligation étroite qu'ils
avoient fur tour, d'embrafler
& de conferver le Chriftianif-
-me; avec plus de pieré que
Jes autres Sauvages de cé nou-
eau Monde, à caufe de cette
grace. miraculeufe qu'ils a-
voient reçüë du Ciel par pré-
‘#ference à tant d'autres Na.
tions, comme le figne & le
-gage facré de leur falur, En-
fin , aprés les avoir exhorté
de tout mon cœur, .par le mée-
_site de la Croix , que je ténois
en main ,.&. que j'embraflois
fouvént avec reverence d’è-
tre toûjours fideles à Dieu,
& d'avoir pour leur Mifion.
naire
A
“dela Galpeles : 195
naire les mr y «À les 4
mes refpeds & les mêmesamis
tiez qu'ils avoient eûës pour
moi; je-comqurai le Pere Ema-
nuel Jumeau ; par cout cé que
je luy pûs dire’ de ‘plus ten.
dre & de plus touchant, de
perfeverer conflament à les
inftruire des véritez de nôtre
fainte Religion. ‘Il falut en
fin nous féparer, aprés avoir .
imploré le fecours du Ciel
pour l'heureux fudcez de: nos
Mifions.. Je pris donc congé
de nos ‘François ; & je fus
coucher à Mirmenaganne avec
trois Sauvages ; d'quatre licuës
du Fort'de Monfieur Richard
“J'appris avec joie , quin-
ze jours aprés mon départ,
par l’un de nos Porte. Croix,
quecè cher Miffionnaite afant
affemblé autant de : Sa
UN
194 Nosvele Relier
ges qu'il avait pû , les avoir
obligez de faire amende ho.
norable à la Croix ; afin de
luy faire rendre par ces Peu.
les , une partie de lhon.
neur que la négligence de
leurs ancêtres luy avoient ra.
VL ; LPIS
La ceremonie commença le
{oir , au Soleil couchant, en
cette maniere, Le Pere fit
élever une Croix femblable à
celle que les Anciens de la
‘Nation Gafpefienne :avoient
coûtume de mettre au milieu
de la place deftinée pour ee.
nir leur Confeil : il fe profter.
- na refpeétueulement avec tous
les Sauvages, devant ce fâcré
figne de otre falut s £C en.
_tonnaeon langue Sauvage, à la
fin des Prieres rardinaises, le
P'enils regis que 005 Porte
Croix. chantoent à Falwerna.
#1
delaGafhefe,, x
tive, les Mob #3 les fe
mes , avec une pieté fingulie.
re. Tout le monde fe retira.
dans la Cabanne du GÇhef,
aprés ces éxercices de devo.
tion, où l'on ne fit que par:
ler des merveilles de la Croix:
je peux même dire avec veri.
té, qué commelJe Peuple d’I£,
raël,quiavoit vècu long-tems
dans la negligence & le mé.
pris des Commandemens Ë
a Loi, pe pur contenir {es
larmes , lorfque le. Grand,
Prêtre Helchias leur fit Je re.
cit fidele des. bienfas qui
avoient reçûs, de Dieu, & le
juite reproche ét ë is
de où ils avoïent vêcu li Jong,
tems., fans.en recopnoitse le
excellences & les. grandeur
ainfi tous nos. Partg- Croix
fondoient en, larmes, lexique
le Pere Mifogpaire Jenr exe
"RE
$
#48. Nravvele Relatios
qe les avantages & les be-
sediétions qu'ils avoient reçûs
de la Croix, leftime & la ve-
neration avec laquelle elle a-
voit été honorée par leurs
ancècres ; & le peu de foin
qu'on’ avoit eu jufqu’alors, de
y rendre le culte qui luy
étoit legitimement dû. :Ils
protefterent trous publique.
ment , avant que de fe cou.
cher, qu'ils en étoient fenf.
blement toûchez de douleur;
& que le même Soleil qui a-
voir été le témoin de leur in-
frañitude , Je feroit auffi des
refpe&s & des adorarions qu'ils
rénidpaiént publiquetfienr"à la
Croix. La’huit fé 'pafla avec
cts ‘féntimens dé dévotion: &
lé Tendemain à la pointe du
our, "fe Pere fit dreffer:fon
Autël dans une Cabanñe par.
“‘ticuliete ; que les Sauvages
… de la Gafpehe: . 9
PR à OR
prement avec des branches de
fapin , où il celebra la:fairire
Meffe ;; aprés. laquelle ,-tout
revêtu qu'il étoit des. habit:
Sacerdotaux, il. diftribna. des
Croix.d tout ce qu'il.y avoit
de Gafpefiens, jufques aux en
fansmême, Ces Sauvages, par
ne faince émulation ; qui mar-
quoi vifiblement l’approba-
tion qu'ils donnoient au -zele
de leur Miffionnaire, firent tous
autant qu'ils étoient splufieurs
belles-Croix., lefquelles ils en.
joliverent avec. la raffade ,.la
pourcelaine, &. leur-peinture
ordinaire ;, & ils. les attache.
rent aux. deux bouts de leurs
canots, dans lefquels ils sem.
barquerent, en chantant devo-
tement le Fexilla regis. :: .
Je laiffe au Leéteur à juger
de la beauté de cette flotte
mr: 7
296 Mowvelke Relation
-Gafpéfienne ; qui par une
‘apreable varieté d’étendarts
“Otnez de ces Croix de diffe.
æentes couleurs; faifoient voir,
cpar l'agitation: de l'eau & la
æevérberation du Soleil , un
fpedtacle des plus raviffäns,
qui donna beaucoup de con-
#olation aux François, quand
ls virent arriver ces Sauvages
aucc leur Mifionnaire ; por.
‘tant tous à là main cé facré
_ figne du falur.. +
Ce fur l'année 1677. & la
fetonde ‘aprés mon arrivée
en Cddada , que je commen.
ai pour la premiere fois la
Miflion des Porte. Croix, avec
des circonftances que vous ai.
lez voir dans la Relation du
| pa voïage que je fis par
:. les bois brûlez ; afic de leur
prêcher l'Evangile, füiv: me la
promefle que j'en avais‘faire
ndarts
diffe.
voir,
& la
, Un
dans,
con.
quand
vages.
2.
acré
*
&t la
'rivée
mer.
is la.
avec
1 ai.
n du
S par
leur
fit la
faire:
de le Gafiehe. 193
aux Deputez 4 le Chef de
cette Nation m'avoit envoiez,
de la riviere de Sainte Croix
à Nipifiquit ,. pour me prier de
les aller câtechifer.
CHAPITRE XL.
| &eition du: peniblé orage de
-L'Antesr, allant annoncer le Foi
© as Gafpéfens Borte-Croix.
FL: cit bien, vrai qu'il n'y à
= Dieu feu qui ‘pui
_ adoucir;; par lonéhion dé fa
gtace, les travaux Apoftoii-
ques des Mifons. laborieufes
de la Nouvelle France: aufi
faut-il avoiüer ingenûment,
que toutes les forces de la
Nature ne ferviroient qu’à
augmenter les peines des Mif-
fionnaires , fi la Croix d'un
R iii
200 Moavelle Relation
Dieu érncifié ne leur commu:
piquoit une: partie de cette
force viorieufe, aveclaquel:
le il a glorieufement triomphé
de tout ce qu'il yavoit de plus
rude & de plus douloureux
dans les opprobres du Cal-
vaire, -C'étoit auffi-fans doute
dans certe penlée que l’Apô-
tre faint Paul difoit, qu'il pou .
voit toutes. chofes avec la gra-
ce de celuy qui luy donnoit la
force de tout entréprendre,
& de tout faire pour fa gloire
& le flut dessames. : ::: :.
1 Je, n'ai. jamais: fait une
experience : plus fenfible. de
cette verité, que dans le voïa-
ge que j'entrepris pour aller
adminiftrer les Sacremens aux
François, qui demeuroient:a,
vec Monfeur Richard Denys
de Fronfac à Mizamichis, &
prêcher l'Evangile. aux. Sau.
vages Porte-Croix ; qui:n'a
voient int en point du tout.
entendu parler des Mifteres de-
nôtre faince Religion. La cha.
rité que je devois avoir poux.
tous. les Sauvages de ma Mif
fion , me follicitoit puiffam..
ment de l’entreprendre, quoi:
que ce fût dans la faifon de
l'Hiver la: plus difficile & la
plus. rigoureufe : & il femble
que: Dieu en approuva ledef:
{ein,, puifqu'un Sauvage , lorf.
que nous y: penfions le. moins,
arriva avec. fa femme à Ni-
pifiquit, qui m’affûra que pour
éviter quelques ditferents qui.
étoient furvenusentre les Gaf-
pefens de Riftigouche, ilen
étoit forti avec fa femme &
fon enfant, pour {e retirer à
Mizamichis ; afin d'y vivse en
repos, avec ceux de fa con.
noiffance. Comme c’étoit là
401 Nouvelle Relation
pour: moi une occafion affez
favorable, & üne compagnie
qui me pouvoit être d'ontres-
grand fecours pendant cet.
te route, je le priai de dif
ferer fon départ jufqu’à quel.
_qués jours ,. pour me doriner
le téms & là confolarion de
baptifer quelques Sauvages.
que j'avois inftruits,, pour re
ccvoir le premier & le plus'ne:
cefftre dénes Sacrermens, Nô:
tre Séuvage m'attendit avec
laifir : Monfieur Hainaut de
dtbäucanines ‘voulat : bien
‘être de ln partie, & s'of.
frit, de la maniere la plus obli
géante, à me tenir compagnie.
On fic pour cet effet nos pro:
viffons ;' qui eéonfiftoient en
vingt-quatre petits pains, cind
à fix livres de farine, trois:
livres dé beurre | & ur petit
barit d'écoréé, qui-contenoit
: dla Gafiele,, 208
deux à trois Te. de- vie:
d'ailleurs ,, je métois précau:
tionné d'une boëte de con.
fection d’hyacinte , que les
-Religieufes Hofpitalicres nr'æ
voient donnée devant mon dè.
part de Quebec pour Nipifi
uit. : =:
T'Nipifquie eft un fejour des
plus charmans qu’il y ait dans
a grande Baye de Saint Lau-
rent il n'eft éloigné que de
douze à quinze lieuës de lIfle
Percée. Ea terre y eft fertile,
& abondante en toutes cho:
fes : l'air y'eft pur & fain.
Trois belles rivieres qui s'y
déchargent,. forment un baf-
fin tres- agreable, dont les.
eaux fe perdent dans là mer,
par un détroit quien fait l’en.
trée & l'ouverture, Eces Re-
gollets de la Province d’AÆqui:
taine y ont. commencé la Mif-
204. Nouvelle Relaon
fion en 1620..& le Pere Ber-
nardin , un de ces, illuftres
Mifionnaires , mourut de faim
& de fatigues,.en traverfant
les bois pour aller. de, Mifcou
& de Nipifiquir à da riviere
de SaincJean à. la Eadie, où
ces Reverends Pères avoient
Jeur. établiffement principal.
Les RK. PP..Capueins:; &
fingulierement les R KR. P P.
Jefuites., y ont. éxercé -leur
zele &. leur charité pour. le
Gonverfion dés Infideles ::ils'y
ont:faie bâtir une Chapelle
dediée: à la Sainte. Vierge;
& l'on remarque que ce-
luy. de ces Peres qui quit-
ta cette Mifion... laifla fon
bonnet deffus l’Autel, difant
qu’il le reviendroit chercher
quandil luy plairoit ; pour-fai.
re connoître que fa Compa.
_gnie avoit droit d’établiffe-
4
_—
“delaGafpeñe: 265
ment dans ce heu. Le Sieur
Henaut de Barbaucannes y
cultivé la rerre avec füccez,
& recücille du froment au-
deld de cé qu'il en faut pour
Pentretien de fa famille, Mon:
fieur Richard Denys de Fron-
fic'en eft le Seigneur proprie-
taire, D.
- Il'eft bon de fçavoir qu'il
faut porter le neceffaire-à la
vie , quand on s'éloigäe ‘en
Canada, des Habitations Fran.
çoifes , & iorfqu'on ‘entre.
prend quelque voïage tonfi-
derable ; n'y aïant mi Ca-
barets, ni Auberges} & :ne
trouvant pas dé maifôn. dans
ces vaftés forêts | pout sy rét
tirer là nuit, on fe trouve
obligé de coucher àla Bclle-
‘étoile; Perfuadez que noüsé-
tions de certé vericé, pat l’expe.
tience que nôus en avions déja
206 Nosuelle Relation
faite autrefois, un chacun prit
fa couverture , & {e chargea
de fon paquet, dans lequel é-
toit une partie des vivres dont
nous avions. befoin | pour la
route que nous avions à fai-
| PTE
Tous nos Gafpefiens aflifte.
rent devotement aux Prieres,
” quenous fimes de bon matin,
4 implorer le fecours des
Anges Tutelaires de ces Païs,
& demander à Dieu la con.
vérfion des Sauvages Porte.
Croir;-aufquels j'allois, pour
Ja premiere. fois, annoncer
des weritez de nôcre fainte
Religion. Ils firent tout çe
qu'ils pârent pour m'obliger
se pañler avec eux le refte de
l'Hiver , & de differer mon
départ juiqu'à une faifon plus
sommode & moins rigoprenfs:
shais enfin , il :étoir jufie de
4
- dela Galhehe.:: 207
contenter les François & les
Sauvages de Mizamichis. La
parole de Dieu eit Le pain {pi.
rituel des ames, il faloit, aprés
quatre mois de fejour à N'ipi,
fiquit , le diftribüer à ceux
qui m'atrendojient depuis f
rt pour le recevoir.
Je.fis donc concevoir à nos
Sauvages, que s'ils avoient
autant de defir du falut de
leurs freres ,. qu'ils m'avoient
témoigné , ils devoient ferré.
joüir de la peine que j'allais
prendre, pour leur dosnerles
mêmes infiruétions qu'ils 4
voient eux-mêmes reçhés de
mes Carechifmes ; puifqueje
n'avois pas d'autre deffain, que
de les conduire & de les vois
nt enfemble dans ke Ciel
Ces pauvres gens ApProuve-
seat mes.aifons Sc mon role,
par Jes applaudiemens ordi.
‘208 Nouvelle Relation
Maires à certe Nation, & con:
fentitent enfin à mon départ,
#ous la, promeffe que je:leur
fis' dé retourner chez eux
au: Commencement du? Prin. .
tems. e FTP
: La femme de nôtre: Sau-
age fe chargea de fon petit
enfant, que je baptifai &nom-
‘mai Pierre, avant mon départ
de Nipifiquit, parun effet fin.
s
ss de la Providence & de
mifericorde de Dieu, com.
me il fera bien aifé de rémar.
em ‘à la fin dela Relation
e ce penible Voïage. Nous
primes chacun nos paquets fur
hosépaules , &c nous nous Mmi-
mes.en chernin , avec'les ra-
quettés aux pieds. Ee foir
nous ‘obligéa ; aprés ‘quatre
d'cinq lieuës:! de marche,
âe faire une’Cabanñe ; ‘afin
d'y‘paller la nuit, : 1 falue,
nn
de laGafpefe.,. 209
pour. la rendre autant com.
mode.que le païs le -pouvoic
permettre, faire un. trou dans .
la neige , haute. de. quatre. à
cinq pieds, laquelle nous fd,
mes obligez. de jetter.avecnos
raquettes, jufques À .çe que
nous euflions trouvé la terre,
que nôtre Sauvagefle couvrit
de branches. de. fapin: toutes.
verdoïantes , fur. lefquelles
nous nous couchâmes, durant
la. nuit, Monfieur Henaut fe
donna la peine , avec nôtre
Sauvage , de. couper. & d’a-
maffer le bois.neceflaire pour
nous chaufer ;. & un chacun
prit. fa refeétion avec. autant
de contentement, que fi nous
euflions été- dans une bonne
Auberge. La perte feule que
nous avions faite de nôtre eau.
de-vie,.nous donna un peu de
chagrin ; car. quelque pisse
210 Mowvelle Relation
tion que l’on eût prife de bien:
gommer le petit baril d'ecor-
ce; il s'y trouva encore quel-
que e ouverture , par la-
quelle l’eau-de-vie s'étoic é:
coulée en chemin faifanr, fans
que pas un de nous en eût
connoiflance, que lorfque l’on
voulut prendre un coup
rés le repas: Il n’en reftoit
plus: que cres- peu: : elle fuc
auf diftribuée far le champ,
pour nous confoler de cette:
difgrace , &: mettre le refte
hors de danger de fe perdre.
_Heft vrai cependant, que nous
fûmes privez d’un grand'fou-
lagement, par la perte de cet.
te eau - de - vie ; puifque nous
fous trouvimes quelque-trems
aprés dans des conjonétures fi
preffantes , que cette liqueur
nous eût été fans. doute d’un
tres-grand fecour s';:maîis enfin
de la Gafpefié. sx
il falut bien: ontclésds
cette fâcheufe avanture : &
nous paflâmes la premiere nuit,
commé toutes les autres de
vôtre Voïage, à l'enfeigne de
k Lune & de la Belle-étoi-
le. best |
Le lendemain matin, aprés
avoir celebré la fainte Mefle
dans.une cabanne que nos gens |
firent exprés, avec des perches
couvertes de branches de fapin,
& aprés que nous eûmes dé-
jeûné &c accomimodé nos pa-
quets nous continuâmesnôtre
voïage , en montant toûjours,
& côtoïant la riviere de Nipi-
fiquit, jufqu'au rapideappellé
vulgairement le Saut aux loups
marins, qui fait la feparation
des deux chemins qui condui-
fent à Mizamichis ; l’un plus
court , mais plus difficile, par
les bois brûlez ; & l'autre plus
212 Nosvele Relation.
long, mais plus aifé, par: la:
riviere. Le defir extréme:que-
j'avois de me rendre incefla-:
ment chez nos Porte-Croix.. ,
- pour y commencer la Mifion,.
me fit refoudre d'autant plus
facilement à prendre la route
des bois brûlez ,.que le Sieur-
Henaut & le Sauvage mème
enavyoient. fait la traverfe, peu.
de tems auparavant : & :ainft
nous. quittâmes , d’un: com:
run. accord, la riviere, qui:
cependant nous eût épargné
beaucoup.de peine .&. de: fati.
ue en la fuivanc, felon que
‘experience nous l’a fait affez :
connoître depuis, |
. Pour fçavoir ce que c'eft
que les bois brûlez-; je vous
dirai que lé. Ciel étant un
jour tout .en-feu, plein d'ora:
ge. & de tonnerres, qui gron:
dpient.&. fe: faifoient entendre:
… délaGafpeñiés . 23
détoutes parts; la foudre tem.
ba , dans un-tems où la feche:
refle étoit extraordinaire , &
embrafa non- feulement tout:
ce qu'il yavoit de bon: de fo:
rêts entre Mizamichis & Ni:
pifiquit; mais encore brûla &
cor. fuma plus de deux cens cin:
quante lieuës de païs::en- forte:
qu'on n’y. voit plus que des.
troncs: d'arbres. fort hauts 8&c
toûs poircis , qui portent.dans.
leur affreufe fterilité, des-mar-
ques d’une incendie genera-
le & rous:à-fait furprenante.
Cette. valte étenduë de pais.
eft. toûjours couverte de: nei-
ge pendant l'Hiver. On n'y
voit que .des rejettons & de
petits arbrifleaux , qui paroif.
ffenc plûcôt des ifles diftantes.
les unes des autres de deux à:
trois lieuës., que des bois, ni.
des forêts de Canada :.en:up:
ES PRE Em er CRNTE
asæ Nowvele Relation:
mot, cer incendie fuc fi fu:
rieux. & fi violent ,.que. les.
flâmes s’élançoient:, & sem:
brafloient même , pour ain:
fi: dire , d’ün bord de la:
riviere d l’autre ;. d’où: vient
que les orignaux & les caftors.
n’ÿ ont paru que long : tems
aprés ce funefte accident:
Tout ce qui donne plus de
peine aux Voïageurs qui tra-
verfenr ces bois brûlez:, c’eft
qu'ils:ne trouvent ni lieu pour
fe cabanner: à l’âbri:du vent,
ni de bois propre pour fe
chaufer, Ce fut cependant
dàns ces triftes folicudes, &
dans ces deferts plus affreux
mille fois que ceux de lAra-
bie Pierreufe, que nous nous | |
égarimes » à caufe que nous
. voulâmes fuivre les piftes de
quelques Sauvages qui étoient:
& la chafle au caftor : car vou.
dé la Gafpefés ai
Jant.éxaminer les tours & dé:
tours des Sauvages & de ces-
animaux , nous. primes une:
fauffe route, & nous nous éloi:
gnâmes de celle qui étroit fans:
doute la: plus jafte & la plus.
affûrée. Nous marchämes.
trois jours continuels au mi:
lieu: de ce defert:, avec des:
‘peines incroïables, en forte:
que notiÿ fûmes obligez d'y:
fejourner, pour nous repofer:
de tant de fatigues fi:longues.
& ff penibles.. (
: Ee lendemain: nous conti:
nuâmes nôtre route avec de
nouvelles difficultez, caufées.
par une grande abondance de-
neige qui étoit rombée la:nuit:
precedente , & qui penfa nous
defoler entierement ; étant 0:
bligez de marcher , depuis le:
matin jufqu'au: foir ,. en: ces.
neiges, dans lefquelles: nous
ententes
.
= eee nee Lan re
Sr
216 Nouvelle Relation
enfoncions jufques au genoüil}
à chaque pas que nous fai-
fions.. Cette marche extraor-
dinairement penible & fati-
guante,. jointe à.la difette des.
vivres: n’aïant plus qu'un pe-
tit morceau de pain chaque
jour à manger, nous reduifit
dans une mifere extréme : nô-
tre Sauvage tomboit fur les.
dents; fa femme:,,avec fon pe-
tit enfant , me faifoient com:
paffion :. & je vous: avouë in.
genümenr , pour mon particu:
her,,que je n'en pouvois plus
du tout. FIVE ot
. La neceflité: cependant où
nous étions. de toutes chofes,
nous obligeoit de. continuer
nôtre chemin ;.&c. il.faloit ne-
. <effairement ou mourir, ou
-marcher. Monfieur Henaut,
Sieur de Barbaucannes, étoit
le. feul qui. avoit. le plus de
: À courage ;;
ati
des.
pe-
que
ifit
nô-
les.
P e-
DM >
; ine
iCU:
plus
rt où
ofes,
nuer
t ne-
$ OÙ
jaut,
étoit
is de
rage;
de a Gafcfe. 217
courage; il nous traçoit le che.
min: nôtre Sauvage le fuivoit,
fa femme marchoit aprés, &
je reftois le dernisr de la trou-
pe, comme étant le plus ha-
raflé du chemin, que je trou.
vois neanmoins plus aifé &c
moins fatiguant que les au-
tres, à caufe qu'il étoit batu &
fraié par ceux qui me préce-
doient ; ce qui me fut fans
doute d’un grand fecours, &c
me donna beaucoup de foula-
gement.
Cependant, quelque penible
que fut cette marche, je vous
avouë qu'elle perdoit à mon
€gard une partie de ce qu'elle
pouvoit avoir de rude & de
|. fâcheux, par l’efperance & la
penfée que j'avois , que nous
approchions de la riviere de
Sainte-Croix : mais enfin elle
me. parut affreufe, Re de
‘ai8 . Nouvelle Relation
"ce qu'on peut s’imaginer, lorf.
"que le Sieur Henaut & le Sau.
vage me dirent qu'il y avoit
déja trois jours que nous é.
tions égarez ; qu'ils ne con-
“noifloient plus de route, ni de
chemin ; & qu'enfin il faloit
nous abandonner entierement
à la Providence, & aller où il
_ plairoit à Dieu de nous con-
duire,
Cette nouvelle me fut d'au.
tant plus affligeante, qu'il n’y
avoit plus d'apparence de re.
tourner à Nipifiguit, à caufe
. que l4 neïge, qui éroir tombée
en grande quantité depuis n6. |
tre départ , avoit comblé &
Couvert toutes nos piftes. Il
. neigeoït encore aétuellément;
_& il nous falut cependant
faire de neceflité vertu , &
marcher juqu'à la nuit,
‘pour trouver un lieu propre
sis ©
2
CALE RL LE
r, lorf.
e Sau.
avoit
DuS é.
2 con-
.nide.
faloit
rement
eroùil
s con-
t d'au.
qu'il n'y
» de re.
à caufe
tombee
is n0. |
nblé &
ftes. Il
Jément;
pendant
tu , &
puit ,
propre
de la Gafpefe. 219
pour nous cabanner.
Je ne fçaurois ous expri-
mer ici, quelles furent alors
nos inquietudes, nous trou-
vant au milieu de ces deferts,
affreux, dépourvüûs de toutes
les chofes les plus necefliires
à la vie, accablez de foiblef.
fe & de fatigue, dans la fai.
fon la plus difficile & la plus
rigoureufe de l'Hiver, fans vi-
vres, & ce quieft de plus affli.
geant, fans guide & fans che-
inin, Pour comble de mai.
heur , il y avoit trois jours
que nous ne mangions gun
petie morceau de pain fur le
oir, qui pour lors nous man.
qua tout-à- fait : en forte
qu'aïant été obligez d’avoir
recours À la farine que nôtre
Sauvage avoit dans fon pa-
quet, nous fûmes reduits d’en
_jetcer foir & matin deux à
T ÿ
210 Nonvelle Relation
trois poignées dans une chau.
-dronnée d’eau de neige, que
“nous faifions boüillir ; ce qui
#fervoit plûtôt à la blanchir,
qu’à nous nourrir, Pour tou.
te confolation , le Sieur He-
naut me dit, qu'il avoit deux
paires de fouliers Sauvages,
‘avec un morceau de peau paf-
‘fée; & qu’en tout cas nous
les ferions griller, ou boüillir,
“pour des manger -enfemble,
“Jugez de là, fi nous n'érions
-pas veritablement dignes de
<ompaflion. D. 40
La nuit fe pafla avec de
- nouvelles difficultez. Un vent
- deNord-oteft, d’un froid ex.
‘“æraordinairement fenfible &'
* piquant , nous penfa glacer,
parce que nous n'avions pi
trouver du bois ce qu’il nous
en faloit pour nous chaufer
- pendant la nuit: en forte que
au-
que
qui
ir,
ou.
He.
lieux
ges,
paf-
nous
ilir,
nble,
tions
es de
CC de
vent
d ex.
le &'
acer ;
1 pd
nous
aufer
e que
de la Gaffefie. : 2x4
pour ne point mourir de froid
dans nôtre cabanne , nous en
partimes avant lejour,avec des
peines que l’on ne peut s'imagi.
ner. Je penfai être abimé dans,
un foflé profond qui étoit.
couvert de neige, d'où l’on:
eut beaucoup de peine & de
dificulté à me retirer: je peux:
même dire que c'étoit fait de:
moi, fi par un bonheur fin.
gulier je n’eufle rencontré
un gros. arbre qui étoit au.
travers de cette fofle, fur le-
quel je demeurai en atten-
uant Je fecours qu'on me
donna pour fortir de cet hor.
_ rible danger, où je me vis pour
_ lors‘expolé à deux doigts de La
mort. ,
. À peine étois.je éloigné d’u.
ne portée de fuzil de ce préci.
pice, que voulant pañfer üne
petite riviere , l'une de mes
"+
2% Nowvelle Relation é
raquettes fe cafla, & je tom-
bai dans l’eau jufqu'à la cein-
ture ; ce qui obligea Monfieur
Henaut & le Sauvage , de
chercher promtement un lieu
propre pour nous cabanner,
faire du feu pour me réchau-
fer,parce que le froid commen-
. Goit à me faifir par tout le
Corps : ce fut dans cette ca-
banne, où le peu de farine que
nous avions toûjours ménagé
fort éxaétement, nous manqua
aufi-bien que le pain ; la faim
nous en chaffa de bon matin,
pour chercher ce que la Provi.
dence voudroit nous donner.
Je conçüûs dés-lors parfai. .
tement bien le danger évi-
dent où nous étions de mou-
rir de faim , de foibleffe,
&t de miferes dans ces bois, ft
Je Seigneur ne nous donnoit
bien. tôt les moïens d’en for-
de 4 G 4e CP 213
tir: comme je len tois que les,
forces commeng çoient à me
manquer ; & que j° n'en pou-,
vois prefque. plus, je renou-
vellai les Dremieres intentions
avec lefquelles pote entre-.
pris ce penible voiage ; & J Of”
fis derechef de bon cœur à
Nôtre- Seigneur , les peines &
les fatigues que j *endurois POUF.
fa gloire, & pour la farisfaétion
de mes pechez.
.La feute penfée d’ unJesu Se
: CHR1sT mourant fur la Croix,
abandonné de tout Je mon-
de, nous donnant un éxemple.
admirable: du facrifice que,
nous devant faire. de nôtre
‘vie pour le (alur des ames
ointe à la reflexion que je fis
fur la mort de faint François
Xavier, expirant t dans fa petite
cabanne ; leftirué de tous Îles
fecours humains , me combla
T ü
24 Nouvele Relation
de joié & de confolation
au milieu de mes peines : &
il eft vrai que je fus pour
lors perfuadé , mieux que ja-
mais, que Dieu a un trefor de
graces & de benediétons, qu'il
referve uniquement pour les
Miffionnaires , qui fe confient
& s’'abandonnent entierement
aux foins amoureux de fà Pro-
vidence , parmi les dangers &
les perils les plus affreux de
leurs Mifions , & de leurs tra-
vaux Apoitoliques.
Nous avions marché tout le
long du jour, & tres. péu avan.
cé , tant d caufe de la foiblefle
extréme où j'étois reduit, qu'à
caufe de la difficulté du che-
min, lorfqu'étant entierement
occupé de’ ces aimables &
faintes reflexions , Monfieur
Henaut & le Sauvage ; qui
nous dévançoient , firent un:
de la Gafpefe. 225:
cri de joie & digrele, pes
la rencontre heureufe qu'ils
_avoient faite, de la pifte toute
} nouvelle d'un Sauvage qui a-
voit paffé le matin pour aller :
à la chafle, Ils vinrent tous
les deux au-devant de moi,
pour m'affûrer que toutes nos
peines alloient bien.tôt finir,
par l'heureufe arrivée au Forc
de la riviere de Sainte-Croix,
où ils efperoient que nous ar.
riverions bientôt. Je ne fus pas
infenfible , non plus quelesau-
tres,d la joie que me caufa cette
agreable rencontre : mais en.
fin , comme il n’y a point de
plaifir fi épuré dans le mon-.
de , qu'il ne s’y trouve toû
jours quelque mêlange de cha
grin & d'inquiétude, la fatis-
faétion que nous venions de
recevoir fut alterée, par l'incer-
2:6- Nouvelle Relation
titudee, fi nous devions fuivre
ou rebrouffer fur les tracesnou.
vellement découvertes ; d’au-
tant que nous avions, fujet de
douter fi ce Sauvage alloit à
la chaffe feulement , ou s'il ne
commençoit pas l’un de ces
voïages confiderables & d'une
longue étenduë de païs, qu'ils.
traverfent aflez fouvent pen.
dant l'Hiver , pour rendre vis
fire à leurs amis. -Incertains
de la route que nous devions
tenir, nous refolmes, À tout
hazard, de traverfer ces piftes, .
& de marcher 4 nôtre ordi. .
naire ; dans l'efperance que
Dieu nous ferviroit de guide,
& nous feroit mifericorde.,
Il éxauça nos vœux & nos
prieres : & le Seigneur fe con.
tentant de nos, fatigues, &
de nos peines, voulut bien
de la Ga'peffe. 217
nous confoler d'une maniere
qui nous fit admirer la con-
duite admirable de fa divine
Providence. |
C'eft une coûtume genera-
lement obfervée parmi nos
Gafpefiens, de ne retourner
jamais le foir, ou du moins
tres- rarement, par le même-
chemin à la cabanne, quand
ils en fortent le matin pour :
aller à la chaffe : ils prennent
des routes differentes, afin de
batre la campagne, & de dé-
couvrir plus de païs de ra-
vages d'orignaux & de caf.
tors, Dieu permit cependant.
que le Sauvage dont nous a-
vions apperçü les veftiges re-
vint fur fes pas , jufqu'à l'en.
droit même où nous avions
traverfé fon chemin. Il en fut
furpris d’abord ; mais conjec-
turant de nôtre maniere de
228. Nouvelle Relation
marcher , que ceux qui ve-
noient de pañler étoient ex-
trémement fatiguez , il prit la
refolution de nous fuivre, &
vint aprés nous , pour nous
foulager autant qu'il en étoit
capable, |
Un certain bruit fourd, cau:
fé par l'agitation de fes ra-
quettes & le mouvement des
branches au-travers defquel«
les il étoit obligé de mar-
cher , m’obligea de tourner
la tête, pour reconnoître de
quel endroit ilpouvoit prove.
nir. Vous pouvez juger de la
joie que j'eus, en voïant ce
Gafpeñen charitable qui ve.
noit à moi, pour nous enfei:
ner nètre chemin, par cel-
e que vous recevriez vous.
même en femblable rencon-
tre : la mienne fut fi fenfible..
que je redoublai le pas, tout
de le Gafhefie. 2129
fatigué que j'étois pour en
avertir Ceux qui me prece.
doient,
Comme la nuit s'appra-
choit, & que d’ailleurs nous
étions fans force & fans vi-
gueur , il nous obligea de ca-
banner , & voulut luy feul
prendre la peine de couper
le bois neceffaire pour nous
chaufer , & mettre la cabas.
ne en état de nous y repofer.
Il me fit prefent d'une per.
drix qu'il avoit tué à la chaffe,
la Providence luy en donna
deux autres auffi-t6t, pour
récompenfer la charité qu'il
nous faifoit : elles étoient ju-
chées fur les branches d’un fa.
pin, comme le font ordinai-
rement les perdrix de Cana-
da ;illes tua toutes deux d’un
coup de fuzil, & on les mit
toutes trois dans la chaudiere,
230. Nouvelle Relation
pour fouper à cinq perfonnes,
autant fariguez du voiage &
de la faim, que nous étions
our lors.
Quoique les Sauvages foient
charitables au. delà de ce
qu'on s’imagine en Europe,
ils fe font cependant affez
fouvent prier, quand on a be-
{oin de leur fecours , mais fin-
gulierement quand ils fe per-
Daient qu'on ne peut fe paf-
fer de leur fervice. Le nôtre
étoit de ce caractere : con.
noiffant parfaitement bien de
-quelle utilité il nous étoit dans
la conjonéture fâcheufe où
nous nous trouvions, il s’offroit
_de tems en tems à nous fervir
de guide ; mais à condition,
difoit-il, que nous luy donne.
rions deux. douzaines de cou-
vertures, une barique de fa-
_rine, & trois-de bied-d’Inde;
de la Gafhefie. 231
une douzaine de capots, dix.
fuzils, avec de la poudre &
du plomb & une infinité d'au-
tres chofes qu'il vouloit avoir
pour nous remettre dans le
bon chemin , & nous condui-
re dans fa cabanne, C'étoit
beaucoup , je l'avouë ; mais
enfin, c'étoit trop peu deman-
der à des gens qui auroient
volontiers donné toute chole
au monde , pour fe retirer
d'un aufli méchant pas que
celuy où nous nous trouvions
- malheureufement engagez, &
duquel nous euflions eu beau-
coup de peine à fortir, fans
le fecours:de ce Sauvage.
La nuit fe pafla un peu
plus tranquillement que les
precedenres : il: falut cepen-
dant partir le lendemain ma-
tin, {ans prendre aucune nour-
riture ; & comme nôtre pe-
a
32 Nouvelle Relation
: titetroupe attendoit que j'euf-
{fe achevé mon Office, le Sau-
vage qui me fervoit de guide
étant impatient de ce que je
demeurois fi long tems à ge-
noux dans: un endroit feparé
du bruit de la cabanne, s'ap-
: procha de moi; & croïant que
j'avois eu quelque revelation,
: ou reçû le don de prophe-
- tie, me pria fort ferieufement
: de luy prédire ce qui nous
‘ devoit arriver durant la jour-
* née: Tu parles à Dieu , me
: dit-il, tu enfeignes le che-
min du Soleil, tu.es Patriar-
: che, tu as de l'efprit; & il
faut croire que celuy qui a
tout fait, aura exaucé ta priere:
Dis-moi donc, finous tuërons
aujourd'hui beaucoup d'ori-
gnaux & de caftors, pour te
regaler , aprés tant de fati-
gues & de miferes que tu
| as
jui a
rlere:
srons
l’ori.
ur te
fati-
e tu
as
de la Gafhefie: 33%
as fouffertes nes à pre-
fent. Que
Je fus affez furpris de ce
difcours : & luy aïant répondu
que le Seigneur ne m’avoit pas
fait cette grace , dont je me
reputois tout. d- fait indigne,
je luy. fis connoître que Dieu
étant le Pere commun de-tous
les hommes , qui ne refufé
pas même la nourriture aux
corbeaux, ni aux plus petits
animaux de la terre, il faloit
aufi efperer que fa Providen:
ce nous , donneroit dequoi
nous fubftanter , puifqu’il n’a-
bandonnoit jamais ‘fes fervi-
teurs dans leurs befoins ; &
que s’il les faifoit fouffrir pour
un tems dans ce monde, c’é-
toit pour les récompenfer é-
cernellement dans le Ciel,
Ejougouloumoüet , c’étoit
le nom de ce mi : , quË
à
ne
D
>
334 Nouvelle Relation
n'étoit pes encore baptifé,
quoiqu'il fût âgé de cinquan-
te à foixante ans, ne pouvoit
comprendre ces veritez Chre.
tiennes. Preoccupé unique-
ment de la penfée qu'il avoit,
que Dieu parloit familiere.
ment aux Patriarches, me té-
moigna fon chagrin, particu-
lierement aprés que je luyeüûs
dit que je ne connoiflois au-
cun endroit où nous pour.
rions trouver des eaftors, des
ours , ou des orignaux ; &
qu'enfin il falloir s’en remet.
tre.entierement aux foins de la
divine Providence. Je fuis donc,
repartit Ejougouloumoïet ,
‘quelque chofe de plus que les
Patriarches ; puifque Dieu m'a
-parlé durant mon fommeil, &
qu'il m'a revelé qu'infaillible.
1mebt, avant qu'il foit midi,
:BO7S tuërons des orignaux &
es «
pour
marc!
& tu
oût
falut
l'efpe
_man$
nous
te qu
our
ge
tion
de re
Cepi
rent
mê
avoi
dore
rOIt
fono
va
fup
P
ea Capote. .
des caftors en abondance,
pour nous regaler : Allons,
marchons à la bonne heure,
& tu verras que les Sauvages
oùt plus d'eloris ue toi, Il
falut le fuivre , plûtôt dans
l'efperance de trouver dequoi.
manger dans fa cabanne , où.
nous allions ,-que dans ka rou.….
te qu’il nous obligeoit de faire
pour trouver fes orignaux &
fes caftors , qu’une imagina-
tion famelique luy perfuadoit.
de rencontrer à tout moment.
Cependanr, fes efperances fu-
rent vaines & inutiles : il fut
même obligé d'avotr qu'il
avoit été trop credule ; & que
dorefnavant, jamais il ne croi.
roit plus aux rêves, ni aux
fonges, aufquels tous les Sau-
vages font atrachez jufqu'à la,
fuperftition. ge
.Pour confondre fon extra
VNy.
56 Nouvelle Relation
vagante credulité, & le con:
vainère du foin que Dicu
rend . de fes ferviteurs , la:
Providence permit que Jorf-
que nous y penfions le moins,
nous trouvâmes deux gros
porcs-épis, fur les quatre heu-
rés du foir. Ces animaux, qui
_ reflemblent affez bien aux
heriflons que l'on voit en
France, étoient cabannez dans.
le creux d'un arbre dent ils
avoient mangé l'écorce , qui:
leur fervoit de nourriture, Ils
ent pour l'ordinaire, chacun
leur cabanne particuliere ; &
nôtre Ejougouloumoüet fur
furpris aufli-bien que nous,
de les voir cabannez tous les
deux enfemble. On en prit
un d’abord, qu’on chargea
deffus mes épaules, pour por.
ter à la Sauvageffe, qui avoit
déja allumé le feu , afin de
de la Gafhefie: : 237
le faire cuire EL sn
re, Nous en fimes un fort
bon repas : le boüillon nous.
fembla aufli fucculant qu’un
bon confommé ;. & nous ex-
perimentâmes de bonne:foi ,.
que le proverbe eft bien veri-
table, & qu'il n’y a point de
meilleure fauce que le bon ap.
petit. Nous portâmes l’autre
porc-épi à la cabanne de n6-
tre Sauvage, où nous trouvâ
mes huit perfonnes, qui fai-
foient affez voir dans leurs vi.
fages extenuez & tout déchar-
nez , le peu de nourriture
qu'ils avoient pris, & la faim:
as ces pauvres malheureux
ouffroient dépuis um mois.
qu'ils étoient cabannez fur le:
bord d’une riviere, où ils pè-
choient des truites en tres.
petite quantité :: ils. n'en: 2.
voient plus que cinq poum
329 Nouvelle Relation
toutes provifions, lorfque nous
arrivâmes chez eux ; on les
mit dans la chaudiere avec nô.
tre porc. épi, que nous man-
gcâmes enfemble.
fus affez furpris de voir
dans la place d'honneur, &
dans l'endroit le plus confide.
rable de la cabanne, une belle
Croix , enjolivée avec de la
raflade , entre deux femmes
que nôtre Ejougouloumotiet
entretenoit ; l’une comme fa
femme legitime ; & l'autre
comme fa concubine, qui étoit,
difoit-il, venuë miraculeufe-
ment du Ciel à fon fecours,
dans le rems qu'il étoit aban-
donné de tous les Sauvages,
& cruellement affligé de ma-
ladie au milieu des bois, luy,
fa femme& fes enfans, fans au-
_ Cune efperance de fecours hu.
main. ti£
\
de la Gafpefie. 339
}e pris as she 0 cet-
te Croix entre mes mains, en
prefence de tourtc la compa-
prie y & trouvant dans un fi
eau fujet de pieté, l’occa-
fion favorable de catechifer
ces Sauvages, je fs connot-
tre à nôtre Ejougouloumoter,
qu'elle étoit le caractere du
Chrétien, & le facré figne de
nôtre falut ; qu'elle condam-
noit par fx pureté, la bigamie
crimincile dans laquelle il a-
voit vêcu jufqu'alors; & qu'en.
fin il faloic de deux chofes
l’une, ou quitter fa concubine,
ou renoncer tout de bon à fa
Croix.
S'il eft ainfi , répondit cet
Infidele , j'aimerois mille fois
mieux abandonner, non - feu.
lement la femme qui vient du -
Ciel, mais encore ma femme
Jegitime, & mesenfans mêmes,
240 Nouvelle Relation
plâtôt que de quitter la Croix
que j'ai reçûë de mes ancè.
tres en titre d'heritage & par
droit d'aînefle,; & je la veux
conferver toûjours precieufe-
ment , comme la marque
d'honneur qui diftingue les
Sauvages de Mizamichis, de
routes les autres Nations de
la Nouvelle France. Il me
promit donc qu'il quitteroit
cette concubine ; attendu mê-
me que cette femme, peut-
être interieurement touchée
des inftruétions que je venois
de faire à ceux de la cabanne,
prit relolution de retourner
chez fes parens, & de fe faire
inftruire pour recevoir le faint
Baptême. C'étoit auffi, fans
doute, tout ce que je pouvois
efperer pour lors de ces pau-
vres Barbares.
Nous les quittämes dans
cette
de la Gafpefe. 24t
cette bonne refolution ; & pre.
nant de nouvelles forces de
nôtre foiblefle, par l'efperan-
ce que nous avions d'arriver
ce {oir.là chez Monfieur de
Fronfac , nous continuâmes
nôtre route. À peine avions
nous fait une demi.lieuë, que
je fus obligé de me jetter fur
a neige, par une debilité de
cœur & un ébloüiffement qui
sne prit, & dont je ne püsre-
venir, que par le fecours d’une
prife de confeétion d'hyacinte,
que l’on démèêla avec un peu
d’eau de neige, pour me la
faire avaler plus facilement :
remede dont je fus obligé de
me fervir le refte du voiage,
& qui me donna la force de
fuivre , quoiqu'avec de gran.
des difficultez , nôtre pevite
troupe qui me traçoit le che.
min, oh
X
242 Nauvelle Relaïion
Le Sieur Henaut, dont je
pe pouvois aflez admirer la
force & la vigueur, m’encou.
rageoit du mieux qu'il luy é-
toit poflible ; m'aflürant , à
chaque pointe de terre ou de
xochers que nous rencon-
trions, qu'il appercevoit l’Ha-
bitation & le Fort de Mon.
fieur de Fronfac, & qu'il ne
xeftoit plus qu'un peu de che-
_ min à faire, pour nous déli.
vrer entierement de nos pei-
pes, & nous confoler de nos
fatigues : mais enfin, fi la
roïance que je donnois à fes
paroles , m'obligeoient quel-
quefois de rédoubler le pas,
dans l’efperance dont je me
flatois d'arriver bientôt, ma
laffitude s’augmentoic auf
d'autant pius, qu’'aäiant dou-
blé plufieurs pointes, je ne
voiois point l'Habitation , ni
de la Gafoche. 214%
le Fort de Le ; en for.
re que je ne voulus plus
ajoûter foi à tout ce qu’il
me dit dans la fuite, lors mê.
me qu'il me montra la verira-
ble pointe que nous cherchions
depuis le matin. La faim que
je fouffrois m'empêchoit d'é:
couter toutes ces raifons ; &
la lafitude où j'étois reduit
ne me laifloit plus de force,
qu'autant qu’il m'en falut pour
me traîner à l’abri du vent,
dans un endroit affez agrea-
ble, où je me couchai fur la
neige, conjurant de tout mom
cœur le Sieur Henaut de me
laifler tout feul, & d'aller a.
vec fa compagnie chez mon
fieur de Fronfac : Car enfin,
luy difois-je, ou nous en foma.
mes proche , ou éloignez : f
nous ayons auf peu de che:
X il
244 Nouvelle Relation
min à faire, comme vous Île
dites, allez à la bonne heure,
& rendez-vous inceflamment
au Fort; vous m'envoirez quel-
ques-uns de nos François,
pour m'apporter des vivres,
& pour me conduire chez
Monfieur Denys de Fronfac :
mais fi nous en fommes enco.
re aufli éloignez, comme je
me le perfuade, je vous décla-
re que je ne puis marcher da.
vantage. Tout ce que je pûs
luy dire ; ne fut cependant pas
capable dé le perfuader d’al-
ler chercher le repos dont luy-
Même avoit tres-grand be.
foin ; jamais il ne voulut m'a.
bandonner d’un feul moment :
ilm'encouragea du mieux qu'il
luy ‘fut’ poffible, & ordonna
aux Sauvages de couper du
bois pour nous chaufer ; ai-
de la Gafpefié.. 243
mant mieux , me . dHoit-ib,
refter dans: la cabanne. où
nous étions , que d'arriver un
quart - d'heure avant moi au
logis. Ce peu de repos me
donna des forces nouvelles:
& déferant entierement , par
un principe de reconnoïffance,
à l'amitié & à la generofité de
ce fidele ami, je pris la refo.
lution de continuer nôtre che.
min : en forte qu'aprés avoir
marché Fefpace d'une petite
demi-lieuë , nous arrivimes:
par un tems de neige qui tome
boit en abondance , au Fort
& à l’Habitation de Monfieur
de Fronfac , lequel fit tout
ce qu'il put pour nous remet-
tre & nous confoler de nos
fatigues. . Nous y fûmes bien-
tôt vifitez par nos Sauvages
Porte. Croix, qui demeurent
ordinairement à Mizamichi-
X ii
246 Neuvelle Relation
che, qui eft une belle rivie:
re , abondante en toute for.
te de chaffe & de poiflon:
ælle:eft éloignée de quarante
heuës de l’Ille Percée; les tez-
ses y fonc affez fertiles, Nous
Favons appellée depuis, la Ri-
viere de Sainte. Croix, en me.
-moire & à l'honneur de ce fa.
-cré figne de nôtre redemp.
tion , quieften veneration fin.
guliere parmi ces Peuples in.
fideles. L'accident funefte qui
nous mit dans la derniere de
toutes les confternations, trois
ou quatre jours aprés nôtre
arrivée, nous fit aflez connoî.
tre que nous étions dans un
païs où la Croix, qui avoit
autrefois comblé de benedic-
tion les Sauvages , felon la
tradition de leurs. ancêtres,
nous fit goûter une bonne par-
tie de fon amertume.
de la Gafpeñie, 247
Nôtre Ld/as > femme
de Koucaedaoïüi , avec lequel
mous étions partis de Nipifi-
quit, s'étoit cabannée à l'ab-
fence de fon mari, tout pro.
che le Fort de Monfieur de
Fronfac , avec une Sauvageffe
de fa connoiflance, qui avoit
unenfant à la mammelle, Au
défaut d'écorce de bouleau,
elles couvrirent leur cabanne
avec des branches de fapin,,
& trouverent à propos d'y
mettre de la paille, pour s’y
répofer durant la nuit. Le
froid étoit extréme : un vent
de Nord-oüeft qui fouffloit
de toute fa force, en augmen.
toit la rigueur ; en forte que
cès femmes fe virent obligées
de faire plus grand feu qu'à
l'ordinaire , & s'endormirenc
paifiblement , fans aucun pré.
fentiment du malheur qui leur
X üij
248$ Nouvelle Relation
devoit arriver : mais , à pei.
ne ces deux Sauvagefles in.
fortunées eurent - elles fer.
mé les yeux, que le feu prit
à la paille; & pouflant fon ac-
tivité jufques aux branches de
fapin , il confomma & reduifit
en cendres toute la cabanne.
On laifle à penfer, quelle fut
l'extrémité où furent reduites
ces. pauvres femmes , lorf.
qu'elles fe virent toutes invef-
ties & environnées de flâimes :
elles firent d’abord des cris fi
perçans , qu'ils parvinrent à
nos oreilles , prefque auffi-tôt
qu’ils. furent fortis de leur
bouche. On peut même dire
qu’elles ne feroient jamais {or-
ties de ce terrible embrafe-
ment, fi l’une de ces deux
Sauvagefles, aïant toûjours une
prefence d’efprit admirable
dans un danger fi preflant,
de la Gafpeñe: 249
n'eût fait une ouverture à la
cabanne , par laquelle elle fe
jetta toute nuë avec fon en-
fant , au milieu de la neige, Sa
compagne ne fut pas fi pru-
dente , ni fi heureufe : elle
perdit prefque aufh-rôt le ju-
gement, que l’efperance de fe
fauver ; & ne fe mettant plus
en peine de la vie, que pour
la conferver à fon cher en-
. fant, qu'elle tenoit entre fes
bras, jamais elle ne le voulut
abandonner, jufqu’à ce qu'un
gros tourbillon de feu & de
flâme .luy aïant offufqué la
vie, elle fut contrainte de le
laiffer tomber au milieu du
feu ; & ce fut un grand bon.
heur pour elle, de fe trouver,
quoique par hazard, à l’en-
droit par lequel fa compagne
s’étoit fauvée avec fon petit
enfant, Une lumiere confufe
250 Nouvelle Relation
qui parut d'abord à nos yeux,
jointe aux pleurs & aux fan.
glots de ces pauvres malheu-
reufés, nous firent dans un
même moment appréhender
& concevoir le funefte acci-
dent qui étoit arrivé: il étoit
trop digne de compañfon,
pour fe contenter d'en être
eulement les fimples fpecta-
teurs, comme le fut autrefois
Neron de l'embrafement de
k Vilk de Rome ; ou comme
Alexandre, de Perfepolis, re-
duite en cendres. par ke con-
feil de fes concubines : nous
courûmes tous inceflament,
pour y apporter le fecours
dont nous étions capables.
_ Jamais la pieté d’Enée, qui
retira Anchife fors de l’em-
brafement de Troye, ni celle
de ces trois enfans genereux,
qui fauverent leur pere des:
de la Gafpefie. 2ft
incendies du Veiuwe, ne fut
mieux reprefentée que par ces
pauvres meres, qui avoient tà-
ché] de fauver leurs enfans de
ces flimes dévorantes : l’une
étoit couchée dans la neige,
avec fon petit : l’autre étoit
encore à l'ouverture de la ca-
banne , fans pouvoir en fortir,
& la douleur qu'elle fouffroit
étoit d'autant plus fenfible,
que les flammeches & les
charbons tomboient conti.
nuellement deffus fa chair.
L'on fçait que le fapin elt un
bois plein de gomme, que
quelques-uns appellent rere-
bentine,.& comme par la vio-
lence du feu cette gomme
tomboit toute brûlante deflus
le corps de cette Sauvagefle,
il eft à croire qu’elle eût expiré
avec fon fils dans cet horrible
tourment, fi Monfieur Henaut
Ze
oO:
PE
25
<o
+
Li
CT
un
=
252 Nouvellé Relation
ne l’eût, à force de bras, re.
tirée-de cet embrafement fu.
nefte. à RAS EE AT
J'entrai dans la cabanne, qui
étoit encore toute en feu,
pour tâcher de fauver fon en.
fant : mais.il: étoit trop tard;
& cé petit innocent étoit é.
_ touffé dans les flâmes, à demi
rôti, Il expira en effet un mo.
ment aprés. entre mes bras;
ne me laiffant point d'autre
confolation , parmi tant de
fujets de douleur, que celle
de l'avoir baptifé avant mon ho
départ de Nipifiquit, Cefut mi
pour lors, que mé profker- 4
nant à genoux avec ce pre- gr
cieux dépôt, j'adorai, avec les af
fentimens d’une profonde foû- xi
miflion, la conduite amoureu- à
de la Providence. dans le
le. falut de fes prédefti. D:
t
nez ; puifqu'il m'eût étéablo.
‘de le Gafpefe: 253
Jament pole de baprifés
cet enfant, qui fut la premie-
re victime que le Ciel reçut
de la"Miffion que je fis à nos
Porte Croix, J'enfevelis moi-
même le corps de ce petit An-
ge: & on luÿ rendit folemnel-
lement dans nôtre Chapelle,
_ les honneurs ordinaires ; pour
faire voir'aux ‘Sauvages le
refpet & la veneration que
la fainte Eglife‘conferve reli-
auimugs , pour tous les en-
ans ‘qui meurent dans lin-
hocence aprés leur Baptê:
meer 1: Sn HR Ste
On ne peut exprimer les re:
grets fenfibles de‘cetre mere
afligée , lor{qu’elle fit refle.
xion fur la perte & le genre
de mort'd’un fils unique qu'el.
_Jeaimoictendrement. Acca-
blée ‘de douleur & ‘d'amer:
tume par la mort de ce cher
ist Nosuele Relian
enfant, elle bouchoit les oreil.
les à tout ce qu'on pouvoit
Juy donner de confolation dans
fes difgraces : elle n'avoïit un
cœur que pour foupirer, une
langue que pour fe plaindre,
des yeux que pour verfer des
armes, des pieds 8x des mains
que pour feémiüer lescharbons,
_ & foüfller dans les cendres , |
afin d'y trouver celuy qui fai-
foit le plus grand fujec de fa
_ douleur ; en um mot, faifie d’un
cruel defefpoir, elle fe fût é.
touffée elle-même en nôtre
prefence, fi on ne l'eût em.
pêché d'éxecuter fon perni.
cieux deflein,
Les premiers mouveémens
font pardonnables, parce qu'ils
nous ôtent & nous privent du
_ libre ufage de la raïfon : auffi
faut-il'avotier que nôtre Sau-
vagefle paroidoit en: quelque
| #8
maniere excufable, puifque
toutes fes aétions étoient plû-
de la Gafpehe.
tôt d'une femme outrée &
tranfportée par la violen-
ce de [a douleur, que d'une
perfonne raifonnable ; & on
peut dire qu'elle ne. revint de
fes emportemens, qu'à même
tems qu'elle fur en état de
reflechir que fon malheur étoit
{ans rermaede. |
. Le Sieur Henaut prit: foi
de la penfer, avec fa charité
ordinaire ; & il eûs entiere.
ment gueri toutes fes plaies,
fi les.onguents ne luy euflent
manqué. Au défaut de nos
remedes, les Sauvages-en you.
Jurent appliquer des leurs,
qui ne fervirent qu'à redui«
Le çerte, pauvre. .fenune -à
l'extrémité ; fois .que:.ces.re-
suedes, fauvages. fuffent. in:
compatibles avec nos on:
L 4
256 Nvosuelle Relation
pee 4 foit parce qu'ils tar:
erent un. peu trop long:
terms à y appliquer le premier
appareil : fi bic ue 10
vingt-deux jours de fouffran.
ce, la gangrene fe mit dans
fes plaies , qui rendoient une
gamer fi horrible , que per.
nnen’en pouvoit plusappro-
cher du tout, - :
Monfieur de Fronfac fit tous
fes efforts. pour m'empêcher
de la voir davantage ; mais
enfin , comme il étoit plus
jufte de déférer aux regles
de la: charité, ‘qu'à. des rai.
fons humaines, de: bien-fean-
ce &e “de civilité ; je voulus
luy continuer mes {ervices, ne
pouvant. jamais me réfoudre
de l'abandonnier jufqües à la
mort, Etle avoit été baprifée
&nommée Marie; par l'un de
nos Miflionnaires : je l’âvois
. difpoiée
de. le. Ga efie. L. 4
difpofée pour PÉnbeter A
force que s'étant toûjours ac.
quitée des devoirs d’une bon.
ne Chrêtienne , particulieres
ment fur la fin de fa mala
die , elle fit une confefion
generale de fes pechez , le
matin du jour des Cendres,
& mourut le foir , me laiffanc
de grandes efperances de fon
faluc..
_ Ee corps refta toûte ls nuie
dans la cabanne; & Monfieur
de Fronfac ne me voulut jai
mais permettre. de la veilier;,
comme je le fouhaitois, Deux.
François & deux Sauvages fus
rent deftinez pour refter au:
prés de la défunte durant la.
nuit; Ejougouléumotiet en é:
toit. du nombre, lequel fe per--
fuadant que le cierge beni:
J toit compofé. de la graida
d'orignac.. il Je. a “à tout: :
258 Novell Relation
entier: Nous nous en fuffions
volontiers divertis, mais il fa-
lut ceder à la douleur & à la
triftefle , qui nous-affligeoiene
autant qu'on fe: peut imagi-
ner. |
Quelque effort qu'on fit
pour tranfporter le corps au
€imeriere ordinaire ,. on fut
14 er er obligé de faire la
foffe dans la cabanne même,
à caufe qu'il étoit impofhible
d'en approcher , pour l’infec-
tion & là puanteur étrange
” qui en fortoient ; jufques - là
même, que le Sieur Flenaut
voulant s’effuier la face avec
fon mouchoir ,. fut extrème-
ment furpris de Je voir trem.
pé d'une fueur toute bleuë&
vide , qui marquoit aflez le
danger évident d'y gagner
quelque maladie contagieufe,
Elle fut enterrée. dans {a ca
fions
il fa-
e à la
oient
nagi-
n fic
ps au
nn fut
dre la:
ême,,
fible
nfec.
range
es- là
enaut
avec
"'Ême-
rem.
euë
Fez le
agner
ieufe,
{a can
banne , aprés que j'eus beni
fon combeau , & nous dîimes
enfuite la fainte Meffe pour
le repos de fon ame, dans n6-
tre Chapelle, où tous les Fran-
çois & les Sauvages affñfte-
rent , avec beaucoup de devo:
tion, © cp
Son mark cependant, qui:
ne fçavoit rien de ce qui s’é-
toit paflé durant fon abfence,,
arriva de la chaffe deux heu-
res aprés que nous eûmes en-
terré cette Sauvagefle : il pleu:
ra amerement la mort de fa
femme; & comme il aimoit
tendrement fon enfant, il étoit
à peu prés comme un autre
David , qui demar ‘vit à tout
moment , où étoit fon cher
Abfalon, H vifira fouvent leur
tombeau ; fur lefquels étant
un jour d'genoux , les mains
& les yeux élevez : le
Y if:
260 Nouvele Relation
Ciel, & le cœur tout tranfc.
percé de douleur ,.on.luy en.
tendit. prononcer ces paroles.
en.forme de_priere ::O grand.
Dieu, qui gouvernes le Soleil.
& la Lune, qui as: créé les.
orignaux , les loutrés. & les
caftors; appaife- toi, ne. fois,
plus fâché contre moi, & con.
tente-toi. des malheurs qui.
m'accablent:: j'avois une fem-
me, tu.me. l'as Ôtée ;.j’avois un.
enfant que jaimois comme.
moi-même, &.je n'en.ai plus,
parce que tu l'as voulu :, n’en.
voila. t'il pas aflez : Fais-moi
donc deformais autant de
bien, que je reffens de mal.
à prefent: ou fi tu. n'es pas
encore. fatisfair de ce que je
” fouffre dans mon cœur ,. fais.
moi mourir au. plûtôt, car
aufli.bien il m'eft.impofble de.
y en.
roles.
rand.
Soleil.
les.
x les.
fois,
.Con-
ui,
si
Dis un.
mme.
plus,
n’en.
s-Mmok
. de
mal.
s- pas
ue je
fais.
y Car
le de:
dè la Gafpefe:. 26t
Mais enfin , comme le tems: :
eft un: fçavane Medecin, qui
apporte des remedes efficaces
aux douleurs.les plus fenfibles,
& que d’ailleurs ces Peuples
ne font pas grand état d'un
homme qui. pleure, & qu
ne fe confole pas dans les
accidens mêmes: les plus fà.
cheux de la vie humaine, nô,
tre Sauvage voulut donner des
marques autentiques de la for:
ce qu’il avoit deflus fon efprit;
& convia les Porte: Croix.au
feftin des morts , qu'illeur fit
felon la coûtume ordinaire du
Raïs, H le commença par une
harangue ; qui expofoit fuc:
cintement le: fujet. pour les
quel -il les. avoit conviez: il
ajoûta enfuite une efpece d'o:
raifon funebre , oùil rapper:
ta les belles qualitez: de: fa.
femme , & tout ce que fes.
261 Nonvelle Relation:
- ancêtres avoient fait de plus
confiderable pour les interèts
de la Nation : & il finit enfin
fon difcours, en faifant des élo.
ges de fon fils ;.proteftant qu'il
eûc été un jour un bon chaf.
feur,:un grand guerrier , & le
digne heritier de la valeur &
de la generofité de fon pere,
Un profond filence qui fuivie
immediatement, l'arrêta tout
court , aïant les yeux fichez
contre terre, comme s’il: eñe
, été plongé dans la derniere
de toutes les mélancelies, pour
mieux exprimer l’amertume
qu'il: avoit dans le cœur, à
caufe_ de la mort de fa femme
& de fon-enfant : puis tout
d'un coup, portant la main à
fes yeux, pour en efluïer quel.
2 larmes qu'il avoit verfées
vant cette aflemblée , il fit
un. cri de joie, & diten iême-
de 4 Ga/pefie: 26%
ms : Que “é ee donné
des larmes , qu'il n'avoit pi:
refufer aux défunts qu'il ai-
moit fi tendrement ,.il vouloie
cependant en arrêter le cours,
pour correfpondre à l'eftime
que tous les Sauvages avoient:
conçûë de la grandeur de fon
courage. Il ajoûta, Que nous
étions tous mortels : que la:
trop grande trifteffe & la dou.
leur faifoient perdre l'efprit
aux Sauvages :: & qu'enfin il
faloit fe confoler de tous les
accidens fâcheux qui nous ar-
rivent dans la vie;. parce que:
celuy qui: a tout fait, & qui
gouverne toutes cholfes , le-
permettoit ainfi.
Tousles conviez répondirent:
à cette harangue ,.par trois ow
‘quatre huées, qu'ils poule.
rent du fond de leur efto-
mac, en difant à l'ordinaire,
264 Nowncelle Relation
bé,b£, hé, c'eft ainfi qu'ils
approuvent ordinairement les
railons de celuy qui: ha.
rangue. Nôtre Koucdedaoüi
n'eut pas plûtét reçû ces ap-
piacifiamens publics , qu'il
mif à danfer de fon mieux,
& chanter quelque chanfon
de guerre , de chafle ,. pour
témoigner à. l'affemblée qu'il
avoit banni de fon cœur tout
ce qu'il y avoit eu jufqu'a-
lors de chagrin, de douleur,
ê& de trifteffe : il bût enfuiteun.
bon coup d’eau. de vie, & don.
na le refte du flâcon aux plus:
anciens , pour être diftribué.
aux conviez , avec la fagamite
du feftin,
C’eft une coûtumegenera-
lement obfervée par nos Gaf-
pefiens. de ne fe reférver rien.
du tout de ce qui-a été.à l’u-
fage des. malades ,. lorfqu'ils
de viennent.
at les
* ha.
. Oiii
s ap-
qu'il
ieux,
anfon.
pour
qu'il
tout
qu'a.
leur,
te un:
don.
plus
ribué.
mire.
era.
Gaf.
"rien.
l’u-
qu'ils:
nent.
“dede Gafhehes: =: 26
viennent à me on
is, d'éloigner : autant: qu'ils
peuvent de devant leurs yeux,
tous les objets qui pourraient
renouveller Jeurs peines ; par
le fouvenir & la memoire de
leurs parens & de leurs amisÿ
ils brûlent toutes les -hardes
qui leur ont fervi pris leur
vie: ou:bien ils Les-enterrent
aveceux;afin, difent-ils queiles
efprits de ces chofes leurs fafi
fent compagnie dans lautre
monde: ou ils en font prefent
aux étrangers ;. pouf :recon.
noiffance des fervices :qu’ils
auront rendus :aux défunts;
Kouededaoüi donna tou ce
que: fa femme pofledoit, aux
Sauvages qui avoient afifié
fa femme pendant fa maladiei
Il refta encore quelques jours
avec nous. mais enfin ,:{oit
qu'ilife laffâv.de du irbu
66 Novel Relation
les Frânçis , foit qu'il ne vou.
Mic: plus derneurer davantage
dans un lieu qui luyavoic été
fifunefte, il pric la refolution
de‘nous quitter, & d'abandon.
wèr la riviere de Sainte-Croix,
qù je demeurois jufques au
Printems, ess y faire la Mi.
fion , && difpofer les Porte.
Croix à recevoir les principes
&'les élemens du Chriftianif.
Me, 1 |
‘I ne me fut pas beaucoup
difficile de trouver le fujet de
la: premiere harangue que je
devois faire à ces pauvres In-
fideles ; il fut à peu prés le
même que celuy de Saint Paul,
quand if prêcha pour la pre.
iere fois dans Athenes, la
Foi de }zsus-CHRisT aux
Arcopagites. |
<'Ce grand Apôtre aïant con:
Hdeeé” cette : famenfe infcrip-
2cipes
ianif.
coup
jet de
que je
es In-
rés le
Paul,
à pre-
2, là
T aux
t con-
Grip.
tion, que les Athcniénsavoient'
fax graver en lettres d'or: fur
le frontifpice du Temple qu'ils’
avoient confacré au Dieu In.
connu, Zgnote Dee; prit de Ià
occafion de leur faire connot-
tre, que ce Dieu Inconnu au
quel ils rendoient leurs kom-
mages & leurs adorations , é-
toit celuy-là-mèême qui avoit
fait le: Ciel & la Terre; qui
s'étoit fait homme dans le
fein d’une Vierge; qui par un
excez d'amour avoit bien vou.
lu expirer fur la Croix, pour
le falut de toutie genre hu
main: que la nature avoit don.
né des marques de fon reflen-
timent, durant les mortelles
agonies de fon Calvaire; &
que le Soleil même en- avoit
fouffert de douleur, un éclipfe
fl extraordinaire, que l'un des
premiers de l'Arcopage , ess
Z i Ç
dé la GaPefe:…. tp
\
263: Noutelle Relation
le:voïanc s'ecria , Qu'il faloit:
_ou:que le Dieu de ia Nature.
fouffrit, on que la machine.
du : Monde allt fe : diffou.:
Bab rie: oi miénet J
-L'nfage de la: Croix, &
l'honneur que nos: Gafpefiens:
Infideles réndoient à ce facré
figne-de nôtre falut, me-don..
mérent le même fujer .de:leur:
expliquer lés facrez Mifberes,.
qu'ils-igmoroient dans, les te
nebres de leurs erreurs & de
leuraveuglement, Je leur fis:
dore concevoir :.que: :cette
Croix; qu'ils avoient reçue.
en: partage.par une faveur fin:
guhere :du Ciel:;-les devait:
porter au culre &.4 l’adora..
tion dé:celuy qui l'avait eme
braflée: pour: nôtre. amours
qu'ils avoient même des obli-
gations, plus étroites..que. les.
* autres Nations de la Nonvelle
ii
&
ee
faloit:
ature.
chine.
fou. :
6 80
*1CDS'
facré
don.
“v dela Gipefe. - ‘216
France; de M" À la Foi de
JEesus-CHrisr;& que pour
ce fujec rl faloit quittér leurs
erreurs, & recevoir le:Bäptè:.
me, fans lequel‘ ilsine pou.
voient pas être fauvéz : Ils pa.
rurent tres: contens &: fatis-
faits de ce difcours , &‘me
promirent de fuivre éxaéte-
ment les avis charitables que
je leur donnois ; ‘proteftant
‘tous publiquement ; qu’ils é-
toient-bien fâchez; de ce que
leurs ancêtres ‘avoient nepligé
fi long-cems le culte du Dieu
de la Croix : ils m'offrirent
leurs petits ‘enfans ; & me
prierent de les baptifér, en at:
tendant qu'ils fuflent eux-me-
mes fuffifamment inftruits pour
le’recevoirs: : © "12
5: Faccordai:la grace du Bap:
tême à cinq ou fix de'ices
gufans , dont le. plus âgé. de
y N° TEE
&ye Novale Rilation
tous ne pafloir pas deux ans;
& j'ai cette confolation, que
quatre de ces petits innocens
joiüiflenc à par re de la gloi.
Xe, écentimorts heureufement,
quelque.tems aprés leur Bap.
‘#ême., >
-}e leiffe au Lecteur la liber.
té de juger comme il luy plai.
+#a, de l'origine du culte de la
Croix parmi cette Nation In.
fidele ; puifque je. n’ai pas de
fondement - plus folide: pour
le perfuader de cetre verité,
que le temoignage des an.
ciens Sauvages. & des Fran-
çois, confirmé:pazla Relation
qu'en a faite Monfeigneur de
Saint Vallier | prefentement
Evêque de Quebec : atten:
du même que je me fuis pro-
Lrr uniquement: dans cette
Hifioire., d'écrire les chofes.
somme je les. ai conpuës du.
de LGapehe. 7
rant tout le-cems que j'ai pl
ja Miffion chez nos Gafpeñens
Porte-Croix. "1."
- Voici cependant, quoiqu'es
abresé, dehes ri x ts prin.
cipales , qui m'obligerent de
croire que la Croix avoit 6
en vencration parmi ces Bar.
bares, avant la premiere arri-
vée des François dans leur
Païs ; car voulant un jour fai.
re avoüer à ces Fnfideles ,:que
les Miffonnaires qui m'avoienc
pue leur avoienc enféigné
Ja maniere dont ils devoient
adorer la Croix : Héquoy,me
dit le Chef, tues Patriarche,
tu veux que nous crofons tout
ce que tw nous propofe, & tu
ne veux pas croire ce que
nous te difons : Tu n'as pas
encore quarante ans, &c il ny
en à que deux que tu dérneu.
res avec les Sauvages: &c- @u:
Z iüij
273 Nage Rélaion
| prérens {çavoir nos maximes,
nos traditions & nos coûtu.
| cd | mes mieux que nos.ancêtres;
qui nous. les:çnt--enfeignées,
Ne:vois-tu pasençore tous:les
Jours le sielland Quionds, qui
#:plus.de fix:vingts ans: il à
æûile:premier navire. qui ait
abordé dans nôtre. Païs : il. t'a
repeté fi fouvent que les Sau-
vages de Mizamichis. n'ont pas
seçû des Etrangers l'ufage de
da Croix; & :qué:ce. qu'il en
fçaic luy : même > il: a: >
“pris par -la : tradition: de {es
peres ;:qui ont vêcu pour le
-moinsauffi long-tems queluy :
‘Eu:peux: donc: inferer. que
‘nous. Pavions reçû avant que
«les François vinffent à nos cé.
tes. Mais fi tu fais encore quel.
“Qué: difficulté de. te rendre à
.fette raifon, en ‘voici une au.
re, qui te doit entierement
délacapehes". 37%
convaincre de la verité qué
tu revoques en doute: Tu as
de l'efprit , puifque eu es Paz
triarche ; ‘&:que tu parles à
Dieu: Tu fçais que la Narion
des Gafpeñens s'érend depuis
le Cap des Rofiers , jufqu’au
Cap: Breton: tu n'ignores pas
que les Sauvages de:Riftigoui
che font ‘nos ‘freres &' nos
compatriotes, qui parlent: le
mêmelängue quenous; tu les
mt pour nous venir voir;
tu les:as inftruits: tu as:-vê les
vieillards qui ont.été baptifez
par d’autres Miffionnaires. que
toi; 8e cependant nous ayons
été: privez malheureufement
de ce bonheur : jufqu’à pre-
fent, Si:donc la Croix eit
marque facrée qui diftingue
les Chrêtiens d'avec:les Enfis
deles , comme tu nous l'enfei:
gues; dif-nous pourquoi les
274 NovelleRelarien |
Patriarches nous-en auroient.
ils donné l’ufage, preferable-
ment à nos freres de. Rifti.
gouche qu’ils ont baptilez, &
i cependant n'ont pas eu
éonrs le figne du Chrétien
: w veneration up cale
cêtres qui n'ont e
Ba êmer. Tu sis dbec ma-
nifeftement que ce n'eft pas
des Mifhonnaires, que nous
avous le miftere de la Croix,
L'on dira que:ce raifonne:
ment cfk fauvage : à: ef: vrai,
. je l'avouëé; mais il n'en eft 4
pour cela ni moins perfuafif,
ni moins convaincant +-puif-
qu'il efk vrai de dire, que: les
#78 de Riftigouche font
ez,
bapt & qu'ils ne portent
point. cependant la Croix,
mais bien la figure d'un ‘fau-
mon, qu'ils avoient ancienne. .
ment penduë au col, comme
Ml Gaffife :
Ja marque di aeur de te
Païs: Car ik eft à remarquer
ue la coûrume de rous nos
fpefieus a toûjours été, de
porter quelque figure particu-
iere ; qui font comme des at-
moiries qui les diftinguent des
autres Sauvages , par rappôic
aux differens endroits où: ils
refident ordinairement.
Voila tout ce que j'ai pé
reconnoître de l'origine du
culte de là Croix, & ce que
nous avons mon ré en pro-
curer le rérabliflement parmi
ces Peuples, qui n’ont jamais
eu connoiffance parfaite d’au-
cune Divinité, afant toûjours
été, comme la plufpart de ceux
d'aujourd'hui , infeafbles en:
matiere de Religion. ::":
“A eft vrai que plufeurs de
nos_Gafpeñens fouhaitent à
prefent Æ faire inftruire ; des
276 Novvelle Relotion
-mandent le Baptème, &-p4-
‘xoiflent. même à l'exterieur
«aflez bons Chrêtiens, aprés
“avoir été baptifez ; zelez pour
Jes Prieres ordinaires du :foir
@ dû matin, modefles dans
des Eglifes, & portez à fe con.
-fefer : de ‘leurs pechez., pour
:#approcher dignement de. l
fainte Communion : mais on
peut dire que le:nombre eft
rfress-petit, de:ceux qui vivent
:felones.regles du Chriftianil.
me, & quine:rérombent dans
les déreglemens d’une vie bru.
«tale &t fauvage; foir à caufede
Finfnfbilité naturelle, de ces
:Peuples pour les chefes du fa.
‘dut, foit à raifon de l’yvrogne-
rie, de leurserreurs, de leurs fu.
perftitions,. & autres -défauss
-Confiderables aufquels ils font
_- €Xtrémement, adonnez : d'où
.-#ient que quoique. plufieuss
’
“dede Gafpeñe,: : 377
Miffionnaires OP
cravailé, pour la converfon :
| de ces Enhideles, on n'y-re::
marque cependant , -non plus.
que chez les autres Na
tions Sauvages de la Nouvelle:
France, de! Chriftianifme f6-
lidement’érablr, & voila peut
être le fujet pour. lequel les’
RR.. PP. jefuites, qui ont cul=:
tivé avec tant ' de ferveur &:
de charité ,les’Miffions qu'ils:
avoient autrefois au Cap Bre:
ton, Mifcou & Nipifiguit, où:
nos’ Gafpelens refident, enco:
re! :aujourd'hai:, ont trouvé!
à propos de:les abandonner ;:
pour.‘en établir: d’autres aux
Nations: éloignées ; & fituées.
au: ‘haut! du fleuve de :Saint
Laurent, :dans l'efperance Z
faire des :progrez ‘plus :confi=
derables ; quoique d’ailleurs:
felon le témoignage deces Re-
Nowvelle Relation
verends Peres, les Gafpeñens:
foient les plus dociles de tous
les Sauvages de la Nouvelle
France, & les plusfufceptibles
des: inftru@ions du Chrianif-
me. À : ; ra ef:
. Il eft vrai que le peu de pro-
grez que j'avois fair” depuis
quatre ans que.je travaillois
à la converfion de ces Peu.
ples , avec ‘autant d'applica-
tion qu'il! m'étoit ‘pofhble,
joint au déplaifir {enfble de.
ne pas trouver toute la difpo-
fition que je fouhaitois du cô.
de mes Gafpeñens, dont la
plufpart n'étotent :Chrêtiens
qu'en apparence, nonobfiant
les: travaux infatiguables de
tant d'illuftres & :zelez: Mi.
fionnaires-qui m'avoient: pres
cédé, me fic ‘hefiter d’aban.
donner l’ouvrage, n’aïant pas:
lieu d'en efperer. de plus heu.
de laGapehe. : 279
ceux fuccez : cependant, pour
| se rien précipiter. dans une
affaire d’une fi grande confe.
quence, je demandai au Saine
Éfprit les lumieres qui m'é.
toient neceffaires , pour con,
noître quelle étoit la yolonté
de Dieu, pour m’y abandon.
ner entierement. Je confultai
les perfonnes les plus éclai.
rées, & fur tout le R.P. Vas
lentin le Roux nôtre. Supe.
rieur, comme Dieu même, &
je peux dire avec verité, que
la pure qu'il m'envoïa
dan$ ma Mifon , me fervit
de regle, & m'engagead'y ref.
ter encore l’efpace de huitans,
pour culriver cette: vigne du
Seigneur: Voici les propres
termes de fa Lettre. |
a reg ane joie.sres- fenfbl,
d'apprendre per les deux vôtres,
Pts,
_ diere que j'ai pour vous
2$0: Nwvele Relation
l'une du quinze Avril; l'aurre
di huit Mai; la continuation ‘de
vôrre fanté an milieu des tra-
Uasx Apoffoliques, 0 vous èxer:
cex, votre xele avec tent de füc:
| cer; -C'. d'édifcation : il eff vrai
, que dans ice plaifir extréme que
j'ô emen recevant vos: Letires,
caufé par cette preference d'efii:
me que je fai. de vbtre per/on-
ne, C par le sendrefle Jings:
»'je ne
dois. pas ‘avoir reçh mnt uiuee
plus fénfible depurs que je fui en
Canada ;.que de voir par un en.
droit: de vatre derniere ; le-def:
fesn où: vous ‘êtes: d'abandonner
vôtre pofle, G° même de retour:
or en:France. : 1 7 "10;
Lu de vous avouë , mon tres-cher
Pere , que. dans. mille mortifica-
tions que je reçois tom les jours,
«°° gui: fant .commé infepars-
dles de mon mivificre usw ”
on ‘de
s 1742
êxer:
! fuc+
Æ vrai
pe que
'BOres ;
d'efli:
er/on-
nÇu:
ie ne
guleur
HE en
sn Ch:
e def
fonner
chouri
t:cher
tifÉca-
jours,
pars-
sétes
D”
Lance
vdeleGäfpefie. 28:
la perfonne fur: qui j'avos fais
plas de fond:: la refolution que
j'avors remarquée:en "vous l'an:
néc derniere, dei faire nn facrifé:
ve perpetuel de :ves travaux à
nos anciennes Miffons.; quirer
naiffent aujourd hui, par une come
duite particaliere de: le: Pro.
widence ; C cetteronilion de:grs:
ce. qui ‘me paroiffoit en veus;
me ‘confoloient. infiniment. l'en
ai bens :Vicw mille :fris de:
puis'uôtre départ ; le conjurent
tous. les jours ; aux pieds des
Autels ; de vous: combler de :fes
* benediifions. : Ie voïoës même nos
autres Peres dans Ve:mème: def:
fin ; @ je fonds l-deffus mes
projets @* mes e lperances pour la
gloire du Seigneur, le.les croïois
plus Jures G plus certaines de
vôtre: part, que de tous. les'4s-
pres 3 Mais je Conçcois que mes pe-
she me rendent. M de certe
28% Mouvelé Relation:
sonfôlation : je leur:attribuë
changement en. vous paroiffiz ; je:
me mcrite pas: de voir fleurir de
mon tems.nos Millions, dont: le
_ fuccex dépend: uniquement. de la
raids de La perfeuerance des:
Religieux: En cels:; montres:
cher Pere, vous ferez tosjours le:
mañtre. de votre fort::je me re:
févve. fmlensent le droit: de. ve.
pefonter, d'exkorter, de prier, de:
cenjurer de la part:deDieu:;-laif”
, fant:aprés cele:une: entiere liber.
té aux. Religieux , lorfque nonob-
ffant.les prieres- inflantes du Su-
périeur @° de l'ami, qui mar
quent l'ordre de Dien, @. mal
gré le:ncecffité où fésrouvent nes
Miffous, ils: fonbaiterent de quite
ter l'ouvrage ; car le fäcrifice doit:
être libre @ 'udlenteire.
- Mais emffs, mos cher Pere, con:
fédereæ, je veus prie; l'éxemple de
Jesus-Chauis®, ce premier Mif
. dela cup fe. 3%,
fionnaire du monde, dent no de.
vos être les imitéteurs © lupren-
dre dans la perfonnedenos freres,
ce qu'il a fait peut nous S: posr
eux, en nous venant éclairer dans
les voies du falut; avec des tre-
vaux © des obffacles continueli:
Ja Miffon a été conflante; de
depuis qu'il Fa commentée, ily
_ a perfevere' sont le reffe de fa vies
il l'a confommée par le Jacrifice de
fon propre Sang: Et nos debe-
mus pro fratribus noftris ani :
mas ponere. C'ef ju/ques:- là:
… que nous devons aller ; pour noñe
« rendre recommandables. devant:
© duy-par nôtre minificres Gr: qu03-
que par fa:mort il fois entré dans:
li gloire, ceMiffannaire ne daife:
pes d'éxerser sncore les mêmes:
offices : il continué tom les jeare:
Côme ne efpece de Miffion, em defien--
le de dant far nos: Autcls, où il" sat
Mif Peche avec nus perfeveranct: it
. Aa i},
234 Nouvelle Relation
Violable , il en remplit les fonx-
tions. & to memens., par [a grace
interieure, Gr par les. foins d'une
“promidence, de Pere fur fon Egli- |
fe: Ecce ego vobifcum fum in fut
-Wique ad confummationen difet
fæculi, Feile le ele de perfi- pris,
uerance. fur lequel. fe font reglex, grati
des Apôtres tous les bmmes | ex.
.Apofloliques, G qui fera devant 1
Dieu le difécrnement de l'amour
ânviolable que nous aurons. pour
duy. Siles Apôtress'étoientbernex,
‘4 ancertain nombre d'années; s'ils
s'étoient érigex-en Miffionnaires
de:strente-fix. mois, la ueritétà
Evangelique n'auroit pas eu-fant
de fnccez, pour la. converfian du
monde: ils s'en font fait sn ve
A@ ane neccÎlité inuiolable,.c ils
font jamais ceffé, pendant qw'ili
ænteb un féépir de vie. Cet.é:
dignement de leur Patrie ne leur
# point caule de regret, à l'éxen
#
fons-
d'une
Eeli.
[um
ONEN+
, erfe-
reglex,
nes
APT Ta
onr
+ pour
CLIT
s s'4ls
Raires
yeritéts
.fant :!
15 du
V4
ils
yes ils
TA
deur
Ke
grace
+ de la Cafe: 285
ple du.Fils de Dieu, qui avoit
quitéé la fiense pour venir dans
le monde : Exivi. à patre.,.&
veni in mundum..Ces éravaux
inférmontables, certe faim , cette
difétte, ces perfecutions , les.mé:
pris , des gibers @ les rouës., Lin.
gratitude, G même le peu de. fuc-
cex, de leurs peines ,.#e les ont
point rebuté :.au contraire, tous
* cela #4 fait qu'enfiamer leur
zgle pour s'acquitter de. leur
Miffion avec plus d'éxaititude,
pour confommer leur sour[e
. le miniffere de la parole Apofloli-
que qu'ils avoient reçh de Diem .
à Quelle application n'auroient-ils
ps. donné. à. là converfion de ce
vouveau Monde, qui était alors
inconns ,. Cr. dout- Dieu. nous &
deffinex les Apôtres ?-.Pofuit tan.
quam morti. deftinatos. Es:quel
reproche. Dicu..ne. uous feroit-il
pes an jour, d'avoir tiré Le faux
286 Nouvelle Relation
de la moifon profane an 146
que. vous l'y avez mife?: Quel:
compte ne. rendriex, vous pas à
Dieu, de tant .d'ames qui prri-
voient, faute d'avoir perfeveré à
leur annoncer Là parole, où d'a
Voir jesté ia fémence, @ enfhite
de ne l'avoir pas culiivéer: Quel.
de ingratitude & vous, de laifer
des. ames pour: lefquelles. LE
ESUS-CHRIST cAFmort, fau
te de donner la même: applice-
Hon que JESUS- CHRIST 4:
donnée peur nous jn/qu'à.le:mert 1:
Péri in tua fcientia frater pro:
quo Chriflus mortuus eft;
Hour n'ignore. pas, M0: CS
éber Pere, que nos: Mifions. ne
font que de purs amufemens, ff
Ron ne ne fe fixe pour quelques
années dans les principales , à:
sanfe de la diverfisé des lingues:
faut dx on trois ans: à ni
Ætligienx., asparavant qu'il fit
= dl Gafpeñe. 287
bien en état de je faire entendre;
© s'il fans le changer apres cele,
nous travailerions: inntilément.
nous férions: des Miffionnaires de:
nom, CO" non pas d'effet: les He:
retiques de la Nouvellé Angle:
térre qui font &: ves-portes:, vous:
confondroient en:ce point ; © je:
ne (çai pas: ce 4we nous: pourrions:
| AE Dieu, pl rer
reprocheroit ce- pen: de: concert:
que nous aurions pour J& gloire.
[s'agit mème, mon.cher Pere;,
d'établir, ou: plétôt: de réssblir:
_%es Miffions ;:puifqu'elles:ne font:
Ets À “encore que. dé Commenser dfére-.
fes À mettre, aprés un interudlt de:
5. ne quarante années: il‘ s'agit de:
8, f montrer: l'éemplé À: ceux. qui:
lques viendront aprés sons ; @ Ji nous:
', à meitions les chofts fur nn picd:
LTÉE de ne venir: ici qu'en: paffants
à sn me férion)-nous pus refponfbles:
a ape mb des à mé
%
238 Nouvelle Relation
ære imitation? Si hows 4U30ns le
don. des langues , comme añtre.
fou des Apotres ; nous aurions
quelque excufe, en difant quur
autre {croit auff-bien.que nous
en ctes de s'acquitter d'une Mif.
Fons mais puifque Dieu ne nous
donne pas cette. grace , il defire
de nous que.nôtre xele.y fipplée,
par sne per/everance G'une.ap:
plécation habituelle; Cr ontre cetre
meccÎfité de la longue, le grace
que Dicu ‘vous donne .d'édifier
beancoyp- par vôtre conver/ation;
set attrait © cette -oncfion que
j'ai remarquex.en Vous, pour Le
éenver/ion. de ces pauvres ‘avcw.
gles:; la.conciffance que: vaus a-
wvex de. leurs efprits ; la: ms-
micre.de les prendre ;: l'aftendant
que Dicu vous & donné. fur: ces
Barbares:,. font. des avantages
qu'un antre ne fpauroit acquerif
que par at lobg travail, € qui
RARE Re . AMarqutif
fait d
marqu
“BC
l'ai
compré
“Hero
relacl
du m
#eros
imite
je les
afex
pnis
n$ex
antr
ons le
tre.
rions
qu us
N04s
Mif
nous
dejire
vplée,
€ AP:
cette
grace
difier
‘ton;
AT
pur la
sVCH«
MS de
+ =
dant
ces
sages
cris
qus
jueué
-de la Gajpeñie. 289
marquent auf} ne vocation
un choix particulier que Dica
fait de vous pour cette Miffion.
l'ai mille vaifons qui me font
comprendre la necellité que nous
avons de nous fiser. dans nos
Miffions : je tächerai d'en donner
l'éxemple à mes freres, par le
Jacrifice perpetuel que j'ai fait
de mon repos ; de mon ta-
ent | de mon honneur G de
ma vie, au minificre Apoffe-
dique dans ce Pais ; G je croi-
rois que Dieu ne me le parden=
Meroit jama , ff je venos à me
relacher de ma refolution, à caufé
dy mauvais éxemple que je den
HerOIS AUX AUITES , QU 4 MOI
imitation en feroient de même:
je les vois tous affex fermes, €
affexréfolus ; mas en verité. je
puis vous dire que ff vous ve»
niex & lacher le picd , comme les
autres font beaucoup ie par
\
290 Nouvele Relation .
l'éxcemple de vôtre ferveur, que je
leur ai fonvent propofé, afin de
les animer : vous détruiriez, l'or
dre Gr: des moïens. des deffeins de
Dicw, ce quenous tächons d'a.
vanñcer avec fa fainte grace , pour
leur. donner la perfeverance. Vo
auriez une douleur éternelle, de
voir des-Miffions tomber dans ls
décadence , an moment qu'elles
commencent à prendre cet efprit
de Religion & de verts qui nous
doit: animer, pour répondre & ce
que de Seigneur demande de nous
dans notre Minificre. Vous cts
pewt-êvre dégouté, par de peu de
froit que vous remarques: dans
la converfon des Sauvages ; mais
enfin, men cher Pere, pourriez:
vous nn jowr faire valoir cette
excufe devient Dicu , étant in-
fruit comme ‘vous êtes des weri-
tex de- notre Foi ? Confiderex,
je vous prie , que c'eff à nous
acquit
quand
verité
rendr
moître
J#gem
dire:
cimu
vence:
Dieu
tres,
d'Ev:
non
vont
g. l'or.
ins de
s d'a.
y Pour
. Vous
e, de
dans la
au elles
efprit
nous
ea ce
CHOM
ons cts
peu de
; dans
MAIS
srriez-
r cette
ut in
weri-
derex,
Os. À
que
n de
de la;Gafpefe. rot
planter Gr à érrofèrs “mais que
c'eff à Dieu de donner lei avcroif.
femens; O* de prodhire les fruits.
Nous nons fommes Jufifemment
acquittex, de nôtre obligation,
quand nows sons annoncé ln
verité ; ce n'eff pas à nous de ln
rendre feconde, mais de recon-
noitre nôtre neant, d'adorer les
fucemens de Dieu, de ley
dire: Quod debuimuasfacere fe.
cimus, fervi inutilés fümus, Son.
venex:vous que guand le Fils de
Dies donne la Miffion à fes Apd-
tres , él leurordonne de prècher
l'Evangile à toutes les Nations;
non fnlement à celles qui croi.
ront à leur parole, mais-ensore à
celles qui n'y ajoéteront point de
foi. Qui crediderit falvas erit,
qui non crediderit condemna.
bitur. Dies tire également jh
gloire de la perte dis uns ; du fslis
C'de ls PS rl anress
ÿ
292 Nowuelle Relation
mais il ne tirer4 parfaitement |:
gloire de ceux qui ne croiront
pas, qu'en tant qu'il aura ex
foin de leur faire annoncer lave-
risé.. Nous avons l'avantage de
juffifier Dieu au jugement, dans
da condamnation des Infideles qui
ne feront pas convertis à m0 pa-
soles ÿ ©" fi nous ne cherchons que
da gloire de Dieu, #n -Miffion.
Aaire:deit. étre bien plus content
dans le pen de fuccez:G\ de fruit
es Miffions de ce Pais ;-que S'il
operoit des conver/fons auf nom-
…brenfes que dans l'Eclife naiffan-
fe, © méme dans nos derniers
fiecles aux, Indes Orientales
_Octidentales, où sn homme bap-
#ifoit en: un.jour des quatre G
cinq mille ames; car Dieu eff éga-
lement glorifié dans la dureté de
nos Sauvages G dans leur repro-
bation , après qu'on leur aan.
-nonçé la Foi, comme dans Va'conr
4Ét10:
vôtre
gw'n
dans
te Île
flate
Vous
pour R
ns que
éffion.
ontent
e fruit
we s'il
n0m-
aiffan-
TnEers
les G
? bap-
tre G
P éga-
ete de
pre
Las:
'É00r
‘dela Gafpeffe. 193
verfion des autres Vons avex.
encore 6ch avantage ; que dans
les grandes sonverfions on y pent
trouver de la propre compläifan-:
‘ce, de la gloire & de la fais
fattion [énfible; au licwque dans:
vôtre fort | vous n'y regarder,
qu'une gloire de Dieu, cachée.
dans les'ombres de nôtre Foi. Cet...
te flercrilité de vos travaux , ne.
flate en rien l'amour propres Gr.
vous n'y ‘trouverex, de gloire que
pour l'éternité ; lorfque ‘vous ver-
rex. Dièn j#fifé dans le perte de
ces ames, € glorifié par Le foin.
que VOeRs -ATeZ eu) C7 CES :
duitég que vous aurex données à
leur conderfièn.: Mais férex-vods
en état. de le foire, ff aprés avoir
chauché l'ouvrage, vous l'aban-
donnez. à wn autre, qui en fer
de méme: a votre éxemple? Le
Fils. de iDieu, qui étoit venn
principalement me inffruire Les
| ii
204 Nouvelle Relition- :
Juifs : Ad oves, quæ perierunt
domus Ifraël, En. 4-5'5l: beau-
sup conucrtis, à. l'exception de
_ dauXe. Apôtres chancelans., ©
de quelques Difiiples? Qu'a il
tyourué, fives de l'aveuglerment,
de La: dureté dans:tout le reffe de:
Su: Peuple, des mépris, de l'is.
atitude., G.enfn nne mort. in-
Ême &:mais toute fa uié étoit de: fenf
fuflifier Dies dans leur perte ; € ss
ba pureté Gr le faintesé de [is de f
intentions. le foñtenoit. dans. la le
Éerilité de fes:travaux, 1l 4 per- ‘ter d
feucré juiques:à Le mort dans [4 Pai
Miffion: efuenmpourétrele KE li
Sauveur de-tous les bonmes, & æ,]
cf mort pour. tous il. eff mort cep
pour ceux qui fe: damsent, com- de
me. pañr les plus..grands Saints; bio
Po: que jou PR TAG paur la chi
ice, @ Ragnifiät. le: mé/féri- res
œrde de fon Pere dans le =. ba
ment des reprouvez, Il acré que:
Ÿ A fin Sangçne [6 prodiguoit pas d'èrre
répandu in ruinam., & in re-
furre&ionem multarure ; peus
vd qu'il pér dire , quid vltra
*potui facere vincæ meæ?-exs
pectavi ur-faceret uvas, & fe.
cit labrufcas. Ne ver: il pes:
que l'on jette La femence de fe:
parole, auff-bien fur des cœurs in
fenfibles que far des cœurs docilesè:
Sr s'il falois [e rebwser par le peu
de fruit de nes travaux, où cf
ms. la de Predicateur qui posrreit mis-
per ter deux fois en Chaire, dens'les
Ms Ja Païs les plis: Catholigues? Tans”
Wed DL bouches fent:onvertesen Fran-
h @ ce, pour lareformation des mœurs;
ka cependant'combien voit.en eperer
Fons - de conver/ions:? © pour an mib-.
mes: lion de Predications, de Cute- |
vd chifines., d'Igfiraétions fawilie:
êrs- res, combien y en 4 t'il qui :re-
ge: barcut. d'un fiul poire de-leur:
296 Nouvelle Relation
vanité, de l'efprit d'interés,
d'impudicité, de médifance, de
refintiment | Gc? Ils n'ont
done! point ‘d'autre: reffource;
que celle de dire qu'ils s'ac®
quittent de ‘ce que Dieu de.
mande de leur Miniffere ; luy
daifant operer La converfion ou
da anifation > par La grace in
acrieure, C enfin de le juffifier
an jour dans [on jugement : Ut
juflificeris in fermonibus tuis,
& vincas cum. judicaris. 7
fèmble que le tems. € l'heure de
ds Providence. n'eff pas encore
venis pour les Nations de ce
nouwvess Monde; les moiffons ne
élanchiffent pas encore , il cf
vrai : mais que fçaueX vous fi
Diew na pas deffiné de l'accor-
der enfin quelque jour à nas lar-
mes, & nos foñpirs @ à nos tra:
vaux ; Cr JE nous ne ferons pas
Æoupables des retardemens que
lerés.
€, de
#'ont
Dur ce ;
S'ac®
“# de.
; luy
D 0
ein:
bAifier
: Ut
tuis,
..
re de
core
de ce
us ne
17:
ns fi
CCOr-
lare
éra:
: Pas
que
de la Gafpefie: _: 297
Dieu y apporteroit, jf nous ve-'
nons à manquer de fermeté
de conffance dans notre vocation?
Du'moitis, mon cher Pere, pou
weX-vows efperer de fauver des
enfans |; on des vieilsrds mori-
bons, mème quelques adultes,
particulierement des enfans, que
l'on inffruit pés à pes: quand
Vous ne fauveriez-qu'une [eule
ame, cle vaut plus que la con-
quête de tout le Monde, aprés.
que Dieu 4 donné jon Sang pour
cle. Les travaux de toute votre
vie féroient tres-bien emploïex,
felon les principes de notre
Foi; que Saint Ignace, Parriar-
che de nos Freres ajoints dans la
converfion di: ce nouveau Mon:
de, fe féroit eflimé heureux , ff
pour fruit de fés travaux du
facrifice de [a vie, il avoit pé
efperer de convertir une feule des
Courtilanes de Rome. Iène [çau
298 Nouvelle Relation
rois croire.que l'attrait dé le:
Patrie foit l'occafion ou le fujes de
muotre dégoñt, Cr peut. être de vorre
chagrin : nous avons fait par motre
Profelion un renoncement: fi ge-
meral'à pere, à mere, à Pais, à
am, que tout cela ne doit plus:
avoir de charme pour vous. T'0.
tre vocation mème dans ce now:
veas Monde, qui n'eff pas diffé:
rente de celle des: Apatres , # dé:
faire mourir tous: ces reffentimens:
dela Nature: ces hommes divins:
*, savaient plus de Patrie ; où plé:
tot lés endroits oùils étoieut deffi:
nez, leuren tenaicut lieu. le vaus:
trouvai d'invée. derniere dans les
Jentimens affez: conformes à ceux:
de la grace. far citarticle. Kous:
me difiez.que cet éloignement du
Pais @ des proches, étoir ce qui
vous plaifoit Le plus ; & que
GOUs M'auriex, jamais de regret.
asvotre.vocation.en. Canada, par’
vofre
otre
# El
À » à
plus.
To
MO à
€. de:
ef de
“eppofex & ceux de Dieu fer votre:
“de a Galpeñie. . 399:
cette confdcration, que même
vons. voïez bien qu'elle ferois le:
fource de votre falut. Or ce fe-
toit, mou tres-cher Pere, en avoir
bien - tds changé. de penfée , vu:
bieu maË reconnobire la grace que
Dieu vous auroit fair, que de
vous laffer au: milieu de votre
courfe , de former des. deféins ff
perfonne, CG aux attraits de: fe:
fainse grace. particulierement dans:
les congonctures prefèntes ; owcer-
tasnes perfonnes qui nous’ care[-
fent.#;: l'exterieur , me: feroiens:
peut-être point féchex: de vous:
en voir. rappelé par des ordres.
Juperieurs. Savez-vous bien'que
depuis deux ans, fe: Grandeur
“me prefe de ne. pas. fouffrir que -
nos Miffionnatres foient plus-de-
trois aws aftachex, à une même
Miffion à Je vou bien que l'on:
Jérprend, par. des artifices de.
300 Nouvelle Relation
Dimen ; la droiture de fes inter.
tiens. pour faire échoier par ce
moïes les entrepifes de fon Xele
Gr du notre ; GC vous ne voie
pas que vous favorilez ces del:
Seins de. és de tencbres, «ns
préjudice des Frençois. C° des
_ Sagvages ; qui ont nne chiiere
confiance. en vous, corime Mon-
Jficur Richard Denys de Fron/ss
me l'écrit. Ie ne finirois jamais,
mon cher Pere; .ff.je fusvois le
torrent , de ma plume fur cette
matiere, ©fur da thortifcation
que me caufé votre deffein.: c'ef
Je Demon qui me traverfé dans
da perfonne que Ÿe croiais la:plus
éptrepide; mais je. pricrai Dieu
avec tant. d'ardeur.,- pour vous
attirer la : perfeverante | que
f cJpere encore du. changement,
c'que du moins vous ne.penfc:
férex plus. & quitter les Mif
..
inter.
‘dela Gafpefie.- 361
An refle s'il ne s'agit que
de venir hiverner avec nos,
vons jugez bien que j'y troève-
rai ma plus grande joie, Vous
pourriex retourner l'Eté prochain,
fi vous reprenex,; comme: je l'ef-
pere; votre: premiere rofolution
où je vous Voivis’ l'année der-
nicre ; : Jinon vous demeurerex,
ceans, autant de tems qu'il vous
plaira: vons.en férex tofjours:le
maître.;.aprés avoir entendu mes
raifons, O'ce que l'onction de la
grace: nous … infPiréra. :Si vous
venez: biverner avec nous , je
vos” prie: dé difpoftr Monfieur
Richard Denys en forte quil
n'attende ‘perfonne jufques ‘an
Printems. prochain ; n'aient à
préfént que quatre Prétres ceans,
de féixe, dont vous êtes douxe
partagez: aux Miffions.- Le cher
Pere Exuper, dont vous connvif-
Jex de xele @ la verts, cffarri-
302 Nouvelle Relation :
své. depuis peu à nôtre (écèurs:
il faudra même que je monte an
Fort de Frontenac, l'Eté prochain,
avec Monjficur le Comtei de Fros:
ctemac nôtre Gonverneur | pour or.
donner la découverte du Mexique,
en verts des ordres de La Cour,
«@ vifiter nes Miffions. Ma pre-
fence eff encore neceffaire sn
Mont. Roial, où les Peuples dé.
mandent, avec plus -d'empreffe:
. mens que. james, nn Établifft-
ment de ‘noire Ordre; G Mef:
fieurs du Seminaire, qui-en.fons
des Seigneurs; y confentent. Le
cher Pere Zenobbe Membré eff an
Fort des. le Printems dernier,
avec les Peres Gabriel de la Ri-
bourd , Los. Hennepin, Luc
Buillet, doivent ser en Mif.
ion aux découvertes que l'on vs
aire. C'eff, comme vous voiez,
ane greffe Communauté pour ce
Pais. Frere Leonard ef exsré-
de la-Gafpefe. so3
nement malade ; on ne ffait
encore quelle en dois être le
fuite. Le PV. P.: Luc Filiaf-
4re ff auffi incommodé ÿ mais
il n'y à pas de danger. Nous
avons deux Freres Laïcs No-
vices , qui font af x, bien .:
l'un ef coufin de feu Mon-
fieuf Baïire ÿ © l'autre cf le
fils de Maitre George de la
Coffe de Beaupré. Tous nos
chers @ venerables Peres, ©.
Frere Leonard, vous jalüent «-
vec affeétion. Il n'eff riem.arri-
ve ici de nouveau, 2 merite
4
d'être écrit ; finon ls mort de
Monfieur Filion , Prètre,qui s'eff
noïe dans le fleuve. 1l eff wni-
aver/ellement regretté comme à
M iffonnaire parfaitement accom-
pli. Priex Diem pour mois of-
frez-luy tous les jours tes inte-
rèts de nôtre. pauvre Miffion;
Joiex, perfusdé que je fhis
304 one Relation
sauec affeition, Otre tres-hum.
ble & ctres-obeïflanc Servi.
teur en Jesus-CHrisrT, Frere
Valentin le Roux, Superieur
indigne des Recollets de la
nouvelle France, .
Il n’eft pas croïable, com-
bien la leéture de cette Lettre
me donna de confolation. Pe.
netré vivement de la volonté
de Dieu, & la reconnoiffant vi.
fiblement dans celle de mon
Superieur, je conçüs de nou-
.velles efpérances pour la con.
“verfon de ces Peuples, & je
‘pris. refolution de me fixer
. dans cette Miflion ; en atten.
. dant avec d'autant plus de pa.
.tience les fruits qu'il plairoit
‘au. Seigneur d’y produire par
fa grace & fa mifericorde,
| qe parmi le grand nombre
. de nos Sauvages, qui me pa-
: Fe roifloient
infentiblés& ip
nerrables auxvericez les plus:
communes du Chriftianifme;
je voïois quelques Familles
Gafpéfiennes qui travailloient
avec application à: leur faluc,
prenaient plaifir à fe ‘faire
inftruire', affiftoienc:avec de:
yotion à la. fainte Meffe , &.
vivoient en affez bons Chre..
tiens; Peur nt "91
La vieerrante & vagabon-.
de de cés Reuplesétant'incon:
teftäblemient un des: princi:
paux-obftacles à leur conver.
fon; je follicitai Monfieur
Denys de Fronfac ,. de'nous
accorder une efpace de ter-
rein à Nipifiguit, propre à la:
culture deila:terre ; afin de les.
rendre fedentaires, les habi-_
tuer, & leshumanifer parmi:
nous, :Cè Seigneur, qui fou-
haioit. avec paflion devoir: ke:
306 Mouvellé Relation:
Chriftianifme établi dans cets
te vafte-étenduë de Païs qu'il
poflede , y donnoit les mains
avec. plailir :-ilen:avoie fait
agréer la propoñition , & for. |
mer la-refolution aux: princi-
paux de nos Sauvages ;. mais.
la perte: confiderable -qu'it fit
de fou: vaifleau, quiperit à
l'Tfle Percée, par une tempè.
te. la. plus. violente que l’on
ait jamais vûë dans ces quar.
tiers, jointe au-retardement de
| déuxamavires ; quimanquerent
deux-années confecurives à luy
apporter, felon qu'ils s’y é.
“toient* obligez:, tout ce: qui
liy étoit neceffaire pour l'en.
tretien:: de. .fes- Habitations,
rompit toutes les mefures que
nous avions prifes, non:feule.
ment d'établir une Miffion fe.
‘dentaire à Nipifiguit ; mais en-
core au Cap Breton , où.k
0#:
lans cets
princi.
S 3. mais.
qu'il fic:
‘perit à
tempé.
que l’on
es quar.
nent de
querent
yesÀ luy.
6 S'y é-
ce: qui
ür-l'en.
ations.,
res que
a-feule.
ion fe.
1ais En-
où. le.
aïs qu’il
ss Mains
VOic fait.
» & for. |
de la Gäfpeñe: 3e7-
KP. Valentin le Roux nôtre
Superieur , devoit , felen le
projet que nous avions fait,
savoïer deux de nos Mifiion-
naires. 2 Ti
Ces fâcheux -accidens ne
me rebuterent pas cependant
de continuer ma Mifos., afin
de conferver dans la picté le
petit troupeau de Chrétiens, .
qui faifoient toute ma confe-
lation, parmi une infiniré de
chagrins qui m'accabloient, .
ne voiant d’un côté. qu'une
infenfbilité: furprenante. des
anciens, à recevoir le Chriftia.
nifme ;.& de l’autre, une atra
che. & une opiniätreté-invin-
cible dans ces Sauvages, à fui-
vre & à croire les erreuts, les :
fuperflitions , & les traditions .
fabuleufes. de. leurs ancé-
tres, dont la plus extrava..
gante cft, à. mon avis, celle :
Ce. à.
.
et EE ST ER SE Penn RE SP mm
308 Nouvelle Relation
qui regarde limmortalité de
J'aime.
“se
CHAPITRE XII.
De la: croiance dés Gafpefiens;,
souchant l'immmortalité de
| l'ame. |
TNEux quiont fait mourir
2 dans leurs opinionsterro.
nées , l'ame avec le: corps,
comme un Epicure & unSar:
‘danapale , étoient bien.dignes
de compañfion ;. puifqu’eux: :
mêmes: vouloient ceflér:. d’être:
hommes, pour: devenir. fem.
blables aux bêtes: & il faut
‘avoüer que Pyragore ne:con:
hoifloit gueres.bien , tout fca.
_vrnt qu'il écoit:, l'excellence
d'une ame raifonnable, lorf:
qu'il. la logeoit aprés la mort,
JOUrIr.
Q rps ÿ.
Sar:
ignes.
"eux:
l'être:
fem.
faut
‘Con:
fça+
encée
lorf
AOrE,
“dla Gafhefre. 30
par fa Meramplicofe ,.dans le
corps des: animaux.les. plus vils
& les. plus immondes de l4 ”
terre, Nos Gafpeliens n’ont
jamais fuivi ni lune, ni l'au-
tre de ces deuxopinions ;quois
que la-penfée qu'ils. ont euë
autrefois, & que plufieurs ont
encore aujourd'hui de lim-
mortalité de l’Ame , ne {oit
pas moins ridicule que le-fu:
jet même qui leur a per-
fuadé que nos ames étoient
immortelles :. c’eft pourquoy;.
tout .abîimez & enfevelis.
qu'ils: ont été durant plu<
fieurs fièclèés dans une pro.
fonde ignorance. de nos di.
vins Mifteres., jamais ils n'ont
connu quelle ‘étoit la digni-
té ,. la grandeur & la. fainre:
té de l'ame raifonnable ,.{ois:
par rapport à fon : princis
pe; foit par rapport à fa fin:
30 Nouvelle Relation:
qui n’eft autre que Dieu mé:
me ; aufli ne faut-il. pas s’é-
tonner fi l'erreur: & l'impof.
ture ont été les feuls fonde.
_ mens de leur croïance à:fon
égard, felon la tradition de.
leurs ancêcres, qui porte: Que
l'un des-plus confiderables de
la Nation tomba dangereufe-
ment malade, & qu’'apres 2.
voir perdu lufage. de. tous les.
fens', dans les étranges-con.
vulfions de fa maladie. ilre..
vint-d foi, &: dir aux Sauva-
ges qui luy demandesent où:
avoit été fi long-rems,
Qu'il venoir du Païs des Ames,
où toutes celles des Gafpe:
fiens qui mouroient:fe reti-
roient aprés la mort, . Il ajoù:
ta, Que par une faveur .ex-
traordinaire , qui n'avoit en-
core jamais été. accordée à.
qui: que ce foit, Je Papkoot:
tél Cafpefes.. 3:
u mé: parout | Gouverneur :& Sou-
as S'É< verain de ce Païs, luy avoit:
mpof: Æ donné la permiflion de retour-
onde. À nerau monde, pour dire aux:
à- fon Gafpefiens des nouvelles du :
on de. Païs des Ames, qui: leur avoit :
: Que été: jufqu'alors .inconnu , &.
es de. leur ‘prefenter de fa part cer:
reufc. tains fruits, qu'il afüra être :
TES a+ la nourriture de ces Ames,
pus les. qu’il alloit rejoindre pour roû.:.
"con jours: IE expira -en-effét, en:
ire. achevant ces paroles: &.cette
auva- impofture , qu'ils prirent pour :
nt où: une : verité: indubitable:, fut :
LEmSs , plus-que fuffifante pour: les
Ames,. D perfuader que les Ames;aprés .
safpe: la fortie de leurs corps, avoient :
reti- un ‘lieu où:elles alloient des.
ajoûs meurer.. Il n’en ‘falue pas da:
Ir .CX- yantage pour déterminer quel. -
L« cn ques-uns des plus “bardis de :
liée à. nos Sauvages, d'y: faire un:
LAoës voïage en corps. en ame
‘ge Nouvelle Rélation
- pendant leur vie;attendu que
ce Païs n’étoit éloigné & fe:
paré du leur, que par letra. cou
jet d’un étang. de quarante à | core
cinquante lieuës , qu'on tra.
verfoit facilement à gué. ne,
Il fe :prefenra bien:tôt une: jam
occafion favorable de conten: ent
ter. leur curieufe refolurien
rendant fervice à lun: de leurs mu
amis, qui ne fe pouvant con- eu
foler: de: la-mort de fon fils
unique. qu'il aimoit tendre-
ment ,. les conjura tous , &
Jes engagea: par les prefens or-
_ dinaires, à luy tenir compa.
. gnie: dans le voiage qu'il a- des
voit refolu: de faire au Païs de
des mes , pour en retirer fon foix
. fils. . Il n'eut pas beaucoup de dar
peine à perfuader ce voïage,, de
à des:gens qui ne deman- me
doient-pas mieux que dé l'em | ou
meprendre, Ils fe trouverent po
en Me à aufi
“de la Ga/pefe. s 313
auf bien-tôt en état de par:
tir, & de commencer :cette
courfe perilleufe , qui fait en-
core aujourd'hui l’étonnement
de toute la Nation Gafpefien.
ne, laquelle pour lors n’avoit
jamais entendu ‘parler d’une
entreprife fi extraordinaire, En
effet , ces Voïageurs s'étant
munis de tous les vivres qui
leur étoient neceffaires , ar-
mez de leurs arcs, fléches,
carquois, cafletêtes, & de plu-
fieurs perches. de neuf à dix
ieds de hauteur , fe mirent à
eau ,: & marcherent à gran-
des journées , avec beaucoup .
de peines & de fatigues, Le
foir étant venu, ils piquerent
dans le fable quelques-unes
de leurs perches, pour en for-
mer une efpece de brancart
ou de cabanne, afin de s’y re-
pofer durant la nuit; z qu’ils
: : D x
314 Névvila Rélaen
_ .6bferverent todjours dans le
«<ontinuation‘de cé penible
voïage, jufqu'à ce que plufeurs
-d'entr'eux étant morts de £a.
tigues, les::cinq ou fx autres
‘enfin, artiverent heureu{ement
‘au Païs des Ames , qu'ils cher.
‘choiènt avec tant d'emprefle.
ment,
Commenos Gafpefrens, auf
bien ‘que tous les autres Sau.
vages de la Nouvelle France,
ont crû jufqu’à prefent , qu'il
y a unefbrit.particukier en cha-
que chofe, même dans. celles
- ‘qui font inanimées, qui dui
vent les défunts dans l'autre
Monde ; afin'de deur rendre
autant de fervice aprés la
mort, qu'ils en ‘ont reçd-pen.
dant la vie: ils difent que:nos
Voïagears furent également
furpris & :confolez, d’y voir
helaGafpefe.: 31
â leur arrivée nié d'el.
rits d'orignaux , de çafkors,
ra chiens , de çanets, , de
raquettes , :qui -voltigéoient
agréablement ‘:davant - leurs
yeux , &c qui par je :ne:foai
quel langage inconnu, leur
firent comprendre qu'ils €
toient tous au férvice-de:leurs
peres ; mais qu'un moment
aprés ils penferent mourir. de
crainte & de fraïeur, lorfqu'ap-
prochaot d’une-cabanne fem.
blable à celles qu'ils avoient
dans leur, Païs, ils apperçi,
rent un. homme , ou: plâtét
un geant armé d'une grofle
ma uë , de fon arc de fes flé-
ches & de fon carquois ,:qui
leurparla en: ces termes. ravét
des yeux étincelans-de colere,
&t un ton de voix qui mar-
quoit: toute fon gs ae n:
Qui que vous foïez '. ifpoles-
| . Ddà
316 Mouele Relation
vous d'mourir ; puifque vous
avez eu là temerité de pañler
le trajet, & de venir tout vi:
vañs dans le Païs des Morts;
Car je fuis le Paprootparout,
le Gardien, le Maître, le Gou-
verneur & le Souverain de
toutes les Ames. En effer,
outré qu'il étoit jufqu'à la
füreur, de l’astentat que nos
Sauvages voient commis, il
les ‘alloit affommer à grands
coups de cette horrible mal.
fuë qu'il'avoit en main, lorf.
que ‘ce pauvre De vive.
ment penetré de douleur de
1a'mort de fon fils unique,
le conjura plûütôc par fes lar.
mes.& par fes foûpirs, que par
fes'paroles, d’excufer la ce.
‘merité de fon entreprife’, qui
-4 la verité meritoit tous les
Cchâtimens de fa jufte colere,
-#iln'en vouloit adoucir la ri-
‘vous
paffer
DUC Vi:
Orts F
arout,
Gou:-
in de
effer,
u'à la
e nos
15, il
rrands
> mal.
, Tor.
vive.
ur de
ique,
»s [ar.
1e par
a te.
‘9 qui
as les
olere,
la ri-
de Le Gafhefit. 317
gueur, en confideration d'un.
pere qui ne fe croïoit coupa-
ble , que parce qu'il avoit
trop de tendreffe & d'inclina:
tion pour fon enfant. Déco:
ches contre nous, fi tu veux,
toutes les fléches de ton car-
quois ; accable-moï, par la pe:
_fanteur de ta mafluë, conti-
nua ce pere aftfigé, en lu
prefentant fon eftomac & fa
tête, pour recevoir les coups
de l’un & de l'autre, puifque
tu.es le maître abfolu de ma
vie & de ma mort: mais en:
fin, s’il te refte encore quel-
ques fentimens d'humanité, de
tendrefle &:de compaflion
pour les mortels, je te fuplie
d'agréer les prefens que nous:
avons apportez du Païs' des:
Vivans, & de nous recevoir:
au nombre de tes amis, .Ces:
paroles fi foûmifes &c. fi ref
Dd ii
8 Vobvébs Relation
poétueufes,toucherent de com.
le cœur de ce petit Plu.
ton, lequel s'étant rendu luy.
même fenfible à la douleur
de ce pere aflligé, luy dit de
Er bon courage ; qu'il
ÿ pardonnoit pour cette fois
l'attentat qu’il venoit de com-
mettre ;-& qu'enfin, pour le
combler de graces & de con.
folation , il luy donneroit 2.
vant fon départ l’ame de fon
fils : mais qu'en attendant cet.
te faveur extaordinaire, il vou-
loit bien. fe divertir avec luy,.
ane une tie de Ledel-
, faganne, c’eft le;jeu ordinaire
de: Me Gafpeñenss
‘Ce difcours obligeant diff.
pa:entiérement routes les in-
_ quietudes & les apprehenfions
de nos Voïageurs, qui mirent
au jeu tout ce qu'ils avoient
apporté de plus confderable
de la: Gafpeñie. 4
rouc mit pour fon compte du
bled: d'Inde, du petun, &
quelques fruirs, qu'il aâroit:
être lanourriture de ces Ames.
Ils joüerent avec beaucoup
d'application , depuis le matin:
jufques au foir.- Nos Voïa-
geurs: cependant demeurerent
les victorieux, ils gagnerent
le bled d'Inde & le petun de
Paprootparout, qui leur don.
pa: l’un & l'autre avec d'au.
tant: plus de plaifir , qu'il
crut: que ces hommes me.
ritoient de vivre, qui avoient
eu le bonheur de gagner tout
ce que les Morts avoient de
plus: precieux 8 de plus rare
dans le Païs des Ames. Il leur :
commanda de les:planter dans!
la Galpefñie, les affürant que
toute: la Nation: en recevroit
un avantage inconcevable ::8
D d'iiij
320. Nouvelle Relation
voila , difent .nos. Sauvages
d'aujourd'hui, la maniere dont
le bled d'Inde &, letabac font
venus dans: leur Païs., felon
la tradition de leurs ancé.
tres. ht
“Pendant que le pere fe ré«
joüifloit de fa bonne fortune,
voici que le fils arrive invifidle.
ment dans la cabanne. On en-
tendoit bien , à la verité , le
chant de plufieurs efprits af-
fez diftinétement , & la ré.
joüiffance qui fe faifoit entre
ces Ames; mais ce n'étoit pas
là ce que le pere demandoit:
il fouhaitoit | fuivant la pro.
mefle qu'on luy avoit faite,
d'avoir l’Ame de fon fils, qui
demeura . toûjours invifible;
mais qui devint dans un in.
feant, groflé comme une noix,
par le commandement de Pap.
Kootparout. qui la prit entre:
felon
ancé.
{e ré.
rtune,
ifible.
)n en.
é , le
ts af
a ré.
entre
IC pas
de :
ro,
Le.
» Qui
ble ;
| in.
OI,
Pap.
ntre:
vages
€ dont
C font
‘de la Gafpefie: ‘: 322
fes mains, la ferra bien étroite.
ment dans un petit fac, & la
donna à nôtre Sauvage, avec
ordre de retourner incefflam.
ment:dans fon Païs, d'étendre
immediatement aprés fon ar-
rivée, le cadavre de fon fils.
au milieu d’une cabanne faite
exprés ; d'y remettre cette ame
dans fon corps ; & fur tout,
de prendre garde qu'il n'y
eût aucune ouverture, de
crainte, luy dit il , que l'ame:
n'en forte, & ne retourne au
Païs, qu'elle ne quittoit qu’a-
vec des repugnances extré-
mes.
Le pere reçut ce fac animé
avec joie, & prit congé de ce
Pluton Sauvage , aprés avoir
vû & éxaminé curieufement
tout ce qu'il y avoit de plus.
confiderable dans le Gouver-
sement de Papkootparout:.
31! Nouurlé Relation
fçavoirle lieu tenebreux où
. couchoïent les Amesméchan-
tés, qui n'étoit couvert que
de branches. de fapin tentes
féches & mal arrangées : ce-
Juÿ: des bens Sauvages, n'a.
voit rien que de charmant &
d'ägreable, par une:infinité
de belles écorces: qui ernoient'
le dehors & le dedansde leur
“Cabanne:, où le Soleil ve:
noit les: confoler : deux: fais
lé ‘jour, & renouvelloit: les:
branches de fapin & de ce-
dre, qui ne’ perdoient jamais
leur verdure naturelle:.enfin,
une infinité d’efprit de chiens,
de canots, de raquettes; d'arcs,.
de fléches, donc les Ames fe
férvoient pour leur divertifle.
ment. :
Remarquez, s'il vous plaît,
que depuis ce voïage imagi.
naire , ils-n’ont pas crû-feule-
de la Gafjefe. 313
ment que les Ames étoientim-
mortelles ; mais ils fe font en-
core pérfuadez , par une étran-
ge réverie, que dans tout ce qui
croit à leurufage , comme ca-
nots, raquettes, arcs, fléches,.
&c autres chofes , il y avoit ur
efprit particulier, qui accom-
pagnoit toûjours aprés la mort,
celuy qui s’en étoit fervi pen
dant la vie: & c'eft juftement
pour ce fujec & par cette fole
imagination, qu'ils enterrent
avec les défunts tout ce qu'ils.
poflédoient étant au monde,,
dans la penfée que l'efprit de:
chaque chofe en particulier,
leur rend les mêmes fervices
dans le Païs des Ames ,.qu'ils-
faifoienc lorfqu’ils étoient en:
vie.
Nos Voïageurs cependant
retournerent joïeufement dans
leur Païs , où étant arrivez,
314 Nouvelle Relation
Hs firent à toute la Nation
Gafpefienne un ample recit
des merveilles qu'ils avoient
vüës dans le Paiïs des Ames,
& commanderent à tous les
Sauvages , de la part de Pap:
kootparout, de planter incef.
famment le bled d'Inde & le
petun qu'ils avoient gagné
en jotiant avec luy à Lelde-
flaganne. Les ordres qu'on
leur fignifioit de la part du
Gouverneur des Amés, furent
éxecutez fidelement, & ils cul.
tiverent avec fuccez le bled
d'Inde & le petun l’efpace de
plufieurs années : mais la ne-
gligence de leurs ancêtres,
difent-ils, les privent aujour.
_.d’hui de toutes ces commedi-
tez, fi utiles & fi neceflaires à
toute la Nation.
‘: On, ne fçauroit exprimer
quel fut l'étonnement & ia
de la Gapeñe: = 325
joie de ces Peuples, quand
ils apprirent toutes ces mer-
veilleufes rêveries, & que le
ça avoit apporté dans un fac
‘Ame de fon fils, qui les in
ftruiroit de toutes chofes, dés le
moment qu'elle feroit rentrée
dans fon corps. L’impatience
extréme où écoient ces Gafpe-
fiens, d'apprendre des nouvel-
les de l’autre Monde, les obli-
gea de faire promtement une.
cabanne, de la même maniere
que le :Paprootparout l’avoit
ordonné. Leurs efperances.ce-
pendans furent vaines &. inu-
tiles ; car le pere aïant con-
fié fon, fac aux foins d’une
Sauvageffe , afin d’aflifter &
danfer plus librement aux fe{_
tins publics qui fe faifoient
pour fon heureux retour ; cette
femme eut la curiofité de lou.
wrir, & l’Ame en fortit aufli-
316 Nouvelle Rélation
tôt, & retourna d'où elie €.
toit venuë. Le pere en aïant
appris la nouvelle, en mourut
de chagrin , & fuivit fon fils
au Païs des Ames, au grand
regret de toute la Nation Gal
peñenne : &c voila juftement
ce qui fait croire à nos
Sauvages limmortalité des
Ames.
De ces faux principes, ap-
puiez fur une tradition aufi
fabuleufe que celle-ci, ils ont
tiré ces confequences extra-
_ vagantes ; Que'toutes les cho-
sp or / & que
les ames n'étoient rien: autre
chofe , que l'ame de ce qui.
toit animé: Que l'ame raïfon.
mable étoit une image fombre
ê& noire de l’homme même:
u’elle avoit des pieds, des
mains, -uné bouche , une tête,
& toutes les autres parties du
de la Gafÿepe. y
Corps humain : Qu'elle avoir
| æncore la même neceifité de
boire , de manger, defe vê-
sir, de chafler & pêcher, que
Jorfqu'elle étoit dans le corps ;
d'oùvient que ‘dans leurs re-
| als ‘& ‘feftins: ils fervoient
toûjours la portion de ces
ames, qui fe promenoient, di-
foientils , aux environs des
cabannes de pou À are rte d
leurs amis. Qu'élies ‘alloient
à la chafle des ames-decaftors
& d’orignaux , avec les ames
de leurs raquectes , de: leurs
arcs, & de leurs fléches. Que
les méchans , à leur arrivée
au Païs-des-Ames, danfoient
& voltigeoientavec une gran.
de violence, neé:mangeant que
de l'écorce ‘de bois pourri, en
punition de leur crime, juf.
qu'à un certain nombre d’an.
nées marqué par le Papxoot.
228 Nouvelle Relation
parou, Que les bons, au con.
traire, vivoient dans un lieu
feparé du bruit des méchans,
dans un grand repos ; man.
geant quand il leur plaifoit,
& fe divertiffant à la -chafle
des caftors & des orignaux,
dont les .efprits fe laifloient
prendre facilement : & voila
de fujet pour lequel nos Gaf-
pefiens:ont toûjours obfervé
inviolablement Ja :coûtume
d’enterrer avec les défunts,
tout ce qui étoit à leur ufage
À
durant la vie. |
CES
RE TUR
+
| CHAP.
n lieu
hans,
man.
aifoit,
hafle
naux,
Joient
voila
Ga.
Dfervé
itume
funts,
ufage
de la Gafhefie. 329
CHAPITRE XIII.
Des Superfitions -des Gafhe-
ME. loire ve
TL femble que les Peuples.
Lx ont été les, plus adon.
nez à l’Idolatrie, ont aufli.été:
les plus fuperftitieux : d’où.
vient que les Romains, pour.
fe diftinguer de toutes les Na-
tions. du Monde par la Reli-
gion , aufli-bien que par leurs:
armes viétorieufes & triom-
phantes ,. ont, voulu retenir:
chez eux les Idoles de tous-
les Peuples qu'ilsavoient vain: -
cus ,. aufquelles ils rendoient;
leurs hommages. & leurs: ado-
rations, Leur aveuglement
même eft parvenu juiqu'à. ce
point de fapertiion que les:
€.
jÿo: Xonvelle Relation
vaines. obfervations de leurs.
Devins ,. fur le vol & fur le
maager des oifeaux , ou dans
les entrailles des animaux, gou.
vernoient entierement l’Em.
pire Romain; ne leur étant
pas permis d'entreprendre, ou
d'abandonner une affaire de
confequence , fans confulter
ces fortes d’Oracles, d’Augu-
res & d'Harufpices, quiétoient
à leur égard les Interpretes de
Ra volonté des Dieux : maxi.
mescriminelles,& obfervations
ridicules, qui font encore au-
jourd’huien vigueur chez nos
Gafpefiens , qui obfervent,
dans les fourberies de leurs
Jongleurs , tout ce que les
Romains reconnoiffoient au-
trefois par lemminiftere de leurs
Deévins, de leurs vaines ob{er-
vations,&de leursfuperftitions.
En effer, ils fe perfuadent
\
leurs.
fur le
dans
, gou-
"Em.
étant
e, ou
e de
fulter
AUUATE
ojent
es de
axi.
tions
e au-
z nos
ent ,
leurs
e les
} au-
leurs
b'er-
ions,
dent
de le Gafpefie. 331"
que certains Sauvages d’entre
eux ont communication avec
le Demon , duquel ils efpe,
rent d'apprendre ce qu'ils de-
firent, ou obtenir ce qu'ils
demandent, Ils croïent que
dans routes leurs maladies il
ya un Demon, ou- un ver
dans la partie afigée, que ces:
Barbares que nous appellons
Jongleurs , ont le pouvoir de
faire fortir, & de rendre la.
fanté aux malades, par leurs
mfufflations, leurs chants, &
les poftures horribles qu'ils:
font dans leurs cabannes. Ils
simaginent encore que leurs
Jongleurs peuvent fçavoir de
leur Demon, qu'ils appellent
Oüahich , les meilleurs en-
droits de la chafle ;, & que tous
les fonges de ces Impofteurs
font autant de revelations &
de propheties, dant le fuccez
Ee ij
332 Nouvelle Rélation
& l’évenement leur femble-
infaillible.Cette credulité d’un
Peuple 7 eft extrémement
fufceptible de ces fonifes, &
de toutes fortes: d'erreurs , a
mis tellement ces Jongleurs en
credit, que ces maîtres Four.
bes paflent pour les plus con.
fiderables de la Nation :en un.
mot, celuy-là:eft le plus efti.
mé, qui paroît avoir: l'Oùüa-
hich le plus fort ; & qui fe
fait diftinguer entre les autres,
par des effets les plus ex.
traordinaires &.les plus infail.
libles..
: Plufieurs de: nos François.
ont crû un peu trop facile.
ment, que ces Jongleries n'é-
voient que des bagarelles, &
un jeu d'enfant :. qu'il n’étoit
rien moins que ce qu'on difoit,
de l’invocatien:qu’ils faifoient
du: Demon dans ces Jongle-
emble:
£ d’un
ment
ss, &
Urs ,4
ars en
Four.
con.
en un:
s efti.
Oùa-
ui fe.
s ex-
infail.
in çois.
facile.
s n’€-
es, &
’'Étoit
difoit,
foient
ngle-
de la Gafpefie. 333:
ries fuperftitieuies & criminel.
les. Je veux bien croire que
dans quelques-unes ,. il n’y à:
bien fouvent que de vaines ob...
fervations ; & c’eft aufli, peut-
être, ce qui a donné lieu à:
quelques . uns d’inferer trop
legerement de ces Jongleries
particüulieres & tout - à.- fait
pueriles, que les autres n’a-
voient rien de diabolique. IE
eit vrai. que je n'y ai pû dé-
couvrir aucun pacte explicite,
‘ou: implicite , entre les Jon:
gleurs & le Demon ; mais je
ne puis me perfuader auf,
que:le Diable:'ne domine-dans
leurs tromperies, & les impof-
tures dont il fe ferc pour amu-
fer ces Peuples, & les éloi-
gner d'autant plus de la con.
noiflance du vrai Dieu ::car
enfin il eft: difficile: de. croire
qu'un Jongleur faffe naturelle.
Ê
DR PR EE ES
33æ Nouvelle Relation
en feu ,. qui brülent vifble-
ment fans fe confumer ; &
donne le coup de la mort à
des Sauvages, fuffent-ils éloi.
gnez de quarante à cinquante
hicuës , lorfqu'il enfonce fon
coûteau ou fon épée dans la
terre. & qu'il en tire l’un ou
l’autre tout plein de fang, di:
fane qu'un tel eft mort, qui
cfectivement meurt & expire,
dans le même moment qu'il
prononce la fentence de mort
contre luy..
H n’eft pas encore naturel,
qu'avec le petit arc dont ils
le fervent, & qu'un Jongleur
me donna avec fon fac de Jon.
glerie, ils bleffent & ruent
quelquefois les enfans dans le
{cin de leur mere, quand ils
décochent leurs flèches def.
{us la fimple figure de ces pe-
ment paroûre les arbres tout
_ Jeurs 1n
tit innoc
& marc
mieux q
que mo
tor , OU
Jugez
avouer
fers ext
chofe
Gafpefn
tant d
gleurs, €
paffent
fainfiq
lades o
maux,
decins:
me qu
féreme
dies, &
fanc le:
croient
partie
dè la Gafpejie. 335:
tit innocens, qu'ils craïonnent
& marquent tout exprés, du:
mieux qu’ils peuvent, fur quel.
que morceau de peau de caf.
tor , ou d'orignac..
Jugez delà, s’il ne faut pas:
avoüer qu'il y a dans ces ef-
fers extraordinaires, quelque
chofe de diabolique. Nos
Gafpefiens cependant , font
tant d’eftime de leurs Jon-
gleurs, qu’ils recherchent dans
. leurs incommoditez, ceux qui
paffent pour les plus fameux ,,
(ainfique parmi nous, les ma-
lades ont recours dans leurs
maux, aux plus habiles Me-
decins : ) ils fe perfuadent me-
me que ces Fourbes peuvent
fûrement guerir leurs mala-
dies, & les foulager, en chaf-
fant le Demon, ou le ver qu'ils
croient être renfermé dans la
partie afiligée, Ils appellent
336 Nouvelle Relation
& font entrer le Jongleur dans.
la cabanne du malade :. ce.
Bouhinne s'informe éxacte.
ment de. fon mal, & aprés
luy avoir fait efperer qu'il luy
donnera guerifon, il deman.
de & reçoit le prefent qu'il.
fouhaite , étant en droit de
choifir ce qu'il y a dé plus
confiderable, de plus beau &
de meilleur dans la cabanne
du malade qui luy demande
la guerifon, le conjurant de la
luy obtenir de fon Ouhaïche,
en luy difant ces paroles, £w-
kadoui ; comme s'il difoit,
Prêtre - moi ton Demon. Le
Jongleur luy répond : Si tu
veux que je l'emploie à ton
fervice, il faut que tu.me faffe
tels & tels prefens. Il ne les
a pas plûrôt reçûs, qu’il chan-
te quelque chanfon à la loiüan.
ge du Oüahiche, & fait des
poftures
de la Gafpefe. 337
poftures & des contorfions é-
pouventables: il s'approche &
fe recule du malade, il fouffle
par plufieurs reprifes fur la
partie infirme ; il plante & fi-
che un bâton bien avant dans
la terre; il y attache une cor-
de, dans laquelle il paffe la
tête, comme s’il fe vouloit é.
trangler: c'eft-là où il fait des
invocations, jufqu’à fe mettre
tout en eau & en écume, fai-
fant croire, par toutes ces ins.
fames & violentes contorfons,
que le Diable eft enfin venu,
& qu'il le tient même atta.
ché, pour qu'il luy accorde la
fanté du malade. Il appelle
enfuite & fait entrer les Sau-
vages dans la cabanne , auf.
quels il montre la corde, qui,
dit-il, tient Le Demon enchai.-
nê : il en coupe un morceau,
& le laiffe ainfi mer 7 4 ; pro-
F
338 Mouvelle Relation
mettant que le malade gueri.
ra infailliblement, Un chacun
luy en témoigne fa reconnoif.
fance , par les prefens ordinai.
res, & chantent tous d'un com.
mun accord , quelque chan.
fon à la lotüiange du Demon;
afin de le rendre propice &
favorable, non-feulement au
malade, mais encore à la Na.
tion Gafpefienne.
Tout ce qui me paroït en-
core de plus étrange dans l'a.
veuglement furprenant de ces
Peuples touchant leur Jongle.
rie ;.c'eft qu'ils jonglent même
es corps morts , comme s'ils
“étoient vivans ; tant ils font
-perfuadez que le Demon, ou
Je ver, qu’ils appellent du nom
deTchongis , ou de Malefice,
eft la caufe de toutes leurs
maladies |, & qu'il refte en-
core quelque-tems dans le
corps
mort :
connoî
vous p:
cruelle
maine.
Un d
nos G
danger
appelle
expert
te: m
lieu dt
tions 6
Jongle
s'aflen
l'orai
de la Gafpeje. 339
corps du malade “aprés fa
mort : ce qu'ils firent affez
connoître, par une aétion qui
vous paroîtra fans doute bien
cruelle, & tout- à. fait inhu-
maine,
Un des plus confiderables de
nos Gafpefens étant tombé
dangereufement malade , fit
appeller le Bouhinn: le plus
expert, pour luy rendre la fan-
té : mais aïant expiré au mi-
lieu du tintamare des invoca-
tions & des infufflations de ce
Jongleur , toute la - parenté
s'aflembla, pour affifter aux
funerailles de celuy qui avoit
toûjours fait l'honneur de
leur famille ; ils pleurerent
enfemble fon-malheur , & fi-
rent les feftins ordinaires des
morts.
Le plus proche parent fit
loraifon funebre , avec un
Hi | FF ij
,
Pme Te Æ
+
340 Nouvelle Relation
long difcours fur actions les
plus glorieufes , que le dé.
funt avoit faites en faveur
de Ja Nation : 1l la commen.
ça d'un ton de voix fort mo.
deré ; mais enfin, outré qu'il
étoit, par le déplaifir fenfible
qu'il reffentoit de la mort de
fon ami, il parut tout à coup
plein de rage & de fureur, &
dit à ceux qui laccompa,
gnoient : Qu'il faloit neceflai.
rernent fe vanger du Demon,
qui non content d’avoir fait
mourir le plus brave & le plus
genereux de tous les Gafpe-
fiens , étoit encore refté dans
le cœur du défunt, pour l’em-
pêcher de revivre, & le tour-
menrer aprés fa mort, com-
me il l’avoit perfecuté cruelle.
ment durant fa vie, On le crut;
& tous d’un commun confente.
ment, defcendirent le cadavre,
vrirent
eleur p
{es mair
ché, pa
nca
gis , Î
de mor
perfonr
buez à
en ma
part
. vanger
toit d
fant.
re &
qu'à q
lendre
çù d
voient
feftin
rage |
de laGafpeñé. 341
i étoit expofe fur une efpece
d'échafaut qu'ils avoient fait
dans la cabarine, Ils luy ou.
vrirent le ventre : & le Jon-
gleur prenant le cœur entre
{es mains , aprés l'avoir arra-
ché, par un mouvement d’in-
dignation contre le Tchou-
gis , le découpa en autant
de morceaux qu'ils étoient de
perfonnes, & les aïant diftri.
buez à toute Faffemblée, ils
en mangerent chacun leur
part , pour , difoienc- ils, fe
._vanger du Demon, qui é-
toie dans le cœur du dé-
funt. Cette ation, barba.
re & cruelle , ne s’eft faite
qu'à quatre à cinq lieuës de
l'endroit où j'étois ; & je lai
icû de ceux-mêmes qui a-
voient aflifté à cet horrible
feftin , où la colere & la
rage firent paroïtre tout ce
FF üïï
j4a- Nouvelle Relation
qu'on fe peut imaginer de plus
inhurnain,
Nos Gafpefiens font telle-
ment adonnez à leur Jongle.
rie, qu'on peut dire que ce
vice leur eft naturel & here.
ditaire: c’eft pourquov, quand
on les eh veut tirer , cé quine
fe fair qu'avec bien de la pei.
ne, ils ont aflez de malice
pour dire aux Mifionnaires,
Qu'ils n'ont pas d’'efprit, de
trouver mauvais de ce qu'ils
foufflent leurs malades ; puif
qu'ils font eux-mêmes des in.
fufllations, lorfqu’ils baptifent
les enfans : & que fi les Pa.
triarches ont l'intention de
chaffer le Diable ou le peché,
par leurs fouffles & par leurs
exorcifmes, lss Sauvages n’ont
point aufli d'autre deflein, que
de chaffer le ver, oule Demon,
du corps du malade,
di
Vous r!
que Jon
culier, ©
ces dont
glerie : le
leur Où
d'un Q
{ous cel
tre,
têre. Il
les mai
qu'un
pour me
loit prié
ftruire.
tant pl
déja lo
tois de
Dicu,
erreurs
tez du
Je rem
relolut
tien. (
de la Gafhefie. 343
Vous remarquerez que cha.
que Jongleur a fon fac parti-
culier, où font toutes les pié.
ces dont il fe ferc dans fa Jon-
glerie : les uns ont la figure de
leur Oüahich, fous la forme
d'un Quinquajou; les autres.
fous celle de quelque monf-
tre, ou d’un homme fans
tête. Il m'eft tombé entre
les mains un de ces facs,
qu'un Jongleur me donna,
pour me témoigner qu'ilvou-
Joit prier Dieu, & fe faire in-
ftruire. Je le reçüs avec d'au-
tant plus dejoie, qu’il y avoit
déja long.tems que je fouhai.
tois de gagner cette ame à
Dieu, en luy faifant quitter fes
érreurs, pour fuivre les veri.
tez du Chriftianifme. Il me
le remit entre les mains, avec
relolution de fe faire Chrê-
tien, en me donnant avis, que
F F üi
344 Nouvelle Relation
{i je le confervois pour l'en-
voïer en France , & luy faire
changer de Païs, je ne vivrois
pas davantage que quatre à
cinq jours;& que fi je le jettois
au feu, je devois apprehender
que la maifon ne fût auf.
tot reduite en cendres, à cau-
fe des effets extraordinaires
que fon Oüahich cauferoit,
lorfqu'il fe verroit dans les fl.
mes,
H eft bon de ménager les
Sauvages, & de differer quel.
quefois à les inftruire , juf-
qu’à ce qu'ils aïent levé l’ob.
ftacle qui:s’oppofe à leur con-
verfion : cela leur donne plus
d’eftime & de veneration pour
le Chriftianifme, qu'ils croient
alors ne pouvoir compatir avec
leurs erreurs. Celuy- ci m'’a-
voit témoigné plufieurs fois,
qu'il vouloit fe faire baptifer;
afin d’e
dans la
pour pr
Je fçave
toit un
gleurs g
ui M
Je i
les fois
fe fair
nut bie
fuites {6
change
s'il ne
à fon C
toutes-
voit fa!
été fat
cœur |
m'en
ques |]
peile.
donc:
toûjo!
de la Gafpefie. 343
afin d'entrer avec les autres
dans la cabanne de Jesus,
pour prier le Dieu du Soleil,
Je fçavois cependant qu'il é-
toit un des plus fimeux Jon.
gleurs de toute la Nation, ce
qui m'obligeoit de le traiter
affez indiffcremment , toutes
les fois qu'il me parloit de
fe faire inftruire. Il con-
nut bien que toutes fcs pour
fuites feroient inutiles, s’il ne
changeoït pas de conduite, &
s'il ne renonçoit pour jamais
à fon Oüahich. Je luy dis que
toutes-_les promeffes qu’il m'a-
voit faites jufqu’alors, avoient
été fans effet, & que fi fon:
cœur parloit tout de bon, il
m'en devoit donner des mar-
ques plus finceres, que par le
p2ilé. Ah: me ditil ; tu crois.
donc que je te veux tromper
toûjours , comme j'ai fait juf-
LEE
I 433
3
3
Le
©
DE -
—
25
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D
Ti
=
«un
zE
#4
A fe
346 Nouvelle Relation
qu'à prefent ? Tu te trompes
toi. même: & pour-te perfua-
der efficacement que je fuis
dans une veritable difpofition:
de quitter mes erreurs, & de
venir à la Priere, tiens, me dit.
il, voila mon fac de Jonglerie
que je remets entre tes mains,
pour ne m'en plus jamais fer-
vir.
Voici l'inventaire de ce que je
trouvai dans ce petit fac à Dia.
ble, qui étoit fait dela peau
d’une tête entiere d'orignac,
à la referve des oreilles: qui
en étoient ôtées,
Il y avoit premierement le
Oüakich de ceJongleur, qui
étoit'une pierre de la:grofleur
d’une noix , envelopée dans
une boëte qu'il appelloit la
maifon de fon Demon. Un
morceau d'écorce, fur laque:
ke étoit une figure aflez hi-
de la Gafpejie. 347
deufe , faire avec de la pour.
celaine noire & blanche, qui
reprelentoit quelque monftre,
qu'on ne put pas bien diftin-
guer, n'étant ni la reprefen-
tation d’un homme, ni d’au-
cun animal , mais la forme d’un
petit Quinquajou , qui étoit
ornée de raffade noire & blan-
che: celuy-là, difent les Jon-
gleurs, eft le msître Diable,
ou Otahich. Il y avoit de
plus, un petit arc d'un pied
de longueur , avec une corde
de deux braffes, entrelaffée de
porc-épi : c'eft de cet arc fa.
tal dont ils fe fervent , pour
faire mourir les petits enfans
dans lefein de leur mere. ÿe
me fuis fervi de la corde, pour
en faire une ligne à pêcher la
truite ; & j'en ai pris plus de
deux cens, en trois heures de
tems, dans un lieu où elles.
348 Nouvelle Relation
étoient en tres - grande abon.
dante. Cela furprit un peu nos
Sauvages, de voir que je fai-
fois fi peu d'état d’une chofe
que leurs Jongleurs eftiment
tant, |
Outre cela, ce fac conte-
noit encore un morceau d’é.
corce , envelopé d'une peau
delicate & bien mince , où é.
toientc reprefentez des petits
enfans , des oifeaux, des ours,
des caftors ê& des orignaux ; fur
Jefquels le Jongleur darde fa
fléche à fa volonté. avec fon
petit arc, pour faire mourir
des enfans, ou quelque autre
chofe, dont la figure eft repre-
fentée fur ce morceau d'écor-
ce, Enfin, j'y trouvai un bä.
ton d’un grand pied de long,
- garni de porc-épi blanc &
souge, au bout duquel étoient
attachées plufieurs courroies
de la Gajpefe. 349
de la longueur d’un demi-
pied, & deux douzaines d’er-
ge d'orignac : c'eft avec ce
dcon qu'il fait un bruit de
Demon , fe fervant de fes er.
gots comme de fonnettes, qui
femblent plus propres à diver-
tir les petis enfans, qu’à jon-
gler. En un mor, la derniere
piece du fac fut un oifeau de
bois, qu'ils portent avec eux
lorfqu'ils vont à la chañle, -
dans la penfée qu'il leur fera
tuer du gibier en abondan.
ce, » | |
_ Nôtre Sauvage Jongleur é-
toit cependant fort en peine,
de ce qu’étoit devenu fon fac,
& quel ufage j'en avois fait :
il s’en voulut éclaircir, cinq
4 fix femaines aprés me la-
voir donné ; & vint pour ce
fujet à la cabanne où j'étois,
Je luy dis, qu'il ne faloit plus
350 Nouvelle Relation
fonger à fon fac, qui avoit
merité d'être jetté au feu,
puifque c'étoit le partage du
Diable , qui y avoit demeuré
fi long.rems; & qu’il ne m'é.
toit arrivé aucun mal , non
plus qu'à la maïfon , quoi-
qu'en me le donnant il m'eût
menacé de quelque malheur,
Se perfuadant d'abord que je
l’avois brûlé, Helas! dit-il, je
- m'en fuis bien:apperçû , dans
les voïages que j'ai fait depuis
que je te l'ai donné : car j'ai
eu faim, & j'ai été fatigué;
‘ce qui ne m'arrivoit jamais,
quand j'avois mon fac, Je pre-
nois mon Diable entre mes
mains, & lepreflois fortement
contre mon :eftomac : Hé
quoy donc, luy difois.je, fouf-
friras-tu que Je -fois accablé
de faim:& de:fatigue, toi qui
nc m'as jamais delaiflé ? Fais,
avoit
feu,
ve du
neuré
m'é.
| non
quoi.
m'eut
Iheur,
que je
-il, je
dans
lepuis
ar j'ai
1guC;
mais,
epre-
» mes
ment
> Hé
fouf-
cablé
i qui
Fais,
de la Gafpejie. 351
de grace , que j'aie dequoy
manger : donnes. moi quelque
foulagement dans les fatigues
& dans la neceflité qui m’ac-
cablent, Il écoutoit ma prie.
re, & éxauçoit promtement
mes vœux. Je luy fis cepen-
dant avoüer , en luy montrant
fon Oüahich, que c'étoit en-
core un refte de fes rêveries,
& de fes fotes imaginations ;
luy marquant plufieurs ren-
contres où il avoit beaucoup
fouffert, fans qu'il eût reçû
aucun fecours du Demon,
dont la vertu étoit fi foible ,
qu'il n’avoit.pas le pouvoir de
_s’aider, ni de:fe foulager luy-
même dans l’excez de fes fouf-
frances. |
Quelques - uns de:ces Jon-
gleurs {e mêlent aufli de pré-
dire les chofes futures ; -en-
forte que: fi leurs prédiétions
\
352 Nouvelle Relation
fe trouvent veritables |, com:
me il arrive quelquefois par
hazard, les voila en credit &
en reputation: fi au contraire
elles fe trouvent faufles, com.
me c'eft l’ordinaire , ils en
font quittes pour dire que leur
Demon eft fâché contre tou.
te la Nation, C'eft une cho.
fe affez furprenante, que cet.
te impertinente excufe , bien
loin de les décrediter, leur
procure des prefens confide-
rables qu’on leur fait, pour
appaifer la colere de ce De.
mon , qui par le miniftere de
. ces Jongleurs, abufe ces Peu-
ples, & fe joüe aifément de
leur fimplicité.
Nos pauvres Gafpefiens é.
toient autrefois tourmentez du
Diable , qui fouvent les ba-
toit tres. cruellement, & mê.
me les épouventoit par des
ae fpectres
de la Gafpefe. 3
fpeêtres Side 4 des "S…
tômes horribles ; jufques-là,
qu'on a vû autrefois d'effroia.
bles carcafles tomber au mi-
lieu de leurs cabannes , lef.
quelles caufoient tant de cer-
reur aux Sauvages , que quel-
quefois ils en tomboient morts
fur la place.
Comme dans les occafions
qui font perdre courage aux
plus hardis ,.il fe rencontre
toûjours quelque déterminé,
il arriva en celle-ci, qu’un de
nos Sauvages., fe propofa de
vanger luy. feul les. outrages
que les Demons faifoient à
toutes les cabannes de la Na-
tion ; il prit en effec le def-
fia de tuer celuy. qui les:
avoit tourmenté cruellement
depuis fi long-rems :' il affüra:'
même aux Sauvages, qu'il ne:
doutoit auçunement du fuc-
Gz
354 Nouvelle Rélation
cez de fon entreprife, & qu'ils
n'avoient qu'à fe réjoüir ; par.
ce, difoit.il, qu'il fçavoit pré:
cifément l'endroit par le.
quel il venoit chez eux:
c'étoit ufh petit ruifleau en-
tre deux rochers , où il ne
manqua pas de fe camper avec
fon fuzil entre fes bras. Un
de nos François l'aïant trou.
_ fé en cette pofture, luy de-
umanda cé qu'il faifoic, & qui
itattendoït, Qui j'attens?-ré-
pondit. il. fierement ; j'attens
le Diable pour le tuer, luy
ärtrdcher le cœur du ven.
tré, & enifuité luy enlever la
chevelure , en punition & en
vengeance des outrages & des
infultés qu'il notis a faits juf-
qu'à prefenñc: il y a trop long-
tes qu’il nous tourmente, &
_e'eft aujourd’hui que je veux
délivrer tous Lés Gafpéfiens de
t pré:
r le.
eux :
u en-
il ne
ravec
Un
trou.
y de-
& qui
S?-ré.
attens
Fr, luy
| ven.
ver la
ê&t en
& des
ts juf-
long-
Te ; &
“veux.
ens de
qu'ils.
; Par.
de la Gafefie. 355"
ces malheurs : qu’il vienne,
qu'il paroifle, je l’atrens de pied-
ferme,
Il eft conftant que depuis:
qu'ils fon inftruits de nos fa-
crez Mifteres | particuliere-
ment ceux que nous avons:
baptifez , ne font plus ba-
fus, ni tourmentez du De.
mon , de la maniere qu'ils l’és
toient auparavant qu'ils euffenc:
reçû le premier & le plus ne-
ceffaire de nos Sacremens,
Si ces Peuples, comme vous
venez de voir, fons fi arrêtez
à leurs Jongleries,. ils n'obfer-
vent pas avec moins d’éxacti-
tude certaines coûtumes ri-
dicules & fuperftitieufes ; fca-
voir, que les jeunes gens non:
mariez ne mangent jamais
de porc- épi rôti, fe perfua-
dant qu’ils ne marcheroient.
non plus que cet animal, qui:
Gg i]
356 Nouvelle Relation
va tres-lentement : il leur efk
cependant permis de.le man.
ger boüil'ï, fans aucun tif.
que.
Ees- petits fans d'ours, d’o-
rignac , de loutres, de caftors,
& de porc-épis qui font en.
core dans le ventre de. leur
mere. eft: le-morceau délicat
qui eft refervé pour les an.
ciens,. n'étant pas permis aux
jeunes gens d'y goûter ;, parce
qu'ils auroient, difent:ils, bien
mal aux pieds quand ils iroient
à la cha. Parce même rai.
fonnement, il leur eft aufli dé.
fendu de manger des entrail.
les de l'ours, de la moëlle, ou
de quelques autres morceaux
delicats, ces-mets frians étant
uniquement. refervez. pour les
vieillards, |
Ees-os du caftor ne:fe doni
pent pas aux. chiens, d'autant
an.
ri.
d'o-
Ors,
en-
leur
licat.
an-
aux
arce
bien.
ient
| Fâle
| dé.
rail.
, OU
"aux
tant
r les.
loni.
cant
de la Gafhefie. . 3ÿ7
qu'ils perdroienc , felon leur
opinion le fentiment de la:
chaîfle du caftor. On ne les
jette point non plus dans les.
sivieres, par ce que les Sauva.
ges apprehendent se l'efprit:
des os de cet animal n'en por-
tent bien-tôt la nouvelle aux:
autes caftors, qui deferteroient-
le Païs, pour éviter le même-
malheur.
Ils ne brûlent jamais encore:
les os du faon de l'orignac, ni:
la carcaffe des martes : & ils:
fe donnent bien de garde auff:
de les donner aux chiens ; par:
ce qu'ils ne pourroient plus:
prendre aucunsde ces animaux.
à la chafle, fi les efprits des.
martes & des faons d’orignac:
difoient à leurs femblables, le:
mauvais traitement qu'ils au-
roient. reçû chez les Sauvas
3538 Wouvelle Relation:
* S'ils prennent quelques caf-
tors à la trappe, la coûtume
veut qu'il foit ouvert en pu-
blic,.& que la viande demeu-
re deux jours fur les perckes
à la fumée, avant que de la
mettre à la chaudiere. Il faut
bien prendre garde que le
boüillonne tombe dans le feu,
& conferver les os foigneufe.
men ; parce que le contraire
eft un prefage de malheur ,.ou
de quelque infortune fur toute
. la Nation. | :
Un Chef de la Nation jetta
-une fois en ma prefence, le
pied d’un hibou dans la chau-
diere d’un feftin folemnel,
comme un pronoftic affüré
que fon fils, qui lavoit tué à
l'âge de cinq ans, feroit un.
jour un grand chaleur, & le
pe vaillant guerrier du Mon-
€.
de la Ga/pefie. 359:
Les jeunes gens ne mangent
jamais le cœur de l’ours, crain-
te de fouffler en marchant, &
de-manquer de courage dans.
les occafons. Si quelque chaf-
feur a tué, ou pris à la trape:
quelqu'un de ces animaux, on
fe donne bien de garde de le:
faire entrer par la porte ordi.
naire de la cabanne: la coû:
tume veut, & la fuperftition:
ordonne , d'y faire une ou-
verture nouvelle, a: droite ou:
à gauche, parce que, difenc-ils,.
les Sauvageffes ne meritent pas
de pañfér par où l'ours entre
dans la cabanne. Les filles &c
les femmes qui n’ont pas en:
coré eu: d’etifans, en fortentau-
moment que l'ours en appro-.
che, & elles n’y reviennent ja-
mais, qu’il ne foit cout mange.
Nos Gafpefiens font encore:
tellement credules atix rêves ,.
360 Nouvelle Relation
qu’ils donnent facilement dans
tout ce que l'imagination, ow
le Demon leur reprefente en
dormant ; & c’eft aflez que
_de rêver chez eux, pour leur
faire prendre des refolutions
fur un même fujet, toutes con.
traires à celles qu'ils auront
prifés auparavant.
Ce qui eft de plus furprenant,
c’eft qu'ils obfervent encore
aujourd'hui certaines ceremo.
nies dont ils ne connoiflent
point l'origine, ni ne donnent
d'autres raifons, finon que
leurs ancêtres ont toûjours
pratiqué la même chofe, La
premiere, c’eft que les filles &
les femmes fe reputent immon-
des, lorfqu’elles fouffrent les
incommoditez ordinaires à
leur fexe ;.& alors il ne leur eft
pas permis de manger avec les
autres :. mais il. faut. qu'elles
| aient.
jans
, OÙ
. en
que
leur
10nS
con.
ront
ant,
core
Mo -
flent
nent
que
jours
. La
es &
non-
t les
ss. À
ireft
ecles
elles
| delaGafpefe. 36
siens leur chaudiere à parr,
& qu’elles vivent en leur par.
ticulier, Il n’eft pas permis
aux filles, pendant ce tems-
là, de manger du caftor, &
celles qui en mangent font re.
putées méchantes; fe perfua-
dant que le caftor , difent-ils,
qui a de l'efprit, ne fe laifle-
roit plus prendre par les Sau-
vages ‘aprés avoir été mangé :
par léürs filles immondes. Les
véuves ne mahgent jamais de
ce qui a été tué par les jeu
nes gens ; il faut que ce foit
un homme marié , un vieil:
lard , où un confiderable de
k Nation , qui chaffe ou pe:
che pour leur nourriture. EL;
les obfervent fi fcrupuleufe.
ment cette coûtume fuperfti-
tieufe , qu'elles racontent en-
core aujourd'hui avec admira-
tiou, qu'une sd“: Ngi cd
LA
362 Nosvelle Reldéion
: fienne fe lala mourir de faim,
plûtôc que.de manger de l'o.
rignac ou du caftpr , qui é. que
toient dans fa cabanne jufqu’à quitt
l'abondance ; parce qu'ils a. ancê
voient été tuez par des jeu- Sauv
_ nés gens, & qu'il n'étoic pas re de
"permis aux veuves d'en man. Fran
gere. à \i fuivr
J'en ai vû une, dans les hi loir
vérnemens que j'ai fait dans leurs
les bois avec nos Sauvages, Æ d'au
qui. demeura trois jours fans à la
manger, avec autant.de joie, quel
que fi elle eût fait la meilleu. pour
rechere du monde. Je luy dis {eme
tout ce qu'il me fut pofble, le:
pour luy faire rompre fon Ca- luy
rême, C’eft ainfi qu'ils appel. alle
lent cette abftinence: mais que
ce fut en vain! & je ne pûs ja- con
mais-la refoudre à manger, & c
quoiqu'il y eût de la viande Je
abondamment dans fa caban.
"
ui €.
qu'à
ils a.
| jeu.
It Pas
man
es hi-
dans
ages,
s fans
joie,
illeu.
uy dis
Hble,
n Ca-
\ppel-
_ Mais
'Ôs ja-
nger,
jande
Re: fesenfans m
4 Tr
Le.
“aléas Gafpefie. ” 363
es murmu-
mureérent .contre moi, de ce
que je follteitois leur mere à
quitter là coûtume de leurs
ancètres ; me difant que les
Sauvages avoient leur manie_
re de vivre, aufli: bien que les
François, que nous pouvions
fuivre nos maximes, fans vou
loir les obliger à quitter les
leurs. Cette femme me pria
d'accompagner les Sauvages
à la chafle du caftor , à la-
quelle ils-m'avoient ‘invité ,
pour m'en donner le divertif
fement: & elle m’affüra qu’el-
le mangeroit volontiers de ce.
luy que je ruërois, fi j'avois
aflez d’adrefle d’en furprendre
quelqu'un ; parce qu'elle me
confideroit comme leur pere,
& comme un de leurs anciens,
Je fus affez heureux d’en trou
ver deux, aufquels je cafai La
| Hh ÿ
364 Noñutlle Relation
têre, je les portai à fa caban«
ne, &.je luy en fis prefent :
elle les mangea tous les deux
en fon particulier, né luy é-
tant pas permis de: manger
avec les autres, ni aux au-
tres de manger avec elle, El-
les obfervent la même chofe
aprés teurs couches , pendant
un mois où deux, fuivant leur
volonté : :& pendant tout ce
tems-là ,'c'eft une efpece d'in.
famie, & un méchant prefage,
fi elles boivent dans la chau-
diere, ou dans le plat d'écorce
qui font fà leur ufage, parce
que, difent ces Barbares, on
ne peut faire bonne chaffe d’o,
rignac, nide caftor, quand cela
. arrivé.
. Comme nos Sauvages s’ap-
perçoivent qu’on rend beau-
coup d'honneur aux Miffon-
“maires , & qu'eux.-mêmes les
EL 2 “ Ps
… "de la Gäfhehe:". 16
ont qualifié, SEAT ê& Le
‘reverence, du titre de Patriar-
che;:on 4 fouvent vû de ces
Barbäres s'ingerer & affec-
_ter léxercice & les fonctions
-de Mifhionnaire , jufqu’à con-
feffer comme nous; ceux de
leur Natiof. . Quand donc ces
fortes de’ gens veulent autori.
fer ce qu'ils difent, & s’ériger
en. Patriarches,, il font acroi-
_sednos Gafpeñens, qu'ils ont
reçû quelque don particulier .
du Ciel: comme celuy de Ke-
hibexi difoit ,: qu'il avoit re-
Çû une image du Ciel ; ce n'é. :
toit cependant qu'un portrait
qu'on luy avait donné, lorf-
qu'il étoit à la traite chez nos
Francois. . d :
. Gequi eft furprenant, c'eft
que cette ambition de faire le
: Patriarche, ne domine pas feu:
lement fur les hommes s les:
7 Hh ii
366 Nouvelle Relrion -
femmes mêmes s'en mêlent ;
Jefquelles en ufurpant la qua-
lité & le nom.de Religieufes,
difent quelques prieres à leur
mode, & affectent une ma-
niere de vivre plus retenuë.
que celle du commun des Sau-
vages, qui fe laifFfant ébloir
à l'éclat d'une faufle & ridi.
culedevotion, les confiderent
comme des femmes extraordi.
naires, qu'ils croient converfer,
parler familierement, & com.
muniquer avec le Soleil, qu'ils
ent adoré tous comme leur
: Divinité. Nous en avions une
fameufe il n’y a pas long.
tems, qui par fes fuperftitions
extravagantes , entretenoit
celles de ces pauvres Sau-
vages. J'avois un defir extré-
me de la voir; mais elle mou-
rut dans les bois, fans le bap-
sème , que j'avois defféin de
lent ;
qua-
cufes,
à leur
Ma.
tenuë.
Sau.
bloüir
ridi.
lérent
Ordi.
rerfer,
com.
qu'ils
leur
JS une
long.
tions
enoit
Sau.
Ktré-
nou:
bap.
1 de
| de la Gafpefe. 367
luy donner, RE étéaflez
heureux de l'en rendre capa-
ble, Cerre vieille, qui comp-
toit plus de cent quatorze ans
depuis fa naiffance, avoir, pour
toutes fes devotions ridicu-
des & fupertirieufes, quelques:
grains de jaie, qui étoient Jes
reftes d’un chapelet défilé,
qu'elle conférvoit precieufe-
ment, ne les donnant qu’à
ceux qui étoient de fes amis;
en leur proteftant cependanr,
que le don qu’elle leur faifoic
étoit venu originairement du
Ciel, qui luy continuoit toû-
jours cette même faveur, au-
tant de fois que pour adorer:
le Soleil., elle fortoit de fa ca-
banne, & luy rendoir fes hom.
mages & fes adorations : Je’:
n'ai pour lors, leur difoitelle,:
qu’à prefentermamain & l'ou:
wir-,: pour faire tomber du:
Hi ü
365 Neuve Relation
ont la vertu & la proprieré
non-feulement de foulager les
Sauvages dans leurs maladies
_& dans toutes leurs neceflitez
les pluspreflantes ; mais encore
de les preferver de la furprife,
de la perfecution, & de la fu-.
reur de leurs ennemis. On peut
dire vericablement, que fi quel.
qu’un de ce Peuple s'adonnoit.
tout de bon à la vertu, & qu'il
pri foin d’inftruire les autres,
il feroit des prodiges parmi
eux ; puifqu’ils croiroient ai.
fément tout. ce que diroit un
homme de leur Nation, Cette
fourberie donc, que ces grains
de chapeler venoient du Ciel,
étoit fi bien rechë de ceux
qui {e-glorifioient d'en avoir
uelques-uns, qu'ils les con-
érvaient comme tout ce qu'ils,
avoient de plus cher au mon.
è
…
Ciel.ces grains mifterieux, qui
r les
dies
tez
ore
fe,
fu.
DEut
uel.,
oit.
qu'il
res,
rmi
ai.
eun
êtte
ains
ie),
eux
voir
on...
ils,
Re
- de la Gafpefes : :
de , -& c'étoit f Es à a
trance , que de les contredire
dans une fotife, qui dans leur
eftime -paffoit pour quelque
chole. de divin & de facré.
Tel étoit le -fentiment d’une
Sauvageffe: qui: m'avoit de-
_mandé le Baptème , & que
j'inftruifois pour. ce fujet pen
dant mon hivernement de Ni
pifiguit: elleavoit, comme pa.
rente de cette Patriarche,
cinq grains de chapelet mifte.
rieux, qu'elle tenoic envelopez
avec beaucoup de foin ; elle
me les montra , en-me vou.
lant perfuader que -c'étoit un
prefene que le Ciel avoir fait
à cette pretenduë Religieufe.
Ce trait de fuperftition , que
jappercüs dans certe Care.
chumene ; me fit prendre la
refolution de differer fon: Bap-
tême, luy faifant connoître
370 Wouvelle Relation
l'obftacle qu'elle y apportoir,
par la faufle & fole creance
qu'elle avoit toucliant ces
grains de chapelet , qui ve-
noient de France ; & que fi
elle avoit autant d'empreffe-
ment pour le Baptême, qu'el:
Je l'avoit témoigné | elle
ne m'en pouvoit donner de
preuves plus évidentes, qu'en
me les remértant entre les
mains. Elle füt affez furprife
de ce difcours:; elle me pro
mit néanmoins, quoique d'ü-
ñe maniere affez foible, qu’elle
feroit tout ce que je fouhaite.
rois en ce rencontre, Elleme
Jes fit voir ; & les aïänt entre
mes mains, j'admirai la fim-
licité: de cette ereature. J'en
cachaï un, & de cinq qu'elle
m'avoit donné , je ne luy en
rendis que quatre. Elle me
deranda, bien embarraffée,
de la Gafpefie. 37
où étoit le cinquiéme? J'af-
feétai d'ignorer le nombre
qu'elle m'en avoit donné , &
je fis femblant de le chercher
parmi les branches de fapin
fur lefquelles j’étois pour lors
‘affis. Cette Catechumene s'é.
tant donc perfuadée , auffi-
bien que toute fa famille, que
j'avois laiflé tomber par mé-
garde ce grain mifterieux, elle
en fit elle. même, avec tous
les autres une recherche, fi é-
xacte, qu'il ne refta rien dans
fa cabanne qui ne fûe ôté
plufieurs fois de fa place. J'a-
vois affez de peine à garder
le ferieux , voïant tout ce plai:
fant remuë- ménage ; & peu
s'en falut, que je n'éclatafle
de rire, lorfqu’une vieille Saw.
vagefle: confiderant que tou-
tes ces recherches éroient inux.
tiles, commenca à fe plaindre
372 Nonvtlle Relation
du peu de foin .que’j’avois eu
de conferver une chofe fi pre.
cieufe ; elle me dit, les larmes
aux yeux: Qu'elle avoit un
regret mortel , d’une perte fi
confiderable : qu'il étoic bien
aifé de voir que ce grain étoit
venu du Ciel, puifqu'il avoit
quitté fi fubitement leur ca.
banne, pour s'envoler dans le
_ ein du Soleil, duquel il def.
<endroit une féconde fois,
quand la Patriarche feroit fa .
priere accoëtumée : que tout
incredule que j'avois paru: juf.
.qu'alors, à tout ce que me di-
foienc les Gafpefiens ; de la
fainteré de certe vieille, & de
da converfation familiere qu’el-
Je avoit rous.les jours avec
Dieu, elle m'en feroit cepen.
dant connoître la verité, lorf.
que nous irions au Printems,
comme nous nous le prapo:
reill
te p
men
por!
dec
… delaGafpeñies T 375
fions, dans la cabanne de cet.
te Patriarche ; où je trouve-
rois infailliblement le grain
que j'avois perdu. Elleme reï<
tera la même chofe pendanc
plufieurs jours, avec tant d’im-
portunité, que j'admirois fon
extravagance & fes fuperfti-
tions. Les raïifons les plus
convaincantes que je luy alle-
ouois pour là détromper , fu:
rent inutiles ; car fermant l’oi
reille à cout ce que je pûs di
te pour luy infpirer des fenti-
mens plus juftes , elle sem:
portoit contre moi avec tant
de colere & de violence , que
je jugeai à: propos de la dé-
tromper dans le moment, &
de la convaincre de l'erreur où
elle étoit : ce qui me fut bien
facile.; en luyÿ montrant ce
grain de chapelet, & l'abus
urprenant dont elle étoit
374 Nouvelle Relation
coupable, Elle fut extréme-
ment furprife , & m'avoia
franchement qu'elle n’avoit
pas d’efprit. Chacun profita
de mes inftruétions ; & nôtre
Catechumene me donna d’un
grand cœur les quatre autres,
qu'elle conférvoit precieufe.
ment , parmi tout ce qu'elle
avoit de plus confiderable,
Quelques-uns de nos Fran.
çois, qui avoient été dans la
cabanne de cette vieille Gaf.
pefienne , m’aflürerent qu’elle
avoit encore en finguliere ve.
peration un Roi de cœur, le
pied d’un verre , & une ef-
pece de medaille : qu’elle à.
doroit ces bagatelles avec
tanc de refpeét, qu'elle fe
profternoit devantelles, com-
me devant fes Divinitez, Elle
étoit de la Nation des Porte.,
Croix, felon qu'il-étoit aifé
- delaGafheñe. 375
de voir par la fienne, qu'el-
le avoit placée dans l'en-
droit le plus honorable de fa
cabanne ; l’aïant enjolivée de
raffade ; de pourcelaine , de
matachias , & de porc-épi,
dont le mélange agreable re.
prefentoit plufieurs & diffe-
rentes.figures de tout ce qui
étoit à {a devotion. Elle la
mettoit ordinairement entre
elle & les François ; les obli-
geant de faire leurs Prieres de-
vant fa Croix, pendant que
de fon côté elle faifoic les fien-
nes , felon fa coûtume, de-
vant fon Roi de cœur & fes
autres Divinirez, que les Sau-
vages enterrerent avec elle
aprés fa mort, perfuadez qu’ils
étoient, qu’elle iroit faire la
Patriarche dans l’autre Mon-
de, & qu’elle n’auroit pas la
deftinée des autres hommes
sgle
376 Nouvelle Relation
mortels dans le Païs des Ames; PEUR
_ qui danfent fans cefle à leur #3
arrivée, & font toujours dans €
un continuel mouvement ; |
mais qu’elle joüiroit d’un re, À Des
pos perpetuel, & d’une heureu- va
fe tranquillité. Æ Met:
-‘Je n’aurois jamais fait fi je L
. voulois ::vous rapporter ici Aon
tous les traits de fuperftition les p
de ces :Barbares : ce que j'en c'eft
ai dit-fuffit, pour: vous -fâire avec.
voir juigéot va l'abus & la bliqu
| fimplicité de ce Peuple aveu- Emp
: gle, qui à vêcu dans les te. qu'il
nebres du Chriftianifme , fans que:
Loi, fans Foi, & fans Reli- invi0
gion, EAN PIECE ne
dé sie pu
au, 3 eus. plus
déin.à | danc
‘FER #ienr
CHAP.
«de Ta Gafpehés ©” T7
CHAPITRE XIV.
Des Souverains @ des Loix dés
VIARIS :Gafpefiens. d'u TRS
Ï; eff:conftant que les Loix
Aont fondé les Monarchies
Jes ‘plus floriffantes du méndes.
c'ef® pourquoy on les appelle
avec-juftice l'ame :des Repu.-
bliques, des Roïaumes & des:
Empires de l'Univers:, parce:
qu'ils ,ne-fubfftent qu'aurant
querles Peuples en obfervent
inviolablement-les Eoix : aufls:
ne peut-on, s'il me femble,,
donner aujourd'hui. de raifon.
plus convaincante de la déca-
dance de la Nation Gafpe-
fienne, autrefois l’une des plus:
nombreufes & des plus florif
fantes du Canada , que le mé:
ae Yi
378 Nouvelle Relation
que les Anciens avoient éta-
blies, mais que nos Sauvages
n’ont obfervées: & n'oblier.
vent encore à prefent:, qu'au
tant: qu'il leur: plaît. étant ve.
ritable de dire, qu'ils n'ont ni
Foi, ni Roi, ni-Loix, L'on
ne voit plus: en’effet parmi
ces. Peuples , des affemblées
nombreufes en forme de Con
feil, ni cette Domination fou.
veraine des: Chefs , des An-
ciens &: des Capitaines, qui
regloient les affaires civiles &
criminelles, & decidoient en
dernier- reflort de la guerre &
de la:paix ;:donnant les ordres
qu'ils jugeoiene abfolument
neceffaires, & les faifant ob.
ferver avec beaueoup de foû-
miffion & de fidelité: H n'ya
plus:que deux ou trois Sau-
vages,. qui. dans ieur diftrit&. |}
prix des Loix. fondamentales.
éta-
au
it ve-
L'on
parmi
blées
ZOk
) fou.
An-
> qu
les &
nt en.
rre &C
rdres
ment
jt ob.
» fou
n'ya
Sau-
ftrid. ) À
tales.
pages.
bfer..
nt-ni:
de la Gafpefe. 379:
confervent encore, quoiqu'af.
fez foiblement, uné efpece de
puiffance & d'autorité, fi on’
peut dire qu'il s'en trouve
parmi ces Peuples, Le plus:
confiderable eft füuivi de quel.
ques jeunes guerriers, & de:
plufieurs chaffeurs, qui luy:
font toûjours efcorte, & qui:
fe rangent fous les'armes, lorfs'
que ce Souverain fe veut faire: :
diftinguer dans quelque occa--
fion ; mais enfin, tout fon.
petee & fon autorité eft:
ornée fous le bon plaifir de
ceux de fa Nation, qui n’é-
xecutent fes ordres, qu’autant.
qu'il. leur plaît. Nous avions-
parmi nous , à la Riviere de’
Saint. Joféph, un deices an:
ciens Capitaines ;'-qüe‘ nos.
Gafpefiens confideroïent'com:
me leur Chef &' leur Souve-
rain, plütôt par Hd à- fà:
à ij;
330. Nouvelle Relation
famille, qui étoit fort.nom-.
breufe, qu’à la puifflance Sou-
veraine , dont ils ont fecoüé
le joug, & qu'ils ne veulent:
plus reconnoître,
-L'occupation de ce Capirai:
ne étoit de regler les lieux de-
chaffe, de prendre les pellete.
ries des Sauvages, en leur don.
nant ce dont ils avoient be.
, foin, Celuy-ci fe faifoit un:
point d’honneur, d’être toû-
jours le plus mal habillé, &
d’avoir foin.que tous fes gens.
fuflent mieux couverts que:
luy : afant pour maxime, à ce:
“qu'il me dit un jour, qu’un:
Souverain, & un grand cœur
comme .le fien:, devoit avoir
_plûréc;fein des autres ,. que
de foi:même ;. parce qu’étant
bon-chafleur comme il étoir,,
il auroit todjours facilement
tout ce qui luy feroit necefläi.
| Pre
tai:
c de:
AP
Ofe.
be.
| UM:
où.
> &
Jens:
que:
à ce
u'un:
œur:
VOIE
que
tant
toit,
nent
2
de da Gafpehe. $ 35
re pour fon uiage ; & qu'au
refte , s'il ne faifoit pas bon:
ne chere , il trouveroit dans:
'aFection & dans le :cœur de
fes Sujets, ce qu'il fouhaite:
roit: comme s’ileûe voulu dis
re, que fes trelors &c:fes ris
cheffes :étoient. dans le cœur
& dans. l'amitié de fon Peuc
plebsis nine ti oi gonibo 3
+ Harriva qu’un Etranger vous.
lt difputer le: droit de com:
mander , ou du moins, partai
ger avec ce Souverain: cette
Domination & cêtte Grandeur
imaginaire, dont ik faifoic am
tant d'eftime , que du plus.
grand Empire du Monde. Ce
concurrent arriva, bien équis
pé de haches, de fuzils:, de:
couvertures , de caftors, & de:
tout ce qui: luy pouvoit don.
._ ser quelque fafte, & quelque:
entrée à la Souveraineté; qu'il
ad RER SP SP PE Ci
332 Nouvelle Relation
pretendoit luy être dûë legi-
timement par droit de fuccef-
fion hereditaire, à caufe que
fon pere avoit été autrefois
Chef & Capitaine de la Na.
tion Gafpelienne, Hé bien,
luy dit nôtre Sauvage , fais
paroître que ton cœur eft un
veritable cœur de Capitaine,
& digne de l’Empire abfolu
fur les Peuples que je gouver.
ne: Voila, continua-t'il, quel.
ques pauvres Sauvages qui font
tout nuds ;-donne leurtes robes
de loutre |ê& d: caftor. Tu vois
encore que je fuis le plus mal
habillé: de tous, & c'eft auf
par là que je veux -paroître
Capitaine ;.en medépoüillant,
& en me privant de tout pour
affifter mes Sauvages : ainfi,
.__ Jorfqu’à mon éxemple tu feras
auffi pauvre que moi, allons
dla bonnc-heure à la chañfe ;,
dé là Gifpefe. 384.
&: celuy: de nous- deux, qui
tuëra le plus d’orignaux & de
caftors, fera: le Roi legcitime
de tous les. Gafpefiens, Cet
Etranger accepta genereufe-
ment ce défi: il donna toue
ce‘qu'il avoit; & ne fe refer-
vant rien’, à limitation de n6:
tre Capitaine ;-que lé nevel.
faite ; il:alla à la chafle : mais.
il fut 4ffez: malheureux pour
k faire tres-miéchante, & par
conféquent obligé d'abandon:
ner l’entreprife-qu'il avoit for:
mée:de coïtimander à nos Gaf:
pefiens; : qui! ne voulürent pas
teconnôître d'autre Chef,que
* leurancien & brave Capitaine,
PA tie obeïfloientavec plais
| SPRRNPE UE LR", ACTOR
…Ees Gafpefiens n’ont: autu:
nes Loix fondamentales , qui:
leur fervent de reglesd-prefent;
ils vuidenc & terminenttoutes.
4 Nowuelle Relation
jeurs querelles &: leurs diffe.
rens par amis, & par arbitres.
S'il eit cependaat:queftion de
punir un criminel , qui ait tué
ou affffiné quelque Sauvage,
il eft condamné:à mort fans
autre forme de proces ;: Prens
garde, mon-frere ; difent-ils,.
fi tu tuës,æu feras:tué:ice qui
s'éxecute quelque-fois, parle
commandement des Anciens,
qui s'afemblenr au: Confeil
pour ce fujet ;:& fouvent:par
Fautorité privée des particu.
liers:, fans qu'en:en. faffe au.
eune recherche, pourvû:qu'il
foit évident-que le criminél ait
merité la mort: 4
. Les prions, .les cortures; les
roûes , ni les gibets,.ne font
pas enufage-chez ces Peu.
ples ,-comme.en. Europe :: on
” contente de caffer:la tête
au coupable, Açcoups dehache,
ou:
fon
ment pour tourmenter & fai.
re moufir les prifonniers de
uêrre.
C'eft au Chef de la Nation,
felon les Coûrumes dû Païs ,'’
ui fervent de Loix & de Re-
gles aux Gafpefens, de diftri-
buer les endroits de la chaffe
à chaque particulier; & il
n'eft pas permis à aucun Sau-
vage d’outre-pafler les bornes
& les limites du quartier qui
luy aura été prefcrit dans les
Afflemblées des Anciens, qui
fe tiennent l’Automne & le
Printems, expreffément pour
en faire le partage. |
La jeuneffe doit obeïr ponc+
tuellement aux ordres des Ca-
pitaines: quand il eft queftion:
d'aller en guerre, il faut qu’ils
fe laiflent conduire, qu'ils ac.
a KK
h.
386 Mouvelle Relation
tion qu'ils veulent détruire,
de la maniere qu'il a été con.
certé par le Chef de leur Con.
feil de guerre,
“I n'eft pas permis à aucun
Sauvage d'époufer fa parente:
&on ne voit pas chez nos Gaf-
péfiens, de ces mariages incef.
tueux du pere avec fa fille,
du fils avec fa mere, de la
focur & du frere, de l’oncle
ni de la niéce , ni même du
coufin avec fa coufine. L'in.
cefte eft en horreur chez eux,
& ils ont témoigné toûjours
beauçoup d'averfion pour ce
“crime. : À Lei
Celuy de nos Sauvages qui
veut époulfer une fille, doit
demeurer une année toute en.
ticre dans la cabanne du pere
_ de fa maîtrefle, auquel il doit
fervir, & donner toutes les
taquent, & combatent la Na
Na
ire,
on.
One
<
cun
te:
af.
acef.
fille,
le la
ncle
e du
L'in.
eux,
jours :
ar ce
s qui
-doit
e en.
pere
doit
s les
‘de le Gafpefe. : 387
pelleteries des orignaux & caf
tors qu'il tuë à la chaffe. Par
la même Loi, il eft défendu
aux. époux futurs de s’aban-
donner à leur plaifir.. -
Aprés la mort de leur frere,
il leur eft permis d’en époufer
là femme; afin qu'elle ait des
enfans du même fang , fi elle
n'en a pas eu de fon premier €:
‘poux. sr FPE |
Le pere de famille étant
mort, fi la veuve pafle à de
fecondes nôces, il faut que
l'aîné prenne le foin de fes
freres & fœurs, & fafle ca:
banne à part ; afin d'éviter les
mauvais traitemens de leur
beau-pere, & ne point caufer
aucun trouble dans le mé.
nage, | a
C'eft au Chef & au Capi-
_ taine d’avoir foin des orphe-
Hns : ils font obligez de les
K& ij
388 Nouvelle Relation
diftribuer. dans les cabannes
des meilleurs chaffeurs ; afin
qu'ils foient nourris & élevez,
comme s'ils étoient leurs pro
pres enfans.
+ Tous les Gafpefens doi:
vent -isdifpenfablement affif.
ter les malades; & 1] faut que
ceux qui .ont de la viande ou
du poiflon en abondance, en
donnent à ceux qui font dans
la neceffité. ::, : …
: C'eft un crime chez nos Sau-
vages, de n'être pas hofpita.
lier ; ils reçoivent charitable.
ment dans leurs cabannes, les
Etrangers qui ne font pes de
leurs ennemis.
Ils doivent avoir un grand
foin des os des morts, & d'en.
terrer tout ce qui étoit a l’ufage
du défunt ;'afin que les efprits
de chaque chofe | comme
de fes raquetges, fuzils, ha.
| de la Gafpdfe. 339
ches, chaudieres, &c, luy ren:
dent fervice dans. le Païs des
Ames: |
Il eft permis de rompre les
mariages & les déclarer nuls,
felon les Loix Gafpefñennes,
quand ceux qui font mariez
n'ont plus d'amitié les uns
pour les autres.
Il eft honteux de fe fâcher
ou de s’impatienter , pour les
jojures qu'on peut dire, ou les
difgraces qui arrivent aux Sau:
vagps ; à moins que ce ne foit
pour défendre l'honneur & la
réputatior. des morts, qui ne
peuvent, difent:ils, fe vanger
eux-mêmes, ni tirer raifon-des
infultes & des affronts qu'on
leur fair. |
Il eft défendu par les Loix
& Coûtumes du Païs, de par-
donner , nide faire grace à'au-
un dedeurs ennemis ; à moins
KK ii]
%o Mouvele Relation
qu'on ne fafle pour eux de
grands prefens à coute la Na-
tion, ou à ceux qui ont été of:
fenfez, at ea io 0. [
_ Les femmes n’ont aucun
commandement parmi les Sau.
vages; il faut qu'elles obeïf-
fent indifpenfablement aux or.
‘dres de leurs maris : elles n'ont
aucun droit dans les Confeils,
ni dans-les feftins publics. 1l
en eft de- même des jeunes .
gens qui n'ont point encore
tué d'orignaux, dont [a mort
ouvre la porte aux: honneurs
de la Nation Gafpefienne ; &
donne à la jeunefle le droit
d'aflifter aux affembtées pu.
bliques & particulieres. On
eft toûjours. jeune homme,
c'eft à dire on n’a pas plus de
droit que les enfans, les fem.
jh à»
de la Gafpeffe. 39ù
ur mot, on peut dire que tou-
tes les fuperftitions que nous
avons remarquées , pañlent
our autant de Loïx chez ces
Peuples. Hs en ont encore
plufieurs autres, dont je ne
parle pas ici , mais qu’on pour.
ra voir dans Île corps de cette
Hiftoire. |
CHAPITRE XV.
Des Maœurs des Gafpefiens.
“FOus avons parlé dans
Ni les Chapitres precedens,,
de l'origine & de la naiflance
des Gafpefiens ; nous âvons
dit comment ils étoient vêtus,
logez & nourris; quelles é-
toient leur Langue, leur'Re
ligion, leurs Superftitions ; les
Chefs , les Souverains & les
Kk ii
392 Nouvelle Relation
Loix de ces Peuples : il eft jufte
à prefent, pour contenter plei-
nement la curiofité du Lec.
teur, de luy faire ici un por.
trait naturel de leurs Mœurs
en general, & un abregé des .
bonnes & mauvaifes qualitez
des Gafpefiens, foit du corps,
foit de l'efpric,
Ils font tous naturellement
bien-faits de corps ,. d’une ri.
che taille, haute, bien propor-
tionnée , & fans aucune difFor.
mité ; puiflans, robuftes:, a.
droits, & d'une agilité furpre-
nante;, fur tout quandilspour.
fuivent les orignaux , dont la
viteffe ne cede point à celle des
daims & des cerfs. Les hom.
mes font plus grands que les
femmes, qui font prefque tou-
. tes petites; mais les uns & les
autres d’un maintien grave,
férieux,. & fort modefte ; mar.
plei.
Lec.
por.
œurs
€ des
alitez
or PS,
Irpré.
pour.
nt [a
le des
om.
e les
tou.
t les
ave,
nar:
de la Gafpefie 393
chant pofément, comine s'ils
avoient toûjours quelque grof-
fe affaire à ruminer, & à dé-
cider dans leur efprit. Leur
couleur eft brune , olivâtre &
bazanée ; mais leurs dents font
extrémement blanches, peut:
être à caufe de la gomme de
fapin,, qu'ils mâchent fort fou.
vent , & qui leur communi.
que cette blancheur. Cette
couleur cependant ne dimi-
nuë rien de la beauté naturel-
le des traits de leur vifage: &
on peut direavec verité, qu'on
voit dans la Gafpefie d’aufli
beaux énfans, & des perfon-
nes. aufñ bien faites qu’en
France ; entre lefquelles il n°y a
pour l'ordinaire ni boffus, boie
veux , borgnes , aveugles, ni
manchots.
Ils joüiffent d’une fanté part .
faite , n'étant pas fujets: à une
394 Nouvelle Relation
infinité de maladies comme
nous: ils ne font ni trop gras,
ni trop maigres; & l'on ne voit
pas chez les Gafpefiens, de
ces gros ventres pleins d’hu.
meurs & de graifle : auffi les
noms de gouttes, de pierre,
de gravelle, de galle , de’ co:
lique, de rhumatifme, leur font
entierement inconnus. :
‘Asiont tous naturellement
de l'efpric , & le fens commun
au-delà de ce qu’on fe perfua.
de en France ;. ils conduifent
adroitement leurs deffeins, &
prennent des moïens juftes &
neceflaires , pour y parvenir
heureufement ; font fort élo-
quens & perfuafifs parmi ceux
de leur Nation, ufant de me-
taphores & de circonlocutions
fort agreables dans leurs ha-
rangues, qui font tres.éloquen-
tes, particulierement quand
de la Gafpefe. 395$
elles font ads + 4 dans as
Confeils & les Affemblées pu-
bliques & generales,
Si c'eft un grand bien, que
_ d’être délivré d’ur grand mal,
nos Gafpefiens fe peuvent dire
heureux ; parce qu'ils n'ont
point d'avarice , ni d’ambition,.
qui font les deux cruels bou.
reaux , qui donnent la gêne
& la torture à une infinité de:
perfonnes. Comme ils n’ont
ni Police, nt Charge, ni Di-
gnité , ni Commandement qui:
foit abfolu, n’obeïiffant, com.
“me nous avons dit., à leurs
Chefs & -4 leurs Capitaines,,
qu'aurant qu'il leur plait ; ils
ne fe mettent guere en peine
d’amaffer des richéfles, ni de
fe faire une fortune plus con.
fiderable , que celle qu'ils pof.
fedent dans. leurs bois, Ils font
affez contens 4 pourvû qu'ils
396 Mouvelle Relation
aient dequoy vivre, & qu'ils
aient la reputation d’être bons
guerriers &: bons chafleurs,
en quoy ils mettent toute leur
gloire & leur ambition. Ils
aiment naturellement leur re.
pos , éloignant d'eux, autant
qu'ils peuvent , tous les fujets
de chagrin qui les pourroient
troubler :. d’où vient qu'ils ne
contredifent jamais à perfon-
ne,.& qu'ils laiffent agir cha.
cun félon fa volonté ;:jufques.
fà même, que les peres & les
meres n'ofent pas Corriger
leurs enfans, & les fouffrént
dans leurs defordres;.dé peur
de les chagriner en: les chi.
tiant, . NT dun
. Jamais ils ne fe querellent
& ne fe fâchent entr'eux, non
pas à caufe de l’inclination
qu'ils-ont. à. pratiquer la vertu,
mais pour leur: propre fatis.
de ls Gafefie. 7.
faétion , & ae idée.
comme nous-venons de dire, de
troubler leur repos, dont ils
font tout. à: fait. idolatres,
En effer, s’il fe trouve quel-
que antipathie naturelle entre
le mari & la femme, ou s'ils
pe peuvent vivre enfemble en
parfaite intelligence, ils fe fe.
parent tous les deux, pour
chercher ailleurs la paix &c.
l'union qu'ils ne peuveñt avoir
l'un avec l’autre: auffi ne peu-
vent.ils arte Lt comment
on peüt s’aflujetrir à l'indiflo-
lubilité du manage, Ne vois.
tu pas bien, vous diront. ils,
que tu n'as pas d'efprit ? ma
femme ne s’accommode point
de moi, & je ne m'accommode
oint. d'elle ; elle s’acordera
Len avec tel, qui ne s’accor-
de pas avec la fienne: pour.
quoy veux-tu que nous foïons
398 Nouvelle Relation
quatre malheureux pour le
- æefte denos jours? En un mot,
ils ont pour maxime, que cha.
eun eft libre:, que lon peut
fâire ce que l’on veut; & que
ce n’eft pas avoir d’efprit, de
contraindre les hommes. Il
faut, difent.ils, vivre fans cha-
grin & fans inquietude , fe
contenter de ce que l'on a, &
fouffrir conftament les difgra.
ces de la Naturè ; parce que le
Soleil, ou celuy qui a tout
fait & qui gouverne tout ,
l’ordonne ainfi. Si quelqu'un
d'entr'eux pleure, s'affiige, ou
{e fâche, voici tout leur rai:
fonnement pour Île confoler:
Dis-moi, mon frere, pleure-
ras-tu toûjeurs? feras-tu toû-
jours fâché ? ne viendras-tu
se jamais aux danfes & aux
eftins des Gafpefiens? mour-
ras-tu, enfin, en pleurant, &
\.
- ……… de laGafhehe. )
dans la colere pe es à V4
fenc: Si celuy qui pleure &
qui s'aflige, luy répond que
non , & que dans quelques
jours il reprendra fa belle hu-
meur & fa douceur ordinaire:
Hé mon frere, luy dira-t’on,
tu n’as pas d’efprit : & puifque
que tu n'es pas dans la volons
té de pleurer, ni d’être toû:
jours fâché, pourquoy ne com-
mences-tu pas dés à prefent à
bannir toute l’amertume de
ton cœur , & à te réjoüir avec
ceux de ta Nation? En voila
affez pour rendre au plus affli.
gé de nos Gafpefiens, fon re-
pos & fa tranquillité ordinai-
re, En un mot, ils font état
de ne rien aimer, & de ne
ra s'attacher aux biens de
a terre ; afin de ne point avoir
de douleur , ni de trifteffe
quand ils les perdent. Ils fonr,
400 Nouvelle Relation
pour l'ordinaire , ‘toûjours
joïeux, fans fe mettre en pei-
ne qui païera leurs dettes.
Ils ont de la force, & beau.
coup de conftance pour fouf.
frir genereufement les difgra.
ces -ordinaires , & communes
à tous des hommes. Cette
grandeur de courage éclate
merveilleufement dans les fa-
tigues de la guerre, de la
chafle, & de la pêche, dont
ils fupportent les travaux les
plus rudes, avec une conftan-
ceadmirable, Ilsont de la pa.
_ tience, à faire confufion aux
Chrêtiens,dans leurs maladies:
qu'on crie , qu’on tempête,
qu'on chante & qu’on danfe
dans la cabanne il eft bien rare
que le malade s’en plaigne, il fe
contente de ce qu’on luy don.
ne, & prend fans repugnance
ce qu'on luy prefente, pour le
R établir
ils 1
rétal
Ils fo
des c
reux.
qu'il:
a fuj
ils fo
fider
tient
fordr
Jeur
mert.
me d
alleg
excu
voie
tions
Jeur
nace
bâto
avec
caffe
fe pre
de la Gafpefiee 4ox
rétablir dans fa ere fanté.
Ils fouffrent encore patiemmet
les châtimens les plus rigou-
reux, lorfc, ls font conväincus
qu’ils les ont meritez, & qu’on
a fujet d’être fâché contr’eux :
ils font même des prefens con.
fiderables à ceux qui les chà.
tient feverement de leurs de-
fordres ; afin, difent-ils, de
Jeur ôter du cœur toute l’a.
mertume que leur caufe le cri.
me dont ils font coupables;
alleguant toûjours pour leur
excufe ordinaire , qu'ils n’a-
voient point d’efprit, quand
ils ont fait telles & telles-ac-
tions. Convaincus enfin de
leur faute, on a beau les me.
nacer de les roüer à coups de
bâton, de leur percer le corps
avec une épée, ou de leur
caffer: la têre avec le fuzi}, ils:
fe prefentent eux. nc T'È pour:
I.
cz Mouvelle Relation
ubir ces châtimens : Frapes:
_ moi, difent-ils, & tuüuës-moi
fi tu le veux: tu as raïon d’ê-
tre fâché ; & moi, j'ai tort de.
t'avoir offenfe.
Il n’en eft pas de:même ce.
pendant, quand on: lies. mal.
traite fans fujet ; car pour lors
tout eft à apprehender : &
comine: ils. font extrémement .
vindicatifs envers. les Etran.
gers , ils en:confervent le ref.
fentiment dans le cœur, juf.
qu'à ce qu'ils fe foienc entie-
rement vangez de l'injure ou
de l'affront qu'on leur aura
fait mal à propos, Hs s’eny-
vreront même tout Exprés, ou
ils feront femblant d'être
faouls d'eau-de- vie, pour éxe-
cuter leur’ pernicieux. defléin
“fe perfuadant qu'ils feront toû-
jours {ufffamment juftifiez du
crime qu'ils auront commis,
quan
& at
qu'ils
n’ave
ment
Ils
naire
che
auro:
ment
conn
triot:
dent
qu'o
ase
La
Ils
& li
autr(
auc
pofl
volo
dés
fen
| dé Gpfé 403
_ quand ils diront aux Anciens
& aux Chefs de la Nation,
qu'ils étoient faouls ; & qu'ils
n’avoient ni raifon , ni juge-
ment durant leur yvrefle. :
Ils ne fçavent, pour l'ordi:
naire, ce que c'eft que de re-
ficher d’une entreprife qu'ils
auront formée ; principale-
ment fi elle eft publique, &
connnuë de : leurs -compa-
triots ; à caufe qu'ilsapprehen:
dent d’encourir le’reproche
qu'on leur feroit, de n'avoir
pas eu affez de cœur pour l'ef:
fe&uer. | ÿ
Ils font tellement genereux
& liberaux , les uns avec les.
autres, qu’ils femblent n'avoir
aucune attache au peu qu'ils
poflcdent ;. s’en privant tres-
volontiers & d’un grand cœur;
dés le moment qu'ils connoif-
fent que leurs amis en ont:
x LL if:
A
404 Nonvelle Relation
befoin, Ileft vrai que cette:
inclination. genereufe fouffre
à. prefent. quelque alteration,
depuis que les François, par
le: commerce qu'ils. ont avec
eux, les ont infenfiblement
‘accoûtumez à troquer, & à ne
donner. rien pour rien : car a.
_vanc que la traite fût en ufage
parmi ces Peuples, c'étoit com.
me le fiecle d’or, & tout étoit
commun entr'eux. :
L'hofpitalité eft en fi gran.
de eftime chez nos Gafpefiens,.
qu'ils ne font prefque point
de diftinétion-entre le Domef.
tique & l’Étranger: ils logent
également les François, & les
Sauvages qui viennentde loin;
& ils. diftribuent de grand
cœur ,aux.uns & aux. autres,
_@e qu'ils ont pris à la chaffe,
au à la pêche; fe mettant peu.
en.peine qu'on demeure. chez.
CUXx. «
ê& mé
ticres.
bon v
confi
s'ils : €
princi
tant {
fienne
rir [eu
leurs
ves, d
lards ;
cun re
ou de
leur d
ment
verita
cœur
fe: a
qué
parm
à un
doufe
DaQons NA
+ dela Gabefits ‘40
eux. des. femaines, des mois,
& même des années toutes en.
tieres. Ils montrent toûjours
bon vifage à leurs hôtes, qu'ils
confiderent pour lors comme
s'ils étoient. de la cabanne,
principalement. fi on entend
tant foit peu la langue Gafpe.
fienne. Vous leur verrez nour-
rir leurs parens , les enfans de
leurs amis, des femmes veu-
ves, des orphelins, & des vieil«
lards ; fans jamais leur faire au -
cun reproche de la nourriture,
ou des autres fecours qu'ils -
leur donnent. Il faut affûré.
ment avoüer que c’eft-là une
veritable marque d’un: bon
cœur, & d'une ame genereu-
fe : auf eft.il vrai de dire,
que l'injure la plus fenfible
parmi eux, c'cft de reprocher
à un Sauvage, qu’il eft Me-
doufaoück., c'eft à dire qu'il
406 Nouvel Relation
eft avare. Voila pourquoy;
quand on leur refufe quelque :
chofe, ils difent fierement, Fu
es un 'avare: ou bien, Tu ais ‘
© mes cela, aimes.le donc tant
que tu voudras ; mais tu feras
toûjours uh avare, êt un hom-
me fans cœur. :
Ils font cependant ingrats en-
vers les Françoïs, & ilsne leur
donnent ordinairement rien
pour rien. Leur ingratitude
va même jufqu'à ce point,
qu'aprés les avoir nourris &
entretenus des chofes neceffai-
res à la vie, dans leurs befoins
& leursneceffitez, ils vous de.
manderont le falaire du moin-
dre fervice qu'ils vous ren-
dront. hd
Ils aiment l'honneur, & ils
font bien-aifes d’en recevoir,
lorfqu'ils viennent en traite
aux Häbitations Françoiles;
_qu'o
& c'
ter, :
fuzil:
leur
mêm
NOËS -
range
vant
sad
uy
vages
par 1
zils.
table
taines
les S.
nore,
aflez
habit
com
eftim
lemer
ê& c'eft auffi pour les Conten- .
qu'on les aime & qu’on les ho
#
dé la Ga/pefe. 409 |
ter, qu'on tire quelquefois les ”
fuzils, &' même du canon à
leur arrivée. Le Chef luy-
même aflemble tous les ca-
nots auprés du fien, & les.
range dans un bel ordre, a-
vant que de defcendre à terre,
pour attendre le falut qu'on
uy fait, & que tous les Sau-
vages rendent aux François,
par la décharge de leurs: fu.
zils. On admet quelquefois à
table les Chefs & lés Capi-
taines , pour montrer à tous
les Sauvages. de la Nation,
nore, On leur donne même
aflez fouvent , quelque bel
habit, pour les nor 3e du .
commun, & dont ils font une
eftime particuliere , principa-
lement s’il a été à l’ufage du
Commandant. des François.
408 Nouvelle Retañion
Ce fut peut-être pour cette
raifon, qu’un bon vieillard qui
m'aimoit tendrement, ne vou.
loit jamais paroître en aucu-
ne ceremonie , foit publique,
foit particuliere, qu'avec-une
calotte , une paire de gands
brochez , & un chapelet
je luy avois donnez: il fa
tant d'état. de. mon prefent,
qu’il fe croïoit quelque chofe
de plus grand qu'il n'étoit,
quoiqu'il fût alors tout ce
qu'il pouvoit être parmi fon
Peuple, dont il étoit encore
le Chef & le Capitaine, à li:
ge de plus de cent quinze ans.
Ce bon homme fe glorifioit,
& fe vantoit par tout:, d’être
mon frere, & difoit que nous
étions tellement liez d'amitié
l'un avec l’autre, que fon cœur :
& le.mien n'écoit plus qu'une
même chofe.; jufques-là:
me, qi
pagni
eut.
fe ce
parmi
conte.
Les
font {
qu'on
donne
oir ,
leur :
Pinful:
nit |
tion ©
à la g
{e., :
Tel
d'un ;
avoir
, par
qui b:
fuada
vivre
| de la Gafptfies -: 40ÿ:
me, qu'il vouloit me faire com.
pagnie par tout où j'allois,
peut-être autant pour profiter
de ce que l’on me donnoic
parmi les François, que pour
contenter fon amitié.
Les Gafpefiens, cependant,
font fi fenfibles aux affronts
qu'on leur fait, qu'ils s’aban.
donnent quelquefois au defef.
oir, & attentent même fur
leur vie ; fe perfuadant que
l'infulre qu’on leur a faite, ter.
nit l'honneur & la reputa-
tion qu'ils fe font acquis, foie
à la guerre , foit à la chaf.
Pa mous. co Vhur
Tels furent les fentimens
d’un jeuné Sauvage, qui pour
avoir reçû un coup de balet
par mégarde , de la férvante
qui balaïoit la maifon ; fe per.
fuada qu'il ne devoit plus fur-
vivre à cet affront imaginaire,
*. Mm
410 Nouvelle Relation
qui groffifloit dans fon idée, à
mefure qu'il y.faifoit reflexion.
Quoy, difoit:il en foi-même,
avoir été chaffe d’une manie.
re fi honteufe, & en prefence
d’un fi grand nombre de Sau-
vages mes compatriotes , & a-
prés cela paroître encore de-
vant leurs yeux ? Ah, j'aime
mieux mourir ! Quelle appa-
rence de me trouver dorefna-
vant dans les Affemblées pu.
bliques de ma Nation? Et
quelle eftime aura-t'on de
mon courage & de ma valeur,
quand il fera queftion d'aller
en guerre , aprés avoir été
bata & chaflé' confufémenc
par une Servante, de l’Habi-
tation du Capitaine des Fran-
çois? Il vaut mieux, encore
un coup, que je meure, En
cffec il entra dans le bois, en
chantant quelques chanfons
ma rq
Jugul
mert
ét at
Troie |
re, 6
à fe |
Ilper
& mi
blem
fœur
hazar
partic
me o!
toit
de ph
pleur
quie
nonc
aux S
Mon
dans
à l'H
Gafp
de la Gafpefe. ‘an
Jugubres, qui exprimoient l'a.
mertume de fon cœur: il prit
ê& attacha à un arbre, la ‘cour.
roie qüi luy fervoit de ceintu-
re, & comménça tout de bon
à {e pendre, & à s’étrangler.
Il perdit bien-tôt le jugement,
& même il eût perdu infailli,
blement la vie, ‘fi fa propre
fœur ne fe fût rencontrée par
hazard , mais par un bonheur
particulier, dans l'endroit me:
me où fon miferable frere s’é:
toit pendu. Elle coupa la cor:
de promtement ; & aprésavoir
pleuré comme mort, celuy en
qui ellé ne voïoit plus aucune
marque de vie, elle vint an-
noncer cette funefte nouvelle
aux Sauvages qui étoient chez
Monfieur Denys. Ils allerent
dans le bois , & apporterent
à l'Habitation ce malheureux
Gafpefien , qui refpiroit en-
Mo ÿ
di Nouvelle Relation
core tant foit peu, Je luy def.
ferrai les dents ; & luy aïant
fait avaller quelques cueille-
rée d'eau-de.vie , il revint à
luy : & peu de tems aprés,
il recouvra fa premiere fanté,
Son frere s'étoit autrefois
pendu & étranglé tout-à fait,
dans la Baye de Gafpé, à
caufé du refus qu’on luy fit,
d’une fille qu'il aimoit tendre.
ment, & qu'il recherchoir en
mariage : car enfin, quoique
nos Gafpeliens, comme nous
avons dit, vivent joïeux &
contens, & qu'ils éloignent
avec application, autant qu'ils
peuvent, tout ce qui peut les
affliger ; cependant, plufieurs
d'entr'eux tombent quelque-
fois dans une melancolie fi
noire & fi profonde, qu'ils
entrent tout d'un coup dansun
cruel deiefpoir , & atrentent
la ma
même !
Les |
font pa
les hon
fie, s’'ab
à la dou
fée par
ront re
dela m
de leur
& s'étr.
fois les
Millef
prehen
toutes !
bliques
fic exp
mettre
Rien c
capabl
nes , d
mifera
le te
* de la Gafpefié. 413
même fur leur vie. |
Les femmes & les filles ne
font pas éxemtes, non plus que
les hommes, de cette phrene.
fie,s’abandonhant entierement
à la douleur & à la trifteffe, cau.
fée par un déplaifir qu’elles au.
ront reçû, ou par le fouvenir
dela mort de leurs parens, &
de leurs amis : elles pendent
& s'étranglent, comme autre.
fois les femmes & ‘les tilles
Millefiennes, que la feule ap-
prehenfion d'être expolées
toutes nuës dans les places pu-
bliques , felon la Loi que l'on
fit exprés, empêcha de com-
mettre de femblables cruautez.
Rien cependant n’a encore été
_ capable jufques-ici, d'arrêter
la manie de nos Gafpelien.
nes , dont plufieurs finiroient
miferablement leur vie, fidans
le tems qu'on a connoiffance.
é Mm ii
æ4. Noguelle Relation
e leurs chagrins & de leur
defefpoir ;, par les chanfons
triftes & lugubres qu'elles
chantent, & qu'elles font re.
tentir dans les bois, d’une ma-
niere tout. à- fait douloureufe.
on ne les fuivoit par tout, Pour
empêcher & prévenir les effets.
funeftes de. leur rage & de
leur fureur. Il eft cependant
furprenant , de voir que ce
chagrin & ce defefpoir fe dif-
fipent prefque dans-un mo.
ment, & que ces Peuples, quel.
que affligez qu'ils paroiflent,,
effüient tout à coup leurs lar-
mes , arrêtent leurs foupirs.
& reprennent leur premie-
re tranquillité ; proteftant à
tous ceux, qui les accompa-
gnent, qu'ils n’ont plus d'a.
mertume dans le cœur : nde-
gouche., difent-ils ,. apche mon,
adidafion, apche: mou oùshças
| ‘dûla Gafpefié. 4is.
bi, apche mou kcdoukichtone-
bilchi. Voila mon chagrin paf-
fé; je c'aflüäre que je ne pleu-
rerai plus, & que j'ai perdu
le deffein de me pendre & de
m'étrangler.
. Ts font doux, paifibles, trai.
tables; aïant beaucoup de cha.
rité, d'amour & de tendreffe
les uns pour les autres : bons
à leurs amis. cruels & impi-
toïablés à leurs ennemis : er-
rans & vagabons ,‘induftrieux
cependant , & fort adroits à
tout ce qu'ils entreprennent ;
qjuiqu'à faire des füts de fuzils,
aufli bien. qu’on en peut faire
en France. J'en ai vû quel-
ques-uns qui avoient fait des
ferrures de bois ,.& les clefs
dé. même ; fur le modele de
celle: qui fervoit à fermer
nôtre cafletre, dans laquelle
étoient renfermez les orne-
Mm ïüij
SE SC A
on D
a
416 Nouvelle Relation
mens de la la Chapelle qui é.
toit à mon ufage,
On peut dire, à la lotiange &
à la gloire denosGafpefiennes,
qu’elles font fort modeftes,
chaîftes & retenuës, au delà
de ce qu’on peut s'imaginer;
& je peux dire, avec verité,
que je me fuis particuliere.
ment dévoüé à la Miffon de
._ la Gafpeñe, à caufe de l'in.
clination naturelle que les Gaf.
pefiens ont : pour l’honnêteté.
On n'entend pas dans leurs
cabannes, aucunes paroles def.
honnêtes , ni même de ces
difcours qu'on appelle à dou-
ble entente. Jamais ils ne
prennent devant le monde,
aucune liberté , je ne dirai
pas criminelle, mais même les
lus indifferentes ; point de
aifers , point de Dodianbie
parmi les jeunes gens de diffe.
2
où
rent fexe : en un mot, tout fe
dit, & fe fait dans leur ca-
banne , avec beaucoup de
modeftie & de referve.
Il n'en eft pas de nos Sau.
vagefles , comme de ces fit.
les de quelques Nations de
ce nouveau Monde, qui font
gloire de fe proftituer au pre-
mier venu, & que les peres
& les meres prefentent eux-
mêmes aux Chaffeurs & aux
Guerriers les plus fameux &
les plus confiderables : toutes
ces proftitutions honteufes
font en horreur & en abomi:
tion parmi nos Gafpefiens ; &
on voit fans admiration des jeu-
nes Sauvageffes afflez chaftes
& pudiques , four fervir d'é-
xemple, & apprendre à celles
de leur fexe, l’amour & l’efti-
me qu'elles doivent avoir pour
la pudeur & la chafteté,
de la Gafpefé. 417)
Re
" " rs É ÿ + Er La
$ , F -
TS as
7 > htns: re es ie du PE _—— ; ;
| 418 Nouvelle Relation
“Jen ai vd une, qui folli-
tée puiflamment, de fe ren-
dre aux pourfuites & aux
prieres d’un jeune Guerrier,
qu’elle ne pouvoit aimer fans
la perte de fon honneur, qui
luy.étoit aufi:cher que:fa vie,
. -& voulant en éviter les pour-
fuites infolentes, fe déroba de
la cabanne de fon pere, &s'en
éloigna de plus de cinquante
lieuës,. avec une de fes com.
-_.pagnes, marchant fur les gla-
ces & dans la neige, où elle
aima mieux paflér les nuits en
plein Hiver , fur 'quelques
Branches de fapin, que de s’ex-
-pofer à commettre un crime
qu’elle deteftoit infiniment
dans fon cœur. Le jeune Sau-
vage la :chercha iputilement
dans la compagnie des autres
Sauvagefles, qui ne pouvant
| Simaginer ce .qu'étoit deve-
hende
bée «
ou qu
vie, C
rin «
le
n ai
cepe
ment
le pa
à lac
quel
& de
Je
conc
vien:
teté
tous
fient
elles
mes
hon
yrai
. de Le Gafpeñe. Pre
nuë leur compagne , appre-
henderent qu'elle ne fût tom.
bée dans quelque precipice,,
ou qu'elle n'eût attenté fur fa
vie, dans le déplaïfir & le cha-
ogrin qu'elle avoit, de fe voir
piques par la brutalité de-
n amant : tous les Sauvages.
cependant , furent agreable.
ment füurpris, quand cette fil-
le parut quelque-tems aprés,
à la cabanne de fon pere, au-
quel elle fic le recit du fujet
& de la caufe dr {on abfence,
Je ne pretens pas cependant
conclure, par tout ce que je
viens de dire, que la chaf.
teré ait un empire abfolu fur
tous les cœurs de nos Gafpe.
fiennes ;: puifqu’on. voit chez
elles quelques filles & des fem.
mes libertines, qui vivent fans
honneur : mais enfin , il:eft
vrai que la boiffon d'eau- de:
ET ie OO UE Us
#10 ÆWeuvelle Relation
vie & lyvrognerie , caufent
ces déreglemens, felon le pro-
verbe, Zn vino Venus; puilque
celles qui n'en boivent pas
font fi jaloufes de leur hon-
neur, que non-feulement elles
ne s’abandonnent pas au mal,
mais au contraire , elles vont
même jufques à défaire & ren-
dre tout confus, par leur for-
te & genereufe refiftance, ceux
qui ont l’imfolence & la teme-
rité de les folliciter à la moin.
dre action criminelle, qui
._ peut les écarter de leur de.
voir,
1ls font naturellement vo-
Jlages , moqueurs , médifans,
&-diffimulez : ils ne font fide.
les à leurs paroles, qu'autant
qu'ils font retenus ou par la
crainte, ou par l’efperance;
& ils croiroient qu’on n'au-
roit pas d'efprit, d'être fi:
Een a
de la Gafpeñe. Ait
dele contre fon interêt,
Leurs juremens fe font com-
ue me ceux des Romains, ils ju-
Das rent par le Soleil, qu'ils ont a-
n- doré comme leur Divinité,
les par leurs enfans , par leurs
il; peres , & par tout. ce qu'ils
nt gftiment de plus cher & de
n- plus confiderable : comme les
Dr - Romains, qui juroient autre-
x fois par Jupiter, par Cefar, &
e- par les Dieux immortels. Il
ne ft vrai que nos Gafpefiens
ui mettent quelquefois les doigts
ee en croix , eninvoquant le faint
Nom de Jesus, quand ils
O- . jurent pour quelque chofe de
s, - Ja derniere confequence : il y
le en a même quelques-uns qui
nt jurent & blafphement le fainc
la Nom de Dieu comme les
C3 François, qui fervent, par leurs
a - mauvais éxemples , de pierres
1 de fcandale à ces Peuples,
412 Nouvelle Relation
par les blafphèmes éxecrables
qu'ils vomiflent contre celuy
que: les Anges adorent dans
le Ciel, & que les Demons
reverent dans les abîmes de
l'Enfer. 7
Jamais on n’a pû mieux ap-
pliquer qu’à nos Gafpefiens ,
es paroles du Difiique , Ru/i-
€a progenies nefcit haberemodum ;
parce qu'eneffetils ne {çavent
ce que c'eft de civilité, ni de
bien-feance, Comme ils s’efti-
ment tous égaux, auffi grands,
auf riches , aufli puiffans
les uns que les autres, ils fe
moquent ouvertement de nos
reverences , de nos compli-
mens, & de nos accolades : ils
n'Otent jamais leur bonnet,
quand ils entrent dans nos
Habitations, cette ceremonie
leur paroît trop embarraffan-
te; ils jettent leurs prefens par
* sw
: |
Jyent
terre,
ils les
ment !
ravant
difent
jeted
Voila
qu'ils
& ce
chez
donne
fens,
5 Ils {
leurs.
nuës
de pl
clure
maux
preni
pêc
ne
men
met
de la Gafpefie. 423 —
terre, au pied de celuy auquel
ils les veulent donner, & fu
ment une pipe de tabac, aupas
ravant que de parler: Tiens,
difent.ils, prens le prefent que
je te donne de tout mon cœur.
Voila lunique. compliment
qu'ils font en ce rencontre:
& cependant tout :eft civil
chez eux ; car tout ce qui
donne du contentement ‘aux
fens; pafle pour honnête.
: Ils font fales & vilains dans
leurs. cabannes, dont les ave.
nuës font remplies d’ordures,
de plumes, de copeaux, de ra.
clures de peaux, & aflez fou.
Jyent des entrailles des ani.
maux ou des poiflons qu'ils
prennent, à la chaffe, ou à la
pêche : dans leur manger, ils
ne lavent que fuperficielle-
ment la viande avant que de la
mettre au feu, & n'écurent
“218 … Nouvelle Relation.
jamais la chaudiere , que la
premiere fois qu'ils s’en fer.
vent : leurs habits font tous
crafleux par le dehors & par
le dedans, & remplis d’hui.
Je & de graifle, dont la puan-
teur fait fouvent mal au cœur.
Ils cherchent la vermine de-
vant tout le monde, fans fe
détourner tant foit peu: ils la
font marcher par divertifle.
ment.fur leurs mains; & ils la
mangent ,; comme fi c'étoit
quelque chofe de bon. Ils
trouvent l’ufage de nos mou-
choirs ridicule; ils fe moquent
de nous, & difent que c’eft
mettre des ordures dans fa po-
che. Enfin, quelque calme
qu'il fafle au dehors de la ca.
banne, il y regne toûjours un
vent du ponanttres-incommo.
de, que ces Sauvages lâchent
fort librement, fur tout lor{-
- qu'ils
_ftacle:
indiff
bilité
que 1!
mais
auf <
qui €
de no,
‘dire n
c'eft :
Peupl
Cas
autre
l'eau:
& qu
les Fi
toient
jourd’
cs. {0
de la Gafpefie. 21
qu'ils’ ont «à pence s
d'orignac, duquel on peut dire,
Corruptio optimi pellima.
L'oppofition eit grande au
Cbriftianifme, du côté de leur
indifférence , de leur infenfi-
bilité , & des autres défauts
que nous avons remarquez :
mais elle ne l'eft pas moins
aufli du côté de l’yvrognerie,
qui eft le vice prédominanc
de nos Gafpefiens ; & je peux
dire même, avec verité, que
c'eft un des plos puiflans ob-
ftacles à la converfion de ces
Peuples.
Ces Barbares, qui prenoïient
autrefois le vin pour du fang,
l'eau:de vié pour du poilon,
& qui fuioient avec horreur
les François qui leur prefen-
toient ces liqueurs, font au.
jourd'hui fi paflionnez pour
ées. fortes de boiffons, qu’ils
ie Nan
26 Noÿvele Relation
de fé faouler comme des bé-
tes, & ne boivent, à propre-
ment parler, que pour s'eny-
vrer : ce qui oblige les Mifion.
paires de regarder avec dou.
leur la traite immoderée de
l'eau-de.vie dans le Canada,
comme l’un des obftacles le
plus pernicieux ‘que le De-
mon pouvoit fufciter, au falut:
des François, & à l’écabliffe.
ment de = Foi parmices Na-
tions.infideles & barbares ; at-
tendu que tous les vices. &
les crimes qui fe trouvent or-
dinairement feparez: les uns
des autres ,.fe- reüniflent dans
la feule traite d’eau de-vie,
lorfqu'elle fe fait fans: regle &
fans moderation. |
L'avarice, l’interêt, & la cu.
pidité déreglée d'amafler des
| ft fontunprin ipe-d’honnenf,
er Ç
richeffes que le Fils de Dieu à
de la Gafpefe: 417:
| |
‘condamnées par à |
a fait de la pauvreté Evangeli.
que;eft la fource malheureufe-
mét feconde, des defordresfur-
prenans que commettent ceux
Qquicommercent & qui traitent
de. l'eau-de.vie aux Sauvages:
car vous remarquerez, s'il vous
plaîr, qu'ils les enyvrent touc
exprés ; afin que ces pauvres
Barbares étant privez de lu.
fage de raifon, ils les puiffenc
tromper plus facilement, &
avoir prefque pour rien leurs
pélléceries , qu'ils ne leur don-
neroient que pour un prix
jufte & raïfonnable, s'ils: €.
toient dans leur bon {ens. Ce
commerce eft frauduleux, &
‘oblige à reftiturion, du proraræ
de ce que la chofe peut va-
“loir, felon les formalitez de
Ja traite ;;ces Barbares n’aïant
ipas dans leur yvrefle la iberté,
Na i
418 Nouvelle Relation
pi le jugement qu'il faut pour
conclure un marché de vente
ou d’achat , qui demande un
confentement libre & mutuel
de part & d'autre.
Comme il n’eft pas permis
de vendre de{l’eau pour du vin,
ou pour de l’eau.de-vie, felon
qu'il arrive aflez fouvent, par
Je mélange de ces liqueurs dans
la vente & la diftribution de
ces fortes de boiffons : c'eft
auf le fecond déreglement
dont font coupables nos Trai-
teurs d’eau de- vie, qui colo-
rent cette injuftice du titre de
charité ; alleguant pour rai-
fons , qu'ils font certe mixtion
afin de ne pas enyvrer les Sau-
vages. Il eft vrai qu'ils feroient
en quelque maniere excufa-
bles, s'ils les récompenfoient
par d'autres marchandifes: mais
on {çait bien qu’ils n’en font
rien d
le mê:
doient
enyvre
‘Queur:
dant a
comm
feulem
Sauva:
vertur
dieres.
vendu
forte «
res fe
poüille
march
portée
ufage,
leur f:
L'im
les inc«
crimes
pêche
déregl
de La Gafpehe 4iÿ
rien du tout ;; qu'ils retirent
le même probe, que s'ils ven-
doient loïalement, & qu'ils les
enyvrent encore par ces li:
queurs mixtionnées ; fe ren,
dant ainfi, par ce malheureux
commerce , les maîtres non-
feulement des pelleteries des
Sauvages, mais même des cou-
vertures, fuzils, haches, chau-
dieres, &c. qu'ils leur auront
vendu bien cherement: en
forte que ces pauvres Barba-
res fe voient tout nuds, & dé
poüillez des pelleteries & des
marchandifes qu’ilsavoiëent ap-
portées , & traitées pour leur
ufage, & pour l'entretien de
leur famille, R
L'impureté ; les adulteres,
les inceftes, & plufeurs autres
crimes que la pudeur m'em-
pêche de nommer, font les
déreglemens ordinaires qui fe
430 Nouvelle Relation
commettent À roger tn
de-vie , de laquelle plufieurs
Traiteurs fe fervent pour abu.
fer des Sauvagefles, qui s'a.
bandonnent facilement durant
Jeur yvrefle, à toute: forte
d’impudicité ; quoique d'ail-
Jeurs | comme nous avons dit,
elles donneroient plûütôt un
foufflet, qu’un baifer, à qui-
<conque les voudroit porter au
mal, fielles étoient prefentes
à cles-mêmes,
Les injures, les querelles,
les homicides , les meurtres
& les parricides , font encore
aujourd'hui les fuites funeftes
de la traite d’eau de-vie : &
on voit avec douleur , des
Sauvages mourir ‘dans lerr
“yvreffe, s'étrangler eux . mê.
mes; le frere, couper la gorge
à fa fœur ; le mari, cafler la
tête à fa femme ; une mere,
jetter:
ou dat
étoufe
innoce
qu'ils
qu'eux
font !
C’eft :
tout r«
cabani
tête, d
en rep
mot : 1
rent à
leur ar
tres rc
fon.
{ent n
bachid
par ut
Dieu
une c
ne, p
lent q;
ou dans la riviere ; & le pere,
éroufer cruellement des petits.
innocens, qu'ils cheriffent &.
qu'ils aiment autant, ou plus
qu'eux-mêmes, quand ils ne
font pas privez de raifon,
C'eft un jeu pour eux, d’aller
tout rompre & brifer dans les
cabannes ; de crier à pleine
rête, des heures toutesentieres,
en repetant toûjours le même
mot : ils fe batent & fe déchi.
rent à belles-dents ; ce qui ne
leur arrive jamais, ou du moins.
tres rarement, hors de la boif-
fon. Les François mêmes ne
font pas éxemts de la fureur
bachique de ces Barbares, qui
par un effet de la colere de
Dieu juitement irrité contre
une conduite fi peu Chrêètien-
ne, pillent , ravager: & brû-
lent quelquefois leurs maifons,
à de la. Gafpefe: a \
jeter fon enfa Val le fev,
EE
g32 Nowvcelle Relation
Jeur magazin ,&-en viennent
affez fouvent à des extrémitez
plus fâcheufes.
J'abrege une infinité d’au-
tres defordres de la traite' im.
moderée qui fe fait à nos Sau.
vages, du vin, de l’eau. de- vie,
& de toute autre boiflon eny-
vrante, pour juftifier le zele
de Monfeis: l'Evêque de Que-
bec, des Recollets,& desautres
Mifionnaires, qui {e font hau.
tement déclarez contre ces
deforäres ; avec d'autant plus
de juftice, qu’ils ont reconnu
par une longue experience,
qu'elle étroit la caufe funefte
de la perte des biens fpirituels
& temporels des François &
des Sauvages de la Nouvelle
France ; & que parmi un grand
nombre d’obftacles , de fuper-
fütion, d'infenfibilité, d’aveu-
glement,
_falut
qu'il
rojient
\
glemc
puret
convc
fidele
bien :
blir !
Chrif
ples,
{aoulc
roit 4
mode
tion &
de. vie
être,
jeune
tant £
qu'il
pour
& à
une b
les M
de la Gafpefe. 433
glement, d'indifference, d’im.
pureté, qui s’oppofent à la
converfion de ces Nations In-
fideles, il y auroit toùiours
bien moins d'apparence d'éta-
blir folidement un veritable
Chriftianifme chez ces Peu.
ples, aufi long: tems qu'on les
faouleroit, & qu’onne garde.
roit aucune regle , ni aucune
moderation dans la diftribu-
tion & le conmerce de l'eau-
de-vie. C'étoit auf, peut.
être, ce que vouloit me dire ce
jeune libertin, qui ne fe met-
tant aucunement en peine du
falut des Sauvages, pourvû
qu'il en eût les pelleteries,
pour fatisfaire à fon ambition
& à fes intérêts , fe vanroit
qu'il feroit plus de mal avec
une bouteille d'eau.de-vie, que
les Mifionnaires ne leur fçau.
rojent faire de bien avec une
Oo
434 Nouvelle Relation
bouteille d’eau-benîte; c'eft à
dire qu'il damneroit plus de
Sauvages en les faoulant, que
les Mifionnaires n’en fauve.
roijent en les inftruifant des ve.
ritez du Chriftianifme,
Je ne veux pas m'arrèter ici,
aux raifons que nos Traiteurs
alleguent pour juftifier l'injuf-
tice de leur procedé ; difant
qu'il faudroit fermer les Ca-
barets en France: que ce n’eft
pas un peché de faouler un
François , encore moins un
Sauvage, en l’excitant même
à boire ; quoique l’on fçache
qu’ils ne prennent de l’eau. de-
vie expreffément que pour
s’enyvrer, ces Barbarcs ne
trouvant pas de plaifir dans
cette boiflon, qu'autant qu'el-
le leur fait perdre entierement
le jugement & la raifon : que
ce feroit ruiner abfolument le
comn
Colot
d'eau.
£aufe
reroie
les H
velle .
velle
faudr:
lice,
: céptai
paren
traite
mond
mode
du c
comn
du
avoit
tivem
prete
n'eny
parm
voioi
DE
de laGafpefe. 435
commerce & le trafic de la
Colonie, fi on ne donnoit pas
d'eau-de. vie aux Sauvages ; à
caufe que ces Barberes fe reti.
reroient chez les Anglois &
les Hollandois, de la Nou-
velle Angleterre, & de la Nou-
velle Hollande : qu'enfin, il
faudroit un Reglement de Po-
lice, & fur tout, point d’ac-
. ceptation de perfonnes, ni de
parens, ni d'amis, mais que la
traite fût accordée à tout le
monde , pour en ufer avec
moderation : afin que le profit
du commerce ne für pas,
comme ii avoit été autrefois,
du côté de ceux aufquels on
avoit accordé la traite, priva-
tivement à tout autre; fous
pretexte, diloit- on, qu'ils
n'eny vroient pas les Sauvages,
parmi lefquels cependant on
voïoit beaucoup de defordres
Oo i
436 Nouvelle Relation
& de déreglemens,
Il feroit fort aifé de répon:
dre à toutes ces raifons; mais
comme la plufpart fe décrui-
fent d'elles - mêmes , je dirai
feulement, qu'il feroit à fou-
hairer qu'on fit un Reglement
de police, fous des peines ri-
goureufes , pour arrêter les
defordres de cette malheureu.
fe boiffon : que la traite fût
commune, fans acceptation de
erfonne , afin d'éviter toute
jaloufie : & qu'enfin, chacun
voulüt bien relâcher quelque
chofe de fes interêcs ; afin de
faciliter la converfon de ces
Peuples, & l’établiffement du
Cbriftianifme parmi ces Bar.
bares, en les habituant & hu-
manifintavec nous, felon l'an.
cien projct des RR.PP. Re-
collets de la Province de Pa.
ris, qui ont l'honneur d’avoir
été les
nouve
l'ai fai
établi
Nouv
de la Gafpefie. 437
été les premiers Apôtres de ce
nouveau Monde , comme je
lai fait voir dans le premier
établiffem@t de la Foi dans la
Nouvelle France. Ç
CHAPITRE XVI.
Du Mariage des Gafpefiens.
Es garçons, felon la coû.
._ ytume ordinaire du Païs,
ne {ortent jamais de la caban-
ne de leur pere , que pour
aller demeurer chez quelques.
uns de leurs amis, où ils ef-
perent de trouver une fille,
pour fe marier avec elle : ils
n'ont pas plütôt formé le def-
fein de l’époufer, qu’ils en font
eux mêmes la propofition du
pere de la Sauvagefle ; parce
qu'ils fçavent bien que la fiile
Oo ii]
L
& ai
PR em OT PR Ge
ten. à ES
433 Nouvelle Relation
n'approuvera jamais leur re.
cherche, à moins qu'elle ne foit
agreable à fon pere, auquel il
demande s'il juge à propos
qu'il entre dans fa cabanne,
c'eft à dire dans fon alliance,
en époufant fa fille, pour la.
quelle il luy protefte avoir
beaucoup d'inclination. Si le
pere n'agrée pas la recherche
du jeune Sauvage, il luy dir,
. fans autre compliment , que
cela ne fe peut faire: & cet
amant , tout paflionné qu'il
puifle être , recoit paifble-
ment cette réponfe, comme
l'arrêt decifif de fon fort &
de fes amours, & cherche ail-
leurs quelqu'autre maîrreffe.
Xl n’en eft pas de-même, fi le
pere trouve que le parti qui fe
prefente foit avantageux pour
fa fille : car pour lors, aprés
avoir donné fon agrément à
cet a
ler à
fa vo
la re
voula
bares
tions
de n
d'épc
ne fc
mer,
plaife
C'eft
mere
fent
enfa
qu'il
ble
con
quoi
fe ri
de |
croi
être
de la Gafpefle. 439
cet amant , il luy dit de par.
ler à fa maîtreffe, pour fçavoir
fa volonté fur une affaire qui
la regarde uniquement ; ne
voulant pas , difent ces Bar-
bares , violenter les inclina.
tions de leurs enfans en fait
de mariage , & les obliger
d'époufer un homme qu’elles
ne fçauroient fe réfoudre d'ai.
mer, ni par force, ni par com.
plaifance , ni par inclination.
C'eft ainfi que les peres & les
meres de nos Gafpefiens, laif-
fent une entiere liberté à leurs
enfans , de fe choïlir le parti
qu'ils jugent le plus convena-
blé à leur humeur , & plus
conforme à leurs amitiez ;
quoique cependant les parens
fe refervent toûjours le droit
de leur indiquer celuy qu’ils
croient raïfonnablement leur
être plus. avantageux : mais
Oo üiij
1.4
—
125 ML
8?
æ
«E
_)
zu
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à = —
OS
«un
ze
440 Nouvelle Relation
enfin, il n’en eft que ce que
véulent ceux qui fe doivent
marier ;, & ils fçavent fort bien
dire, qu'ils ne fe'marient.pas
pour les autres, mais pour eux-
mêmes. tn L
Le garçon donc, aprés le
confentementdu pere, s'adrel.
fe à la fille, pour fonder fes
inclinations : il luy fait un pre.
. fent, de tout ce qu'il peutavoir
de confiderable ; en forte que
_fi:elle agrée fa recherche; elle
Je reçoit, l'accepre avec plai-
fir, &’luy offre reciproquement
de fes plus beaux ouvrages,
p'aiant garde, difenc.elles, de
recevoir la moindre chofe de
ceux qui les recherchent en
mariage, pour ne pas con.
traéter auctin engagement à
véc un jeune homme qu'el.
y n’ont pas deflein d'épou.
le : |
© * dela Gafhefe. - _A4ai
“Les prefens M êc ste
céptez de part & d'autre;
le Sauvage rétourne chez
lty, prend congé de fes pat
rens , & vient demeurer uné
année toute entiere dans la
cabanne du pere de fa maîtref:
fe ; auquel ; felon les Loix du
Païs, il doit fervir, & done?
toutes les pelleteries qu'il fait
à la chaffe ; à peu prés comme
fit autrefois Jacob , qui fervie
fon beau. pere Eaban, avarit
que d’époufer Rachel.: Il faut
enfüite, qu'il fe montre bon
.Chaffeur, & capable de nourrir
une groffe famille ; qu'il{e remi -
de agreable, obeïffant, promt
à faire tout ce qui régarde le
bien & l'utilité de la cabanne,
_ & adroir aux éxercices 'ordit
naires de la Nation : afin de
meriter l'eftime de fa mañ
treffe , & luy faire conneître
442 Nouvelle Relation
qu'elle fera parfaitement bierr-
heureufe avec luy. La fille,
de fon côté. fait auf de fon
mieux ce qui eft du ménage, &
s'applique éntierement durant
cette année, fi la recherche
du garçon luy plaît ; à faire
des raquettes, coudre les çca-
nots, accommoder des écor.-
ces, paffer les peaux d'orignaux
& de caftors, aller à la tra.
ne, en un mot, faire tout ce
qui. luy peut donner. la répu.
tation d’être une bonne ména,
gere. ns Por Sie,
. Comme ils font tous égale.
ment pauvres & riches , Finre.
sét ne prefide jamais à leurs
mariages ; aufhi n’eft. il pas
quettion de doüaire, de pof-
fefion.; ni d’herirage, de con,
tra&,ni de Notaire,qui reglent
_ Jesbiens des deux parties en cas
_ de divorce : c'eft affez qu'ils
. dela Gafiefe: 445
afent une couverture, ou quel.
que robe de caftor pour fe
mettre en ménage ; & tout ce :
.que les plus riches peuvene
_.efperer, c’eft une chaudiere,
un fuzil, un bate-.feu, un coû-
teau , une hache , un canot,
& quelques autres bagatelles,
qui font toutes les. richelfes
de ces nouveaux mariez, lef.
quels ne laiffenc pas cepen.
-dant de vivre contens , lorf-
que ce peu leur manque; par
.ce qu'ils efperent de trouver
en chaffant, dequoy avoir a-
bondamment leur befoin &
Jeur necefité. 00
Plufieurs fe font perfuadez
.trop facilement, que le jeune
homme abufoit de fon époufe
future , durant cette année
qu'il ef obligé de demeurer
dans la cabanne de fa mäi-
trefle ; car outre que c'eft une -
ET DRE re pr OI UE + ”
444 Nouvelle Relation
coûtume & une Loi inviola-
ble chez nos Gafpefiens, qu'il
n'eft pas permis de tranigref-
fer, fans expofer toute la Na-
tion à quelque malheur confi-
derable, il eft veritable de dire
que ces deux amans vivent l’un
«avec l’autre comme frere &
fœur , avec beaucoup de re.
-ferve ; n'aïant jamais appris,
ns tout le tems que jai demeuré
-dans la Gafpefie, qu'il fe foit
-paflé quelque defordre entre
eux : attendu même que les
femmes & les filles, comme
nousavons dit, font affez mo-
deftes d'elles - mêmes ;. pour
n'accorder en ce rencontre au-
-cune liberté qui foit contraire
-à leur devoir. | à.
: Eors donc que deux parties
fymbolifent d’humeurs & d'in.
clinations , ‘on convoque fur
-h fin de l'année, les plus an.
L
de la Gafpefie. 44
Ciens de la Nation ,. les patens
& les amis des époux futurs,
au feftin qui fe doit faire, pour
celebrer . publiquement leur
mariage, Le jeune homme eft
obligé d'aller à la provifion;
& le regale eft plus ou moins
magnifique, qu'il fait une chaf-
fe , ou une pêche, plus ou
moins avantageufe : on fait les.
harangues ordinaires, on chan-
te, on danfe , on fe divertit;
ê& on donne , en prefence de
toute l'affemblée, la fille au
garçon , pour fa femme, fais
aucune autre ceremonie. S'il.
arrive pour lors, que l'humeur
de l’un, foit incompatible avec.
le genie de l’autre, le garçon
‘ou la fille fe retire fans bruir;
& tout le monde eft auf con.
tent & farisfaic, que fi le ma-
riage avoit reüffi : parce, difent.
is, qu'il ne faut pas fe marier
: 446 Nouvelle Relation .
de fes jours. | À
Il ÿ a cependant beaucoup
d'inftabilité dans ces fortes
d’alliances ; & les jeunes ma-
riez changent aflez facilement
d’inclination, lorfqu'ils paflent
uelques années fans avoir
‘enfans: car enfin, difent.ils,
à leur femme, je ne me fuis
marié avec toi, que dans l'ef-
erance de voir dans ma 'ca-
anne une famille nombreufe ;
& puifque je ne peux ‘avoir
d'enfans avec toi, feparons..
nous , & cherchons ailleurs
chacun nôtre avantage. En
forte que s'il fe trouve quelque
folidité dans les mariages de
nos Gafpefiens , c'eft feule-
ment lorfque la femme donne
à fon mari des marques de fa
fecondité ; & on peut dire avec
verité, que lesenfans font pour
pour être malheureux le refte
de la Gafpefie. 447
lors comme les liens indiflolu.
bles, & la confirmation du ma.
riage de leurs pere & mere,
qui fe tiennent fidele compa-
gnie, fans jamais {e feparer,
& qui vivent en fi grande u-
nion l’un avec l’autre, qu'ils
femblent n'avoir plus qu’un
même cœur, & qu’une même
volonté. Ils s'aiment cordia-
lement, & s'accordent admira.
blement bien ;, vous ne voïez
point de querelles, d'inimitiez,
ai de reproches parmi eux :
les hommes laiflènt la difpo-
fition du ménage aux fem-
mes , fans les inquiéter : el-
les coupent , elles tranchent,
elles donnent comme il ur
plaît, fans que le mari ‘en
fâche ; & je peux dire, que je
n'ai jamais vû le Chef de la
cabanne où je demeurois, de-
. mander à fa f:mme, ce que
?
” M ir a NUE REPORTER RE, FE +
og à = and sos nn om 2 art :
) - $ ' ÿ UE -
AE
448 Nouvelle Relation
devenoit la viande d'orignac
& de caftor, quoique tout ce
qu'il en âvoit amaflé diminuät
affez vite. Je n'ai non plus
jamais oùi les femmes fe plain.
dre, de ce qu'on ne lesinvitoit
pas aux feftins, ni aux con-
feils ; que les hommes fe di.
vertifloient, & mangeoient les
bons morceaux ; qu'elles tra.
vailloienc inceflament , allant
querir le bois pour le chaufa.
ge faifant les cabannes, paf.
ant.les peaux, & s’occupant
en d’autres travaux affez pe-
nibles , qui ne fe font que par
les femmes. Chacun fait fon
petit devoir doucement, pai-
fiblement, & fans difpute : la
multiplication des enfans ne
les embarraffe pas ; tant plus
ils en ont, tant plus font-ils
_-contens & fatisfaits.
. On ne peutexprimer Ja dou-
= Icur
>nac
t ce
nuât
plus
ain-
toit
on-
di.
tles
tra.
lant
ufa.
paf.
ant
pe-
par
La
pai-
4 La
ne.
plus
tils
jou
'déla Cafpefiè: 4
leur d'un on quoi
perd fa femme. Il eft vrai qu'au
dehors il diflimule autantqu'il
peut , l’'amertume qu'il en a
dans le cœur; parce que ces
Peuples eftiment que c'eft une
marque de foiblefle, indigne
d'un homme qui eft tanc {bic
peu brave & genereux, de pleu-
-reren public. - Sidonc le mari
verfe quelquefois des larmes,
c'éft feulement pour montrer
qu'il n’eft pas infenfible à Ja
mort dé fa femme, qu'il aimoic
tendremént ; quoique dans’ fon
particulier il eft vrai de dire,
- qu'il s’abandonne entieremenc
à la melancolie, qui le fait mou
“rir-affez fouvent , ou qui 4e
porté jufques aux Nations les
pluséloignées, pouf ÿfaire la.
guerre, & noïer dans-le fang
: de fés ennemis, la eriftefle &c
Ja douleur qui d'accable: *:
Pp
«450 Nouvelle Relation
CHAPITRE XVII.
De Le maniere dont les Gafpefiens
… font la guerre.
: C1 nous recherchons les mo.
AD vifs & les fujets particuliers
qui ont animé ces Peuples à
da guerre, nous n'en trou.
-verons, pas d’autres, que ‘le
defir,de, vanger une injure
qu'ils ont reçë , ou. plü.
tôt l'ambition de fe:faire
craindre &, redouter des Na.
»tions , étrangeres :, d'où vient
qu'on a vû des Sauvages tra-
“merfer de grands Païs, avec
. quelques poigneces de bled
. :#d‘ode pour toute provifion;
-éencher fur la neige, fouffrir
la faim & la foif, & s’expoler
aux injures du tems, dans les
de la Gafpefe. AGE
faifons les plus rigoureufes,
attendre des dix à quinze jours
derriere un arbre, pour trou.
ver l'occafion de furprendre,
combatre, vaincre leursenne-
mis, leur enlever la chevelu-
re, & retourner au Païs char.
gez de ces cruelles dépoüil.
les :'afin de marquer à toute la
Nation , qu'ils ont aflez de
courage pour fe vanger eux-
{euls des : infultes: qu'on’ leur
aura faites ,: lorfqu'elle, ne: fe
met pas en état d'entrer
elle-même dans leur reflenti.
men, | fe
« L'interèt, ni le defir d'éten-
dré les limites de kur Provin.
ce ,ne prefident jamais dans
Je Confeil de guerre ;, &ilsn’at-
taquent pas leurs ennemis dans
de deflein de s'emparer derleur
Païs, où de les aflijertir aux
Loix & aux Coûrumes de Là
_ Ppi
RE
4ÿz Novuëlle Rélation
Gafpefie : ils font trop com.
tents , pourvd qu'ils -puiflene
avoir l'avantagéde-dire, Nous
avons vaincu telles & telles
Nations ; nous nous-fommes
vangez de nos ennemis ; &
noùs en avons enlevé uneinf.
nité de: chevelures, aprés en.
avoir fait un grand carnage
dans la chaleur du com-
bat, : té:
Quoique: nos : Gafpefiens.
jouiffent des douceurs de la
“paix, & que je parle ici plû.
tôt de la guerre des anciens.
de cette Narion, que deceux.
d’äprefent, qui femblentavoir:
enticrément perdu cetré hu.
meur belliqueufe avec laquel.
Je leurs ancêtres ont dompté
autrefois, & triomphé-glorieu-
{ement des Nations les.plus
noïbreufes. de la. Nouvelle
France; ils Confervent cepen:
«dé lrGafhehe:- 453.
dant encore un refte de cruau.
té, &t un defir d’aller en guerre
contre les anciens ennemis de
la Nation, & particulierement
contre les Sauvages fituez au
Nord de l’embouchüre du
fleuve de Saint Laurent, qui
redoutent. nos. Gafpeñens ;
comme les plus terribles &
les plus cruels de leurs enne;
mis, spi
.… Nous appellons ces Barbares
les pettis Éfximaux, pour les
diftinguer des grands; qui de.
meurent à la Baye des Efpa-
gnols , où les Bafques vont
faire la pêche de Moruë , avec
beaucoup de perils &;, de dan:
gers, à caufe de la guerre im-
placable qu'ils ont avec ces
Sauvages. . EE 9
; La fource & l'origine de
setteguerre vient, de ce qu'un
Matelot Bafque ou Efpagnol
.
LE
“434 Nouvelle Relrion
s'étant égaré dans les bois:
fans pouvoir fe ranger à bord
avañt le départ des navires,
qui lé chercherenc & l'atten-
dirent inutilement, fe vit obli.
gé de refter dans les cabannes
des Sauvages, qu'il rencontra
heureufément , ‘aprés beau.
coup de peines & de fatigues.
Ces Barbares firent rout ce
de pûrent, pour le confoler
fes difgraces: ils luy donne.
rent même la fille du plus
confiderable de leurs Capitai-
nes, laquelle il'époufa, & ve:
cut pailiblement avec elle.
Cette Sauvagefle avoit: pour
Juy toute ha'complhaifance ima.
ginable , principalemént de-
puis qu’elle fe vid en état d’e-
tre bien.rôt la mere:d’un en-
fant”, qu'elle fouhaitoit avec
pallion ; pour engager fon
- mari à l'aimer cordialement.
L'Hiver fe pafla fort agrea-
‘blement , les navires arrive.
rent à l'ordinaire ; le Capitai-
ne. fut réjoûi de trouver fon
Matelot en parfaite fanté, &
d'apprendre la maniere obli-
géante dont les Sauvages: en:
savoient agi à fon égard : il
fic à tous les Efgimaux un fef-
tin folemnel de reconnoiffan-
<ess. & il n'y eut que ce
miferable ,. qui: fut non. feu-
Jement infenfible aux ami.
tiez qu'il avoit reçüës de €es
Peuples, mais qui prit même
la refolution funefte de cou.
per la gorge à fa femme, avant
que de retourner en France.
Animé de rage & de:fureur,
& diffimulant cependant le
cruel déffein qu’il avoit’concû
contre celle qui luy avoir fauvé
k vie, il fit femblantde vouloir
aller à la chaffe, pour regaler
2 si vint ds Pr en net a
» à
L.
À
#56 Nouvelle Relation :
les François: à cet effet, ils'é.
loigne des navires, il s’écèr-
te des cabannes, s'embarque
en canot avec fa femme ; &
. Étant arrivé dans un endroit
où couloit un agreable ruif-
feau entre deux rochers , il y
‘débarque avec eile;la querelle,
Ja jette par terre, la tuë, l’af-
_fomme , & pour comble de fa
cruauté , il luy ouvre le ven-
tre avec fon: :coûteau , pour
-woir fi les enfans étoient con-
eûs & formez dans lé fein dés
Sauvagefles |, comme dans Je
fein des femmes de l'Europe.
-H femble que la Nature luy
#eprocha tout auffi.tôt l'hor-
reur de fa cruauté, & l’énor-
-mité de fon attentat, en luy
faifant:voir le corps d’un perit
enfant: qui fe plaignoit ta-
-citement , de ce qu'il le fai
foit mourir fi cruellement.
; aprés
de la Gapefe. - 457
“aprés luy avoir donné:‘la :
vie. |
Je ne fçaïpas G ce Matelot
_ déaaturé, qui s'émbarqua.4-
prés une: aétion fi noire & fi
méchante, conçut tout le re.
gret qu’il en devoit avoir dans
Je cœur; maisje fçai bien que
les Sauvages en furent fi fen-
_fiblement outrez de douleur,
qu'ils ont fait pañler fur les EL.
pagnols & fur les Bafques, la
vengeance qu'ils jurerent tous
contre l’auteur. d’un meurtre
fi déreftable : ils en ont en
effet tué & mangé un grand
nombre depuis ce tems- (à, fans
diftin@ion de l'innocent, ou
du coupable. Les armes de
cés Antropophages font.ordi-
nairement l'arc & la fléche,
avec lefquelles ils font velle-
ment adroits, qu'ils tuent au
vol toute forte d’oifeaux, &
k l -
Fa 4 + “. «
RU AREA
RS
. Ë
“458 _ Nouvelle Relation
qu'ils tran{percent affez fou:
vent leurs ennemis de part eh
‘part : les coups en font tres.
dangereux ; par cé qu'il y a
toûjours au bout de ces flé-
ches une efpece de dard, qui
refte dans la plaie , quand
on les veut retirer, QUE
ques.uns cependant ont l'u-
fage des fuzils, aufli-bien que
nos Gafpefiens, qui ont défolé
deux ou trois fois la Nation des
petits Efkimaux. |
‘On ne voit pas de bagage,
ni de femmes dans leur ar-
mée , comme dans celle de
_« Darius, à qui un trop grand
aîtirail fit perdre la vie, âvec
le Roïanme. Nos ‘Guerriers
n'ont rien de fuperflu : ils fe
contentent , comme les Sol
dats d'Alexandre, d'avoir de
bonnes armes, & fort peu de
provifions, quoiqu'ils portent
de laGafpefe. :
da guerre dans 146 les de
éloignez , où ils trouvent a-
bondamment ce qui leur eft
neceffaire ; parce qu'il y a tous
les jours une bande de Sauva.
ges 'qui chaffent, pour nour-
sir le corps de l’armée , qui
| gagne todjours païs.
Jamais ils n'implorent le {e-
cours de leurs alliez , que dans
da derniere necefité ; trouvant
dans leur ambition aflez de
courage, pour combatre: &
vaincre leurs ennemis, lorf.
qu'ils ne font pas invincibles:
ils demandent cependant des
troupes auxiliaires à leurs al-
Aiez,, s'ils ne peuvent terminer
eux-mêmes leurs differens; &
ils députent des Ambafla-
deurs, avec de coliers de pour-
celaine, pour les inviter à lever
la hache contre les ennemis de
Ja Nation, | ù
Qu i
«
460 Nouvel Relition
Jamais. encore on ne décla-
re la gucrre, que par le con-
feil des Anciens, qui feuls de-
cident en dernier reflort des
affaires du Païs, & prefcri-
_ vent l'ordre qu'il faut tenir
dans l'éxecution de leurs en.
treprifes militairès ; ils fixenc
le jour du départ, & convo-
quent au feftin de guerre les
jeunes Guerriers, qui s’y trou-
vent avec leurs. armes ordi-
naires, bien refolus de com.
batre genereufement pour les
incerêts de la Nation, Ils.fe
_: matachient la face de rouge,
avant que de partir ; afin,
difent.ils, de cacher à leurs
camarades & à leurs ennemis,
Jes differens' changemens de
couleur , que la crainte natu-
relle du combat fair paroître
quelquefois fur le vifagé, &
dans le cœur des plus bra-
_ “de la Gafhefe. 46!
ves & des ln srenides
font pas plûtôt âchevez, qu'ils
s’'embarquent dans des cha-
Joupes, & traverfene aux Ifles .
de Maingan, païs des petits
Efrimaux : il n’eft pas de fem-
mes, ni de filles qui n'exci-
tent leurs maris & les jeunes
gens à bien faire leur de-
voir.
‘Etant arrivez chez les enne-
mis, ils réconnoïflent le ter-
rein , obfervent les endroits où
font cabannez les Efximaux,
Hs les attaquent vigoureufe-
ment , & lévent la chevelure.
à tous ceux qui fuccombent
fous la force de leurs armes,
s'ils font affez heureux pour
demeurer les maîtres du champ:
de bataille. 1
: C'éft pour fatisfaire. à leu Se
Q9 üj
Les harangues, les feftins,
les chanfons & les danfes ne
LS le ADP ENS ep utile DllD
462 Novvele Relation
cruauté, que tous ces Barba=
res portent toûjours un coû-
teau pendu à leur col, avec:
lequel ils font des incifions à
Ja tête de leurs ennemis, &
enlevent la peau à laquelle
font attachez les cheveux,
qu'ils emportent , comme les
monumens glorieux de leur
valeur, & de leur generofité :
femblables en cela à ‘nos an.
_ ciens Gaulois, qui ne failoient
pas moins de trophée que nos
Gafpefiens, de la tête de leurs.
ennemis, qu'ils laifloient pen.
dre au poitrail de leurs che.
vaux , au retour de la guerre.
Hs les attachoient Même à.
Jeurs portes, à peu prés com-
me on fait encore aujourd’hui
les hures des ours & des fan.
gliers, . crc
Le combat fini, tous nos
Guerriers s'embarquent pour
de la Gafefie. 463
retourner au Païs, où tous
ceux de la Nation les reçoi-
vent , avec des réjoüiffances
extraordinaires. Les filles &c
les femmes paroiflent toutes
matachiées, & parées de leurs
coliers de raffade & dé pour.
celaine , fur le bord de l’eau,
auffi tôt qu'on Re les
chaloupes viétorieufes des Gaf-
pefiens ; afin de recevoir les
trophées & les chevelures que
leurs maris apportent du com.
bat : elles 6 jettent même à
l'eau avec precipitation, pour
les aller querir, & plongene
dans la riviere ou dans la mer,
à chaque fois que les Guer-
riers font des huées:.& cris de
joie, qui marquent le nombre
des ennemis-qu’ils ont tué-fur
la place, & des prifonniers
qu'ils amenent, pour leur fai-
re fouffrir les. courmens &:les
. Qa ü
464 Nouvelle Relation
les fuplices ordinaires.
Si quelqu'un d’entr'eux eft
refté dans le combat, ils en
font un deüil particulier , &
donnént quelques jours à ka
douleur & à la trifteffe, On
faie enfuite les feftins des
morts, où le Chef expofe dans
fa harangue les belles actions
de ceux qui fe font diftinguez;,
& qe ont morts dans le
combat. Un profond filence
fuit immediatement ; mais il
efk tout à coup interrompu par
les parens des défunts , qui
s'écrient de routes leurs for.
ces, & difent : Qu'il ne s’agit
pas de pleurer davantage un
malheur anquelil n’y a plus de
remede; mais bien de vanger
Ja mort de leurs compatriots,
jar une entiere defolätion de
eurs ennemis. .C'eft ainf que
gos-Sauvages vivent prefque
de le Gafpefir. 465
toûjours en guerré âvec les
Efrimaux ; câr comme il et
impoffible qu'il n'em demeure
jours q clqu'un fur la pla-
ce, lorfqu'ils fe batent contre
ces Barbares , ils conçoivent
aufli todjours de nouveaux
deffeins de s’en vanger, à quel:
que prix que ce foit, :
* Les prifonniers cependant,
font ceux qui fouffrent:le plus :
en effet, files Diomedes , le
Buziris , les Diocletiens, tes
Nerons, & leurs femblables ;
vivoientencore, je crois qu'ils
aurorent «en horréur ka ven-
geance , les ‘fuplices , & la
cruauté des Sauvages de la
Nouvelle France , & fur tout
des Iroquois, envers leurs pri-
fonniers ; car enfin, couper les
doigts à leurs ennemis, ou les
brûler avec des tifons ardens
par tout le corps ; leur arræ
466 Nouvelle Relation
cher les ongies ; leur taire
manger leur propre chair, a-
prés qu'elle efk toute grillée
& rôtie par la violence du
feu ; verfer du fable brûlant
& tout rouge, fur les plaies
du patient ; paffer des bâtons
dans les nerf des bras & des
jambes, & les tourner jufques
à ceque le corps devienne en
double, par la retraction de
ces nerfs, faire rougir des ha
ches, & les mettre en for-
me de colier embrafées fur le
corps : ce ne font là que les
fuplices ordinaires , que les
Iroquois & les autres Nations
fonc. fouffrir à leurs prifon<
niers.
Il m'a paru même, que nos
anciens Gafpefiens n'ont pas
été moins cruels que les au-
tres ; puifque de nos. Sau-
vages d'aujourd'hui ont faic
. de la Cape, 467
voir depuis quelques années,
un refte de leur cruauté, dans
_ da guerre qu’ils eurent avec
les Anglois de la Nouvelle
Angleterre : en effet, aïanc
pris dans la chaleur du com.
at,un Officier Anglois qui
s’étoit fait diftinguer, par le -
grand nombre des Sauvages
qu'ilavoit couchez fur le car-
reau, ces Barbares animez de
rage & de vangeance, le dé-
poüillerent tout nud, & firent
deflus fon corps plufieurs in-
cifions, dans lefquelles ils pa£
ferent & lierent tous les ru.
bans qu’il avoit defFus fon ha-
bit ; ais avec tant d'inhuma-
nité, que ce pauvre Anglois
expira dans ce cruel fuplice.
Jls ne font pas cependant fi
cruels à l'égard des femmes &
des enfans : bien au contraire,
ils Les nouriffent & les élevene
468 Nouvelle Relation
parmi ceux de leur Nation;
ou bien ils les renvoïent ordi-
nairement chez eux, fans leur
faire aucun mal. On leur cafle
cependant quelquefois la tête,
à coups de hache, ou de maf-
fuë. | Le
On auroit peine à croire [a
conftance avec laquelle les
prifonniers fouffrent toutes les
eruautez de leurs ennemis,
qu'ils bravent même au mi-
heu des fuplices ; jufqu’à leur
reprocher qu’ils n'ertendent
rien à les faire fouff:ir, & les
menacer de les traiter bien
plus cruellement, s'ils les te-
noient dans leur Païs. Vous di-
riez , à les voir chanter au mi-
lieu des brafiers qui les envi-
ronrient de toutes parts, qu'ils
font infenfibles à ces ardeurs:
Hé bien, vous metuërez, di-
fenc-ils à leurs boureaux ; vous
. de la Gafpefie: 469
me brûlerez : mais auff il faur
que vous fçachiez que sage ai
tué & brûlé plufieurs -des vô-
tres ;: Si vous me mangez ; je
me confole d'avoir auffi mange
quelques-uns de vôtre Nation.
Faites done tout ce que-vous
- voudrez ; j'ai des oncles , j'ai
des neveux, des freres & des
coufins, qui vangeront bien
ma mort, & qui vous feront
fouffrir plus-de tourmens, que
vous n'en fçauriez invençer |
. contré-moi. Mourir de cette
forte chez les Sauvages, c’eft
mourir én grand Capitaine,
-& en homme de cœur : auffi
cts Barbares font:ils boire à
Jeurs enfans le fang de ceux
qui meurent fans fe plaindre
dans lestourmens ; afin de leur
-en infpirer le courage & la
-generofité. C’eft une réjoüif-
fance publique, lorfque le pa-
@7o Nouvelle Relation
tient pleure, fe plaint, ou fott.
ire dans l’excez de fes dou-
eurs: c'eft pourquoy ces Bâr.
bares luy font fouffrir tous les
maux imaginables, afin d’obli-
-ger celuy qu'ils tourmentent
à fe plaindre , & confefer
qu'ils font adroits & inge-
aieux à tourmenter les prifon-
niers,
CHAPITRE XVII.
De la Chaffe des Gafpefiens.
Os Sauvages re pas
NN #emplos plus honora.
ble que la chaffe, aprés la
guerre; & ils ne s 'acquierent
pas moins de gloire & de re-
putation, par le nombre des
orignaux & des caftors qu'ils
furprennent & qu'ils tüent à
——
de la Gafiehe. a:
la chafle, que cha nombre
des chevelures qu'ils enlevent
de deffus la tête de leurs enne.
mis. ; 4
La chafle à l'élan ou ori-
_ gnac, fe fait en toutes les fai.
* {ons de l’année: celle de l’Hi.
ver eft la plus commode & la
plu favorable, principalement
lorfque la neige eft haute, fer.
me, dure & gelée, d caufe que
Jes Sauvages aïant des raquet.
+es aux pieds, approchent fa-
Cilement de l'élan, quienfon-
ce, & ne peut fe dérober à la
pourfuite des Chafleurs. Il
n’en eft pas de. même en Eté,
parce que ces animaux cou-
rent avec tant de viteffe, qu'il
eft prefque impoflible de les
joindre, quelquefois même a-
prés dix jours de courfe.
L'orignac et haut comme
un cheval ; il a le poil grifon,
La
473: Nouvelle Relation
_ «la tête à peu prés'comme celle
-d'un mulet, & porte fon bois
double comme le cerf, excep-
té qu'il eft large comme une
. planche, & long de deux à
trois pieds, garni aux deux cô-
tez de cornichons, qui tom-
. bent l’Automne, & fe mul.
tiplient au Printems, par au-
. tant de nouvelles branches
qu'il à d'années. Il broute
l'herbe, & paît dans les prai-
-ries fur le bord des rivieres,
.& dans les forêts durant l’Eté :
il mange en Hiver , les poin.
tes des arbres les plus tendres,
. la le pied fourchu : le gau.
.che de derriere guerit du
haut-mal ; mais il faut le pren.
-dre, difent les Sauvages, dans
le tems qu’il tombe luy-même
de ce mal, duquel il fe guerit
. «en portant ce pied gauche à
fon oreille, On trouve dans
: fon
‘de la Gapef ” 473
fon cœur un petit os, que les
Gañfpefñens appellent Oagands
hi guidanne, qui eft un reme-
de fouverain pour faciliter les
couches des femmes, & les
délivrer des tranchées & des
douleurs de l’enfantement, en
le prenant dans du boüillon,
aprés l'avoir réduit premiere-
ment en poudre. Il pleure com-
me les cerfs & les biches, lorf.
qu'il eft pris & qu'il ne peut
échaper la mort: les larmes
luy tombent des yeux, groffes
comme des pois. Jlne laiffe
. pas cependant de fe défendre
de fon mieux: les approches
même en font affez dangereu-
fes ; parce qu’à la favéur d’un
chemin qu'il a l'adreffe de ba:
tre avec fes pieds il s’élance
quelquefois avec tant de fu-
#ie fur les Chafleurs & fur'les
‘chiens, qu'il enfevelic & es:
Rr
/
474 Nonvele Relation
uns & les autres dans la neiges
enforte que pluñeurs Sauva-
es en font fouvent-eftropiez,
eurs chiens reftant morts fur.
la place. Les Chaffcurs con-
noiffent les endroits où les
orignaux fe retirent, par cer-
taines pointes. d'arbres ron-
gées ou rompuës, qu'ils ap-
ellent Paétagane, c'eft à dire
e ravage de l'élan : ils mà-
chent ce bois, & ils recon.
noiflent au goût de ces-bran.
ches, le rems que cesamimaux
ont paflé par ces endroits, Hs
: les furprennent quelquefois à
Paffât, & par de certains co-
jets faits de groffes courroies
de cuir, & tendus à la paile
ordinaire de cet animal.
Ea maniere la plus induf:
trieufe de nos Gafpefens pour
furprendre l’orignae, eft celle-
ci, LesChafeurs connoiffänt
\
celle-
ant
-
l'endroit de Al où île
retire ordinairement quand il
entre enchaleur,s’embarquent
Ja nuit dans leur canot, &
approchant de la prairie. où il
fe retire , broute l'herbe ; &
fe couche ordinairement, l’un:
contrefait le cri de la fe-
melle , & l’autre prend en
même.tems de l’eau dans fon
plat d’écorce. & la Llaiffe rom-
ber goute à goute, comme fi
_c'étoit la femelle même qui
quitrât fon eau, Le mâle ap-
proche , & les Sauvages qui
font aux aguets le tuent à
coups de fuzil : adrefle & fub
tilité dont ils ufent auffi à l’é-
gard de la femelle, encontre
faifant le mâle. |
La chafle du caftor eftauffi
facile en Eté, qu'elle eft pe-
nible en Hiver ; quoiqu'elle
foit également agreable & di.
_ Rri
476 Nowvelle Relation
vertiflante dans l’une & dans.
l'autre dé ces deux faïfons,
pour le plaifir qu'on a de voir
l'induftrie naturelle de cet ani:
- mal, laquelle furpaffe limagis
nation de.ceux qui n'en ont pas.
vû les effèts furprenans : auffi.
les Sauvages difent-ils que les
caftors ont de l'efprit; qu'ils
fonc une Nation à part, &
qu'ils cefferoient de leur faire
la guerre ; s'ils parioient tant
foit peu, pour leur apprendre
s'ils font de leurs amis, ou de
leurs ennemis. k
. Le caftor eft de la groffeu
d’un chien barbet: fon poil eft
châtain, noir, & rarement
blanc; mais toûjours fort doux,
& propre à faire des chapeaux :
.c'eft le grand commérce de la
-Nouvelle France.. Les Gafpe-
fiens difent:que le caftor eft
le bienaimé des François &
* de la Gafpefe 477
des autres Europeans, qui les
récherchent avec avidité ; &
je n'ai pi m'empêcher de rire,
entendant un Sauvage qui me
difoit en fe gauflant : Tahoë
meffes kogoïar pajo ne daoüi do:
poil mhobir. En verité, mon
rere, le caftor fait parfaite:
ment bien toutes chofes ; fl
nous fait des chaudieres, des
haches, des épées , des coû-
teaux ; & nous donne à boire
&t d manger, fans avoir la:peine
de labourer la terre;
: Cet animal a les pieds courts:
ceux de devant fonc faits en
ongles , ceux de derriere en.
nageoires; d peu prés comme
Jes loups marins. Il marche
fort lentement. On la crû
pour un tems amphibie, moi-
tié chair, moitié poiffon ; par-
ce qu'il a fa queuë à peu prés
de la‘ figure d’une fole, garnie
{
473 Novvele Relation
d'écailles qui ne fe levent pas:
mais à prefent, on le mange
comme poiflon en Carème;
foir qu'il le foic en effér, foit
pour Ôter les abus qui fe
commettoient , plulieurs re.
duifant en queuë plus de la
moitié du corps de cet ani.
mal. Il a la têce grofle &
courte : fes machoires font ar.
mées de quatre grofles dents
tranchantes, fçavoir deux en.
haut, & deux en. bas, qui font
propres à polir l'or & l'argent,
étant dures & douces tout en-
femble. C'eft avec ces qua.
tre denrs, que le caftor cou.
pe des petites perches pour
, faire fa cabanne, & des ar-
bres gros comme la cuiffe, qu'il
fait tomber juftement dans
l'endroit même où il prévoit
qu’ils luÿ feront plus utiles &
plus neceflaires : il découpe
7 D : PD'rnre Ni
….. de LE Ga n'. ;
ces arbres par morceaux de
Jongueurs différentes , felon:
lufage qu'il en veut fäire:; il
Jes roule fur la: terre, ou: les
pouffe à l'eau avec {es 2
de devant , pour bâtir fà ca-
banne , & fortifier une figue
qui arrête le courant d'un
ruifleau , & forme un étang
confiderable , fur le bord du-
quel il fe loge ordinairement,
JL y à toüjours un maître
caftor., qui pee à Ce tra-
vail, & qui frape même ceux
qui ne font pas bien leur de-
voir. Hs charient tous la teire
fur leur queuë ; marchant fur
les pates de derriere, &: por
tant dans celles de devant, le
bois qui leur eft neceflaire
pour achéver leur ouvrage:
ts mêlent la terre avec le
bois, & font une efpece de
maçonnerie avec leur queuë
X
430 Novvelé Relation
à peu prés comme les Maçons
avec leur truelle. : Ils élevent
des’ chauffées & des digues
darges de deux ou trois pieds,
hautes dé douze ou: quinze
pieds, & longues de vingt ou
trente ; mais fi difficiles & fi
mal-aifées à rompre, que c'e -
veritablement le plus rude
travail de la chaffe au caftor,
qui par cés digues font d'un
-petit-ruiffeaa, an étang fi con.
fiderable, qu'ils inondent af-
.fez fouvent une grande éter.
-duë de païs. Ils émbarraflent
même tellement les rivieres,.
:qu'il faut fe mettre fouvent à
.Jeau;:pour monter les: canots
-par deéflus les digues';/comme
‘1 .m'eft arrivé: plufieurs fois,
-en allant de Nipifiguic à la
Riviere de Sainte- Croix, &
‘autres endroits de la Gafpe-
.âe. | nous < se
WE La
W® de la Gafhefe. &r
La cabanne re caftor pr
häûte de: fept à huic pieds, fi
bién maçonnée & maftiquée
avec la terre & le bois, que
% pluie , ni le vent n’y peu-
vent entrer : ellé eft divifée
en trois étages, où Jogent
féparément les grands, les
moïens, & les petits , qui cou-
chent fur de la paille , avec
cette circonftance disne de
remarque que le ‘nombre de
ces ammiaux, qui multiplient
beaucoup, venant à augmen-
ter, les plus vieux cedent la
cabanne aux plus jeunes, qui
ne manquent jamais de les
affifter à bâtir une maifon ;
comme fi ces animaux vou-
“loient donner une leçon ‘natu-
rélle aux peres & aux enfans,
de fé foulager reciproquement
lés uns & les autres. te
Le caftor ne fe —. pas
| S
4%: Nouvelle Relation
_ dans l’eau , comme quelques-
uns fe font imaginez : il prend
‘fa nourriture à terre, & man. .
ge certaines écorces d'arbre,
qu'il découpe par morceaux
& tranfporte dans fa cabanne,
pour en:faire fa provifion du.
rant l'Hiver. .La chairen efk
delicate., à peu prés comme
celle de mouton. Lesroignons
font recherchez par les Apo.
ticaires ; & on: s'en ferc avec
fuccez , pour foulager les fem.
mes en couche, & appaifer les
- WAPEUTS,, 5% : +="
Quelque chafle qu'on. faffle
du caftor, {oirt en Hiver, ou
en Eté, il faut toûjours rom-
pre & brifer la cabanne, dont
nos Sauvages obfervent éxac-
tement routes lesgvenuës ; afin,
d'affieger. & d'attaquer plus
feurement ce tanimal , qui-eft
setranché dans fon petit fort.
de La Gafhdie. 493 .
Au Printems f l'Eté, ie
prennent à la trape, laquelle
wenant à fe détendre , une
grofle piece de bois leur tom.
be deflus le corps, & les af.
fomme : mais il n'eft rien de
4i divertiffant , que la chafle
de l'Hiver, qui eft cependant
+res-penible & laborieufe ;:&
eneffetil faut, &on-eft obli-
gé de troûer la glace à plus .
de quarante ou cinquante er
droits , rompre les digues ; bri-
fer les cabannes , & faire écou-
der les eaux, pour obferver &
découvrir ‘plus aifément: les
caftors , qui fe-joüent, fe mo.
quent & fe dérobent bien fou.
vent à la pourfvite du Chaft
feur jen s'échapant dé leur
étang, par une fortie fecrete
qué ces animaux ont l’inftin®&
de l'aifler à leur chauffée, qui
a communication avec : ‘un
_
434 Nôsdele Relition
autre étang. voifin: : ©
: Jerpafle ici fous filence, les
differentes chaffes des loutres,,
des ours, des cerfs, & de quan-
tité d’autrés animaux. dela
Gafpeñie ; parce qu’elles-n'ont
rien de confiderable, &: qu'il
efk plus à propos de donner
ici au Leétéur, la-connoiflan:
ce dés efpeces différentes des
bêres-fauves, d’oifeaux, & des
poiflons qui fe trouvent dans
he Gafpeñe : où l'on voit pré-
miérement trois fortes de per
drix, dont les unes ont l'œil
#aïzané ; & font d'un plumage
mêlé de blanc, de noir, de
gris, &' d'oranger les autres
Jont grifes, & j'en: ai vû-plu-
fieurs durant l’Hiver, qui é:
tojent toutes :blanches. - Les
perdrix du Canada fe per
chent & fe juchènt fur les
gibres, & mangent.le.bouleau
&
fde la Gajpefie. 485:
ou le fapin , qui leur commu
pique un peu de fon amertu-:
me : l’eftomac en eft blanc: &
delicat, comme celuy d'u
.Ghapon, & celles qui ne man:
gent que du bouleau font fort
excellentes , en quelque ma:
aiere qu'on les accommode:
La chaffe en efk facile, princiz
palement au Printems , lorf-
qu'elle veut faire fa ponce ;
parce qu'elle fait ur bruit avec
le batement de fes aîles, qui
h découvre au Chaffeur : &
elle eft ft peu farouche, qu’on
ka chafle comme les poules
devant foi, & fe laiffe appro-
cher, jufqu'à fouffrir qu'on luy
prefente un colet attaché aw
bout d’une perche , dans le.
quel elle pañle la cêre, & fa-
cilite ainfi le moïen de la prerr.
dre. |
. Les canards Canadiens font
| Sf ii
436 Nosvelle Relation
femblables à ceux que nous
avons en France ;. on en voit
cependant une efpece differen-
te, que nous appellons ca.
nards branchus, qui fe juchene
fur lesarbres, &:dont le plu.
mage eft tres-beau ; pour la:
diverfite agreable des couleurs:
qui le comipolent.. .:
: L'oifeau mouche, que quel-
ques-uns appellent l’oifeau du:
* Ciel, eft de la groffeur d'une
moix: il a le bec mince & poin-
tu comme ue éguille : il ne
‘vit que du fuc des fleurs,
comme les mouches à miel :
{on plumage eft d’une beauté:
raviffante, principalement ce.
luy de la gorge, qui eft em-
belli d'un azur & d’un rouge
éclatant, qu’on'ne peut affëz
admirer, fur tout quand il eft:
expofé au Soleil. Nos Gaf
pefñens l'appellent Nirido ; &c
‘de lé Gafelie. 48
na n'en fait la mL de feuteniie
que par curiofité : on charge
même Îles fuzils de fable ; par-
ce que le plomb le plus menti
feroïit affez gros pour écrafer
ce petit oileau , que l’on faie
fecher au four & au Soleil, de
crainte que la corruption ne fe
mette dans un corps qui paroît
tout de plume.
‘Les pic-bois , que nous ap.
pellons de ce nom, parce qu'ils
prennent leur “noùrriture rt
picotant les troncs des arbres
qui font pourris, fe diftin-
.guent par deux fortes de plu.
mage; les uns font moucherez
de noir & blanc, les autres
font tout noirs, & portent fur
Ja tête une huppe d’un rouge
admirablement beau : ils ont
la langue extrémement dure,
& aiguë comme des éguilles,
avec laquelle ils fonc dans les
Sf iij
488 Nowvelle Relation
arbres, des trous à y mettre le
poing, \ |
«Les aigles , les titiais es
roflignols, dont le chant n'eft
pas.fi charmant, à beaucoup
prés, que ceux de l'Europe,
l’outarde , l’oie, les canards,
les cignes, cormorans, fifleurs,
le goiflan , la margor, les bec-
caffes , beccaflines , ortolans,
grives, merles, pies,. corbeaux,
marionnets ;, des oifeaux mê.
me tout blancs tout rouges,
bleus, jaunes, & une infinité:
d'autres... font fort communs
dans la Gafpefie,. mais qu'on
ne connoît pas en France, &
dont lerecitferoitinutile, pour
p’avoir rien de plus curieux
que les. nams qu'on leur don.
ne). # |
On. voit encore chez nos
Gafpelens trois fortes de
Toups: le loup fervier eft d'un
«de la Ca/Pajie tr 48
poil argenté; il 2 deux corni-
chons à la tête, qui font de:
poil tout noir : la viande en.
eft aflez bonne , quoiqu’elle
fent un peu trop le fauvagin.,
Cet animal eft plus affreux à
voir, que cruel : la peau eft
tres-bonne , pour en faire des
fourrures. Hot |
Le loup marin eft une efpece
de poiflon, dont la peau eft
mouchetée d’un poil noir &
blanc: il fait fes petits à terre,
ou fur quelques rochers ; la
mere a l’imftinét de les portes
fur fon dos, pour les apprens
dre à nager ; lorfqu'ils font .
trop fatiguez dans l’eau. Leurs
pieds font fort courts ; ceux
de devant faits.en ongles, &
ceux de derriere en nageoires,
His ne marchent pas, mais ils
rampent fur le fable ; où ils
dorment & fe divertiffent au
RS Se US
ER
| . ne, & la freffûüre paroît d'auff
406 Nouvelle Relation
Soleil, Lt er quand for
Ra marée eft bafle, qui eft le Pr
tems le plus propre & le plus lap
commode pour en faire la’ ef
chaffe , quieft d’untres grand qu
profit, tant d caufe de l'huile, en
que pour le debit confidcra. go
ble qu’on fait de la peau de fa,
ces -poiflons ,| dont quélques PI
uns font aufli grands & aufi LL
gros que des chevaux & des ._, €
bœufs. Ces loups marins s’ap di
pelient Métauh, pour les dif. de
tinguér d'avec les communs, €
. qui s'appellent Oüafpous : le
* Chäir en eft paflablement bon.
_ bon goût, qué celle du porc,
Ees autres Joups font à peu
prés comme eeux de nôtre
Europe , excepté qu'ils ne
font pas fi méchans , ni fi
cruels. ue: GE
_ © Les liévres de Canada font
4
d
Gate ot
fort differens s' ceux de
France, & ils reffemblent aux
lapins : la chair cependant en
eft aflez délicate, fur tout
quand on la met en pâte, ou
en civet. Plufieurs ont un
goût d’amertume, à caufe du
fäpin -qu'ils mangent durant
l'Hiver , étant affez probable
qu’ils paiflent l'herbe en Eté,
€e qu'on remarque de curieux
dans ces animaux , c’eft que
leur poil change de couleur,
felon le cours des faifons de
Fannée: il commence à blan-
-Chir , aux approches de l'E
ver; & il eft tout-à- fait blanc,
quand la terre eft couverte dé
_ neige : mais il perd cette blan.
Cheur & devient tout’ gris,
au Printemps, & durant lE-
té.
Ees ours, le quinquajou, les
gerfs , les renards, caribous ,
492 Nouvelle Relation
martes, porcs-épis, rats-mufs
quez, écuretils, &c. font au-
tant d'animaux, qu'on trouve
communérhent dans la Gafpe.
fie ; où. l'on voit encore une
prodgrue uantité de toute
orte de poiflon , moruë, fau.
mon , harans , truites, bar,
. maquereau, barbuë,aloze, ef.
turgeon , carpes , brochets,
brèmes, anguilles, ancornets,
poiffon doré, huitres, efplan,
raie ; poiffon blanc:en un mor,
on peut dire que la chafle &
la pêche y font abondantes,
ê&t qu'on y trouve , fans beau.
coup de peines, toutes les
chofes neceffäires à la vie.
C'eft un plaifir d’y voir en:
core ce nombre prodigieux de
baleines ; mais fur tout , le
combat terrible de ce poiflon
monftrueux avec l’efpadon,
Iequel porte deffus fon dosung
sde la Gafpéfié. . 495%
efpece d'épée on de dard 4
luy fert' d'armes offenfives &
fenfives ; pouf atraquer &
fe défendre des aîlerons & de
la queuë de la baleine. ‘11 eft
. fürprenant de voir les ‘approl
ches & les attaques: mutuelles
de ces deux puifflañs enne-
mis, qui mugiflent comme des.
taureaux animez de râge 6
de fureur ; l'efpadon s'élance
hors de l'eau, & tombe de
toute {à force à la renverfe
. deffus la baleine, afin de la
pereee de fon dard, La ba-
ine> fe plonge Veau ; & fe
dérobe aux coups de l’efpa:
don , qu'elle tâche de batre
& de vaincre avec fa queuëé &
fesaîlerons, dont le bruit fe
faic entendre de plus d’une
lièuë, La mer paroît trouté
agitee , par les mouvemiens &
les efforts. violens de ces poif:
404 Nouvelle Relition
fons formidables ; & elle de:
vient toute rouge de leur fang,
qui fort en abondance de
leurs plaies., qui les font mou:
rir quelquefois : telle étoit Ia
baleine .que nous trouvâmes
échotée- à la côre, à quinze
lieuës de la riviere de Saint
Jofeph ; dite Riftigouche ; le
fable qui la couvroit nous em:
pêcha de voirles coups furieux
qu'elle avoit reçûs e l'efpa-
-don , nous n’en vimes que deux
Qu trois, qui paroifloient fort
larges & profonds, Quoique
là baleine-{oit un poiffon d’une
grofleur & d’une force prodi-
gieufe , elle ne peut cependant
renverfer , ni brifer avec fa
-queuë les navirés, comme plu:
ieurs fe le perfuadent un peu
trop facilement. : ©
Le requin ; que quelques.
ans 2opellent requiem ; eft un
dela Gafpefñie 49
oiflon fort nn. Ps
de deux à trois rangées de
dents, long de quatre à cinq
pieds. & gros à proportion.
Il eft ires- dangereux de fe
baigner dans les endroits où
ce poiffon fe retire ordinaire:
ment ; parce qu'il court aprés
£eux qu'ilapperçoirdans|l'eau,
& leur coupe un bras ou une
cuiffe, qu'il mange & qu’il de.
vore en méme-tems. Je me
fouviens qu'un pauvre paffa-
ger s'étant jetté à la mer par
divertiflement , pour fe baji-
gner dansun tems de calme,
Les &. ferain, fut affez mal-
heureux..de rencontrer un de
ces requiem , qui ne luy ft
auçun.mal., auffi long-tema
qu’il fut, à eau, mais dés-lors
que ceux du navire fe mirent
€n état d'enlever ce pauvre
miferable , le requin s'élança
è . 1
CPRPR ET ANETT
1296 Movuelereihn
“fur luy , & luy coupa [a cuiffé
‘avént'qu'il fût’ däns le vaif .
eau, où il mourut deux heures
‘aprés. RUE ue à
| CHAPITRE xx.”
Les fehins , des danfis, @ les
“ Ê rti 5 d 00
Ex 5 Rue est # A [2
À il n3
_N ne trouve guere de
O Nation qui ait les féftins
plus en ufage que les Sauva-
ges de la Nouvelle” France,
‘Mais principalement nos Gaf.
pefiens, quiregardent plûtôt
l'affection & la finceriré d’une
amitie veritablement cordiale,
dans le peu qu'ils donnent ; où
qu'ils reçoivent de leurs amis,
que là quantité & la qualité
des viandes ; puifqu’avec un
L morceau
rs
de la Gafpcie.. 497
morceau de tabac, ou quel-
qu'autre chofe de peu de con-
fequence , ils fe regalent les
uns les autres, comme s'ils fe
faifoient des feftins les plus
grands du monde: d’où vient
que les plus miferables , fi
on peut dire qu'il y en ait
quelques-uns dans cette Na.
tion de Barbares , qui ne met
aucune, ou fort peu de diftinc:
tion <ntre le riche & le pau.
vre, trouvent toûjours, dans
le peu qu'ils pofledent, dequoy
rendre la pareille à leurs amis,
& faire des feftins auffi confi-
derables,.que ceux aufquels on'
les a invicez, j és,
Je me fuis fervi heureufe-
ment de cette grande facilité:
que l’on a de contenter ces:
Peuples, & de s'infinuer dans:
Jeur amitié, par des: feftins qui:
ne. coûtent. pas per chofe.,,
z Ci
498 Nouvelle Rélatioh
lorfqu’un Sauvage m'érant ve:
nu prier d'aller baptifer un
petit enfant, qui mourut deux.
jours aprés fon baptême, dans.
la Baye de Gachpé, je demeu.
rai le refte de l’Hiver avec ces.
Infideles , pour tâcher de les
gagner à JEsus-CHRI ST.
Monfieur Denys avoit donné:
à nôtre Gafpefierr,. des pois &
de la farine, pour en regaler
les cabannes, par deux feftins.
que j'avois deflein de leur fai-
re, & quien effet me gagne.
rent pour toûjours l’amitié de
ces Barbares. Je formai avec
toute ma farine, autant de
cœurs que nous étions de pet.
fonnes ;. & les aïant fait cuire
dans une chaudiere, avec de
la moëlle d’erignac , je les ar
rangeai. tous dans un plat d’é-
corce , er forte que le plus
grand de ces cœurs, qui re-
Le de la Gafpeñie. 499
prefentoit le mien, cachoit &
couvroit les plus petits, qui fi«
uroient ceux des Sauvages :
je leur fis là harangue ordi-
naire, qui doit preceder roû-
jours les feftins, en leur difant;
| Que la nature ne m'aïant don-
né qu'un cœur, la charité &
Je zele que j'avois pour leur
falut, me faifoient fouhaiter
ävec paflion, qu'ils fe mulri-
pliât en autant de Gafpefens,
qu'ils éroient prefens à mes
yeux ; voulant bien même y
comprendre les abfens , pour:
leur témoigner à tous égale.
ment, mon eftime & mon af-
feétion : Que par le plus grand
de tous ces cœurs qui çachoit
les autres ; je voulois leur faire
connoître qu'ils logeroient do-
refnavant par inchination dans
le mien’; que je les prenois
tous fous ma protection, pour
Fc i
oo, Nowvelle Relatron
fus procurer tous. les avantas
ges qu'ils en pouvoient rai
fonnablement, efperer ,: foit
pour le fpirituel foit. pour
e temporel :.& qu’enfin, je.
ne les avois arrangez:tous.en-
femble dans un même: plat
d'écorce ,.qu'afin de leur fai-
re connoître que les nôtres
ne devoient plus jamais fe fe.
parer d'inclination , mais bien.
s’unir étroitement par les liens.
indiffolubles. de. la. charité
Chrêtienne.. Cette petite ha.
rangue fe termina par le pre.
fent & la diftribution que je.
fis de tous ces cœurs, .à cha-
que Sauvage ,.en luy difant
ces paroles : Tahoë nkameramon.
ignemoulo ;.nkameramon achkau:
oiguidex.:. Mon frere, je te
donne mon cœur; tu demeu-.
reras & tu cabanneras dorefna.
vaat.dansmon cœur. Il n'eft.
de. lu Gafpefies - SO
as croïable combien ces Bar:
ares furent fatisfaits de mon
régale , qu'ils. recürent avec .
toute lajoie poffible : les Chefs
me firent : feftins publics
& particuliers , pour me té-
moigner qu’ils m'enfantoient,
c'eft à dire qu'ils m'adop-
toient & me recevoiént au
nombre des Sauvages Gafpe-
fiens : ils me conjurerent tous.
derefteravec eux, afin de:me
perfectionner dans la langue ;,
ce que je leur accordai d’au-
tant plus volontiers ,. que. la:
demande & Ja priere qu'ils.
m'en faifoient, étoit conforme.
à. mes inclinations.
Cependant, quoique ces Bar:
bares fe paflent. de peu dans.
leurs feftins, ils ne laiffent pas.
quelquefois d'y. faire paroître.
une grande profufion de vian-
des ,, particulierement. dans.
oz NoaneleRearion
ceux qu'ils font le Printéms,
our fe réjoüir enfembie de
heureux fuccez de la chaffe
qu’ils ont faite durant l’Hiver,
Ils n’obfervene aucune regle
d'œconomie dans ces fortes
de feftins ;. afin de témoigner
à leurs amis, la joie qu’ils ont
de les poffeder. Les femmes,
les enfans , ni les jeunes gar-
LS qui n’ont pas encore tué:
'orignac ; & tous ceux qui
ne font pas en état d'aller en:
guerre contre la Nation, n'en.
trent pas ordinairement dans-
les cabannes de feftin : il faut
attendre le fignal que dunne:
un Sauvage, par deux ou trois
| Buées differentes , qui font
connoître aux femmes qu'il
eff tems de venir prendre les
reftes de la portion de leurs
maris , dont elles fe regalent
avec leur famille, & leurs amis,
\
Ea façon d'inviter au feftin,,
ef fans compliment & fans:
ecremonie ;. & on n'invite pers
fonne , que tout ce qu'on leur
veut donner ne foit cuit au-
paravant: celuy qui traite fait
à la pofte de fa cabanne, le
cri du feftin , en:difant ces pa-
roles : Chigoüidab, ouikbarlno::
Venez ici dans ma cabanne,
car je veux vous regaler, Ceux
aufquels ces paroles s’adref:-
fent, y répondent par trois ow
quatre huées de ho, ho, ho, ho,
fortent promtement de chez
eux avec leur ouragan , ene
trent dans la cabanne du fef-
tin, prennent la premiere pla:
ce qui fe prefente, fument du:
tabac danse calumetdu Chef,
ê& reçoivent fans compliment
Ja portion que celuy qui par-
tage & diftribuë la viande,,
leur jette, ou leur donne
f
504 Nouvel Relation ‘
au bout d'un bâton. |
_… Jamais les Gafpelens ne
font feftin de deux fortes de
viandes à la fois : ils ne mé.
Jangent pas, par éxemple, le
caftor avec l'orignac ; ni ce:
luy-ci avec l'ours,ou quelque
autre animal , ils font même
des regales où l’on y boit la
graifle & l'huile toute pure
Il y a des feftins de fanté;
d'adieu, de chafle ,.de paix;
de guerre de remerciment,
des feftins à rout manger, qui
fe font expreflément- pour a:
voir bonne chafle ; c'eft à dire
qu'il. faut touc-avaler , avant
que de fortir de la cabanne;
. & il eft défendu d'en donner
tant foit peu aux chiens , fous
peine d’être. expolé à de
grands mälheurs :. il eft ce-
pendant permis à ceux qui ne
peuvent. achever leur portion,
de la Gafpefe. j0$
de les prefenter à leurs come
pagñons, qui en prennent cha.
cun ce qu'il en fouhaite ; le
refte eft jetté au feu, en fai-
fant les éloges de celuy qui
dans ce rencontre s'eft acquis
la reputation & la gloire d'a.
voir mangé plus que les au
tres,
Tous les feftins fe commen-
cent par les harangues que le
Chef fait aux conviez, afin de
leur déclarer le fujet pour le
quel il a voulu regaler la com-
pagnie ; & on les finit par les
danfes & les chanfons , qui
font les complimens ordi-
naires de nos Sauvages. Le
Maître du feflin ne man.
ge pas ordinairement avec les
autres ; parce, dit-il, qu'il ne
Jes a pas appellez pour dimi.
nuer la portion de ce qu’il leur
prefente , le tout erant uni.
Vu
506 Nouvelle Relation
quement pour eux.
. Leurs chanfons & leurs dan-
fes font également defagrea-
bles, puifqu'ils n'y obfervent
aucune regle, ni mefure, que
celle que leur caprice leur in-
fpire: ils ont neanmoins com-
munément afflez bonne voix,
& fur cout les femmes, qui
chantent fort agreablement
Jes. Cantiques fpirituels qu’on
Jeur énfeigne | & dans lef_
quels elles font confifter une
bonne partie de leur devo- .
«ion. Elles n’ont pas le même
agrément à chanter à la mode
des Sauvages, qui pouffent du
fond de leur éftomac, certains
tons d’ho ho ho, ha ha ha,
hé hé hé, ho ho, ha he he,
qui paflent pour des airs éga-
lement charmans & melo-
Aieux, chez nos Gafpefens.
+: Us dan'ent ordinairement en
‘de la Gafpefie. 07
s#ond, à la cadance & au bruit
qu'on fait en frapant avec un
bâton fur un plat d’écorce,
ou deflus une chaudiere, Ils
ne fe tiennent pas par la main,
mais ils ont tous les poings
fermez : les filles les croifenc
l'une fur l’autre, un peu éloi-
nées de leur cftomac: les
made les élevent en l'air,
& font plufieurs mouvemens
& poftures differentes , com-
me s'ils étoient à la guerre
pour combatre, vaincre, &
enlever les chevelures de leurs
ennemis. Ils ne fautent pas,
mais en récompenfe ils frapent
la terre, tantôt avec un pied,
tancôt avec tous les deux en:
femble, f
Les danfes particuhieres des
femmes & des filles font beau-
coup differentes de celles des
hommes ; car elles font :des
Vu ÿ
508 Nouvelle Relasion
contorfions horribles en dans
fant: elles retirent & avancent
les: bras, les mains & tout le
corps d’une maniere tout - d-
faic hideufe , regardant fixe.
‘ment la térre, comme fi elles
en vouloient arracher quel.
que chofe, par la force & la
violence de leurs contorfions,
jufqu’à fe mettre tout en eau,
Elles ne pouffent pas du fond
de leur eftomac, comme les
hommes, ces huées & ces cris
d'ho ho, d’ha ha , d’hé hé,
mais elles font feulement avec
les levres, un certain fifflement
de ferpenc, qui eft l'harmonie
ordinaire de leur danfe, qu’on
peut appeller proprement un
fabat innocent de Sauvages.
Outre ces danfes & ces fef-
tins, ils ont pour leur divertif_
fement ordinaire, les jeux de
Leldeftiganne & du Chagar,
® et 8)
‘de la Gafpefies 509
qui fe joiientc avec des petits
os noirs & blancs : celuy - là
gagne la partie, qui fait venir
‘ tout blanc, ou tout noir, au-
tant de fois qu’ils en font con.
venus. Ils font tres-fideles à
payer ce qu'ils ont perdu au
jeu / fans qu'ils fe querellent,
ou qu'ils avancent la moindte
parole d'impatience ; parce,
difent-ils, qu'ils ne jotient que
Le fe divertir, & fe confo-
r'avec leurs amis. El y a en.
core quelques autres fortes de
jeux & de divertiffemens parmi
nos Sauvages , mais qui font de
fi'peu de confequence, qu'ils
ne meritent pas qu'on en faffe
ici aucune mention,
Lu
" Vu if
sito Nouvelle Relation
CHAPITRE XX.
Des remedtes, maladies CG mors
des Gafpefiens.
FLs font tous naturellement
Chirurgiens, Apoticaires &
Medecins, par la connoiffance
& par l'experience qu'ils ont
de certains fimples ; dont ils
fe fervent heureufement, pour
guerir des maux qui nous pas
roiflent ineurables.- -
Il eft vrai que nos Gafpe-
fiens joüiflent fouvent d'une
fanté parfaite, jufqu'àune heu-
reufe vieilicffe, n'étant pas fu+
jers à plufieurs maladies qui
nous affligent en France; com.
me gouttes, gravelle, écroüel.
Jes , galle, &c: foit parce qu'ils.
font engendrez par des parens-
de la Gafpefies su
qui font fains & difpos, d'uné
humeur & d'un fang bien tem:
perez ; foit à çaufe que, comme
nous avons dit , ils vivent cn
arfaire union & concorde,
ans procez & fans chicane
pour les biens du monde, qui
me leur font jamais perdre le
repos, & leur tranquillité or
dinaire.
Hs previennent les incom-
moditez & les maladies, par
certains vomitifs , compofez.
d’une racine faite à peu prés
comme celle de la chicorée ;
ou par éertaine graine qu'ils
pennent aux arbres, & qu'ils
font ivfufér dix ou‘douze heu:
res dans un plat d’écorce plein
d'eau , ou de boüillon. Ea:
fuërie, cependant, eft le grand
remede des Gafpefiens ; & on
peut dire veritablement, que
pluficurs François y ont auf
Vu üi
ot À _— .
= D Demain ae- “mis
” LL: F- *
ta Moévélle Relafion
trouvé la guerifun des fluxions
& douleurs inveterées , qüi
paroiffent incurables en Fran-
ce. La fuërie eft une efpece
d’étuve, faite en forme d’une
petite cabanne couverte d’é-
corce, de peau de caftor &
d'orignac ; en forte qu'il n’y &
aucune ouverture. Ees Sau:-
vages mettent au milieu, des
roches ardentes , qui échau-
fent tellement ceux qui font
dedans, que l’eau coule bien-
tôt de toutes les parties du
corps. Hs jettent de l’eau def.
fus ces pierres embrafées, dont
la fumée montant jufques au
haut de la cabanne , retombe
fur leur dos, à peu prés com-
me une pluie chaude & brû-
Jante ; jufques- là même, que
0e ere ne pouvant en
fouffrir la chaleur, fe trouvent
obligez d'en fortir au plus vite,
- pf in tes AD DS en
‘de la Gafpefe.
sis
€e quifért de courment aux
uns, eft neanmoins un fujet
de divertiflement pour les au.
tres, qui prennent un plaifir
fingulier de jetter de l’eau de
tems en tems fur ces roches,
pour voir celuy qui aura plus
de conftance à fouffrir : ils
chantent même, & fe diver-
_tiffene, faifant des huées à leur
ordinaire ; & fortant brufque:
ment de cette cabanne, ils fe
jettent dans la riviere pour fé
rafraîchir, ce quieauferoit fans
doute de groffes maladies, &
ha mort même, à des gens qui
feroient moins robuftes que
nos Gafpefiens , qui mangent
avec une avidité nonpareille,,
immediatement aprés
qu'ils
font f{ortis de la fuërie & de la
rivicre.
.
* Ils font fort amateurs de Ia
faigné, & s'ouvrent même la
$t4 Nouvelle Relation
veine eux-mêmes, avec des
pierres à feu, ou la pointe de
leur coûteau. S'il paroît quel-
que tumeur, foit au bras,
foit à la jambe, ils fcarifient
les endroits cù eft le mal; &
ils font plufieurs incifions avec
les mêmes inftrumens ,. afin
d'en fucer plus commodé.-
ment le fang gâté, & en re-
tirer toute la corruption.
“La gomme de fapin , que
quelques-uns appellent there.
bentine , & qui eftcomme une
efpece de. baume fouverain
pour toute forte de plaies, 8a
de coups de hache, de coû:
teau & de fuzil, eft k' pre.
mier & le plus erdinaire re-
mede dont ños Gafpefiens fe
fervent avec fuccez ,. pour fai.
re de tres-belles cures. Com.
me cette gomme eft quelque.
fois un peu trop fenfible aux
de laGafhefe: : sis
malades, ils cu autre
pour en moderer l'aétivité, de
prendre & de mâcher la pelli.
cule qui eft attachée au fapin,
aprés qu'ils en ont enlevé la
pen écorce :.ils crachent
‘eau qui'en fort fur la partie
malade , & forment. du refte
une efpece de gataplafme, qui
adoucit le mal, & guerit le
bleflé en tres-peu de rems.
. Hs ont encore quantité de
racines & de fimples qui nous
font inconnus dans l'Éurope,,
mais dont les Sauvages con.
noifent admirablement. bien
Ja vertu & les proprietez, pour
s’en fervir dans le befoin,
Les Gafpeñens & les Gaf-
pefiennes, hommes , femmes,
filles, garçons , prennent du
tabac: ils le confiderenc. l'ef-
timenr & le regardent-comme
une manne qui leur eft venuë
#16 ZMowvelle Relation
du Ciel , depuis que le Pap:
xootparout en donna le pre-
mier ufage à la Nation Gaf-
pefienne, comme nous avons
remarqué au Chapitre de leur
croïance touchant l’Immorta-
Hité de l'Ame, En effet le ta:
bac, qu’ils appellent Tamahoë,
Jeur paroît abfolument ne-
ceffaire pour les aïder à fouf-
frir les difgracés de la vie hu.
_ maine: il les délaffe dans leurs
voïages, leur'donne de l'ef:
prit dans les Confeils, decide
de la paix & la guerre : il leur
amortit la faim , leur fert de
boire & de manger ; & fuflent-
ils dans la derniere foibleffe,
ils efperent toûjours de revoir .
Je malade en fa premiere fan.
té, pourvû qu'il puiffé encore
fumer du tabac : le contraire
eft un préjugé affüré de fa
Mot.
de la Gafpeñe. 17
Si les Pre > décle
” tions & les remedes ordinaires,
ne font pas affez efficaces pour
guerir les Gafpefiens, les amis
de ceux qui font malades ne
manquent pas d'appeller au
fecours le Bouhine , c’eft à
dire le Jongleur, qui les fouf.
fle par tout, & principale-
ment fur la partie affligée ;
afin de chaffler le ver, ou le
Demon qui le tourmente : il
fait fes invocations, fes con
torfions & fes huées ordinai-
res, comme nous l’avons déja
remarqué, en parlant des fus
perftitions de ces Sauvages,
Il n’y en a point cependant
. plus à plaindre, que les mala-
des qui fouffrent fans fe plain:
dre, le tinramarre, le bruit &
le. fracas du Jongleur, & de
ceux de fa cabanne : il fem.
ble même que nos Gafpeliens,
8 Movvélle Relation
qui d’ailleurs paroiflenc affez
humains & dociles, manquent
_ €n-ce point de charité & de
complaifance pour leurs mala-
des ; & on peut dire verita-
blement, qu'ils ne fcavent ce
que c'eft d'en prendre foin,
ni de Jeur preparer les. vian-
des qui les peuvent foulager,
leur donnant indifferemment
à boire & à manger de tout
ce qu'ils defirent, & quandils
le demandent. Ils les traînent,
portent , ou les embarquent
avec eux dans leurs voïages,
.quand:il y a apparence de gue-
rifon: mais fi la fanté du ma-
Jade eft tout. 4.fait defefperée,
en forte qu'il ne puifle plus
m manger, ni boire, ni fu-
mer ils leur caflent la tête
quelquefois, tant pour le dé-
livrer du mal qu'il endure,
que. pour fe fouliger eux-
de la Gafpefe. $19
mêmes, de la peine qu'ils ont
de le traîner par tout.
Ils ne fçavent non plus ce
que c'eft, que de confoler un
pauvre malade ; & dés le mo-
ment qu’il ne mange plus, ou
ne fume plus du tabac , ou
bien qu'il perd la parole, ils
J'abandonnent entierement, &
ne luy difent pas une feule pa.
role de tendreffe, ni de cons
folation : parce que ces Bar-
æbares eftiment que c’eft une
chofe tout. à - fait inutile, de
parler à une perfonne qui ne
peut pas répondre, & qui fe
amet en état de voïageur, pour
aller avec fes compatriots &
& fes ancêtres, dans le Païs
des Ames ; d’où vient qu'ils
æxpirent affez fouvent , fans
qu'aucun de ceux qui font
dans [a cabanne s’en apper-
goive : gardant cependant,
“st0 Nouvelle Relation
durant touc le tems de l'ago-
nie, un profond filence ; &
faifant paroître dans un vifage
confterné, l’affliétion & la dou.
leur qu'ils reçoivent de cette
fâcheufe feparation,
Lorfque le moribond a ren-
du les derniers foûpirs , les
parens & les amis du défunt
<ouvrent le corps, d’une belle
peau d’élan, ou robe de caf.
tor , dans laquelle on l’enfeve.
dit & on le garrote avec des
‘courroies de cuir ou d’écorce,
d’une telle maniere , que le
menton touche aux genoux,
& les pieds à leur dos; d'où
vient que leurs foffes font tou.
tes rondes, de la figure d’un
puits, & profondes de quatre
à cinq pieds : cependant, le
Chef & les Capitaines ordon-
nent de fraper fur les écorces
de la cabanne du défunt, en di-
fant
"dela Gafhefie. 5x
fant ces paroles, Oùé, owé, oué,
afin d'en faire fortir l'efprir,
On députe enfuite de jeunes
Sauvages, pour aller annon.
cer par toute la Nation, &
même aux Habitations Fran.
oifes, 14 mort de leurs parens
amis, Ces Députez appro-
chant des cabannes aufquelles
ils font envoïez, montent def-
fus un arbre, & crient par
trois fois de toute leur force,
qu’un tel Sauvage eft mort ;
aprés quoy ils s’'approchent,
êt font à ceux qu'ils trouvent,
le recit des circonftances de
la maladie :&: de la mort de
leur ami, les invitant d’aflifter
à fes funcrailles, qui fe cele-
brent en cette maniere,
Tout le monde étant affenr-
blé dans la cabanne du dé.
funt , on tranfporte le corps
au Cimetiere commun de l&
X x
s22. Nouvelle Relation
Nation ; on le met dans Îæ&
foffe ,. & on le couvre d’écor-
ce,.& des peaux les plus bel>
- les: on l'embellit même avec
des branches de fapin & des
rameaux. de cedre , & ils y
mettent enfüuite tout ce qui efb
à l'ufage du défunt; fi. c’eft
un homme, fon arc,-fes flé.
ches, fon-épée, fon caffe-têre,
fon fuzil:, poudre ,. plomb,
écuelle, chaudiere, raquet:
tes, &c. fi c’elt une femme,
fon colier pour aller à la trai:
ne ou porter le bois, fa ha.
che, fon coûteau, fa couver:
ture , fes coliers de-pourcelai-
ne & de rafläde, & fes.uten:
files., tant à matachier & pein:
dre leur-robe , que les éguilles
à coudre les canors & à laffer
Jes. raquettes. On comble la
folle ce terre, & on y met par-
deflus quantité de büches en.
de laGafpefie. $13
forme de maufolee , élevé de
trois ou quatre pied: , fur le-
quel paroït une belle Croix,
fi le défunc eftun de nos Gaf-
pefiens Porte- Croix. L'enter-
rement fe fait dans te filence;
pendant que le Chef & les An.
ciens forment un cercle au-
prés de la fofle, les femmes
pleurent & fonc des cris lu-
gubres , qui finiflent par le
commandement du Chef, le.
quel invite tous les Gafpefiens
au feftin de mort, où um
fe dans fa harangue les belles
qualitez & les aétions les plus
memorables du défunt : il re
prefente même à toure laf,
femblée, par des paroles aufh
touchantes qu’elles font ener
giques , l'inftabilité de:la vie
humaine , & la neceflité qu'ils:
ont de mourir, pour aller re.
joindre dans le Païs des Ames, ,
| XX ij.
“
. mt nr
me 0 eo men —
nn
TS
w“
,
4 Noivelle Relation
eurs amis & leurs parens, dont:
ils. renouvellent la memoire,
Il s'arrête un moment, & pa-
roit tout à coup avec un vi.
fage plus gai & moins trifte,,
& ordonne la diftribution de
ce qui eft apprêté pour le
feftin, qui eft fuivi de danfes.
& des chanfons ordinaires, Les.
parens cependant & les amis
du défunt prennent le deüil ,
c'eft à dire qu’ils fe barboüil-
lent le vifage de noir , & cou-
pent le bout de leurs cheveux,
qu’il ne leur eft plus permis de
porter en cadenettes , ni de les
erner de colier de raflade &
de pourcelaine,autant de tems
qu'ils font en. deüil , qui dure
une année toute entiere,
Si quelque: Sauvage vient à
mourir durant l'Hiver, en
quelque lieu éloigné du Ci-
me£tiere commun de fes ancë:
de la Gafpefe. sf
tres, ceux de {a cabanne l’en-
velopent avec beaucoup de
foin , dans des ecorces mata-
chiées de rouge & de noir,
le mettent deffus les branches
de quelque arbre fur le bord
de la riviere, & luy font avec
des bûches une efpece de pe-
tit fort , de crainte qu'il ne
foit endommagé par les bêtes-
fauves, ou par les oifeaux de
rapine : le Chef députe au
Printems la jeuneffe, pour al-
ler querir le cadavre, qui eft
reçû avec les mêmes cere-
monies que nous venons de
dire.
Nos Gafpefiens n’ont jamais
brûlé les corps de leurs dé-
funts, comme nosanciens Gau-
lois, qui brüloient avec 'eurs
morts, tout ce qu'ils avoient ai.
mé, jufqu’a leurs papiers & leurs
obligations ; peut. être dans le
526 Nowvelle Relation
deffein de proceder, de païer,
ou demander leurs dettes en
l'autre monde. J'ai appris feu:
lement de nos Sauvages, que
les Chefs de leur Nation con-
fioient autrefois les corps des
défunts à certains vicillards,
qui les emportoient religieu.
fement dans une cabanne faite
exprés au milieu des bois, dans
laquelle ils. demeuroient un
mois ou fix femaines,. Ils ou.
vroient la tête & le ventre du
défunt , & en Groient la cer:
vélle & les entrailles, enle.
voient la peau de deflus le
corps, coupoient la chair par
morceaux:; & l'aïant fait fe-
cher à la fumée, ou au Soleil;
ils la mettoient au pied du
mort , auquel ils-rendoient fa
peau, qu'ils accommodoient à
peu prés comme fi la chair n’en
avoit pas Été ÔtÉC..
de la Gafpefie ÿ17
Ïl y a fort peu de tems, que
dans l’Ifle de T'ifniguet , lieu.
fameux & ancien: Cimetiere
des Gafpefiens de Rüiftigou-
che, nous trouvames dans les
bois une foffe faire en forme
de.coffre, & quantité de peaux
de caftors & d’arignaux, des.
fléches, des arcs, de la pour-
celaine , de la raflade, & d’au-
tres bagatelles que les Sauva:
ges avoient enterrées avec le
défunt, dans la’ penfée qu'ils
avoient, que les-efprits de tou
tes ces chofes luy féroient
compagnie & fervice dans le
Baïs des Ames.
HETE
CEA
ep”
E
8 Nouvelle Relation
. e
CHAPITRE. XXI.
Premier retour de l'Auteur en
France, @ la harangue que le
Chef des Gafpefiens luy à faite
à fon départ. |
L y avoit déja fix années
pal isense que je culti-
vois la Miffion Gafpefñenne,
que l’abeïffance avoir commife
à mes {oins , lorfque le Reve.
rend Pere Valentin le Roux
nôtre Commiflaire Provincial
& Superieur , qui dennoit tou-
tes fes applications , & em-
ploloit avec fuccez les ardeurs
de fon 2ele pour la gloire de
Dieu , le fervice de la Colo.
nie, & le progrez de nos
Miflions ; aïant parfaitement
bien reconnu la neceflité ab-
foluë
de la Gafpefie. - $ÿ29
foluë où nous étions, d'avoir
un Hofpice à Quebec, pour
le foulagement de nos Miflion.
naires ; follicité puifflamment
par les principaux Habitans
de Mont-Roïal, d'établir dans
cette belle Ifle, fous le bon
plaïfir &'avec l'agrément de
Meffieurs du Seminaire de.
Saint Sulpice , qui en font les
Seigneurs proprietaires , une
Maifon de Recollets ;, & d’ail-
leurs voulant rechercher les
moïens poflibles de rendre fi-
xes & fedentaires les Miffions
que nous avions chez les Fran
çois & les Sauvages, afin d’hu-
manifer ces Peuples, les habis
tuer avec nous, les appliquer
à la culture des terres, les foû.
mettre à nos Loix & nos Coû.
tumes, & d'en faire de veri:
rables Chrêtiens aprés les a<
voir rendu hommes civils,
Yy
s30 Nouvelle Relation
policez & fociables ; jugea À
propos de nous envoier en
France le KR. P. Exuper de
_Thunes, & moi, avec des let.
tres au Reverendiflime Pere
Germain Allart , depuis Eve.
que de Vences, afin d’obte.
nir du Roi & de Meflieurs de
Saint Sulpice, le contenu de
lexpofé, & des inftruétions
qu'il nous remit entre les
mains.
: Nous nous embarquäâmes
à cet effet, dans le vaif,
feau nommé la Sainte-Anne,
& nous arrivimes heureufe.
ment à l'Ifle Percée ,. aprés
fept femaines d’une fâcheufe
& penible navigation, caufée
ar trois horribles tempêtes,
dont la derniere penfa nous
abîmer au milieu de feprIfles.
. Comme j'étois entierement
convaincu de l'affection fin-
PE
de la Gafpefie. sit
cere que les Gafpefiens a-
voient. pour moi, & qu'ils fe
perfuadoient que je devois en-
core hiverner avec eux dans
les bois, je crûs que j'étois
obligé de faire la confidence
& l'ouverture du deffein que
j'avois de repaffer en France,
à celuy des Sauvages qui fe
difoit mon pere, & dont je me
difois le fils, depuis le moment
qu'il m'eût enfanté au milieu
des feftins ordinaires à la Na-
tion Gafpefienne en fembla-
ble ceremonie, Il me feroit
bien difficile de vous expri-
mer la confternation que cette
nouvelle caufà dans l'ame de
ce Barbare , lequel, par le
changement de couleur, le
chagrin & la trifteile qui pa.
rut tout à coup fur fon vifage,
me fit bien-tôt connoître qu'il
étoit fenfiblement touché de
| Y y ji
$32 Nouvelle Relation
la refolution où je luy paroif:
fois, de m’embarquer dans les
premiers navires de nos Pè«
cheurs, Il me quitta brufque-
ment, contre {a coûtume, il
entra dans les bois, peut-être
pour efluïer les larmes qui
commençoient à couler de fes
yeux : il en fortit quelque-
tems aprés, & trouva bon
d'envoier un de fes enfans a-
“vec deux ou trois jeunes Sau-
vages, porter la nouvelle de
mon départ aux Gafpefiens
qui étoicnt à la pêche de
faumons, & les convier de fe
rendre tous inceflament au-
prés de luy , afin de me dire
adieu. Il ordonna à ces Dé-
putez de ne pas approcher de
leurs cabannes, qu'avec les
mêmes ceremonies qu'ils ob-
férvoient inviolablement lorf-
qu'ils vont annoncer la mort
“de la Gafpefie. 533
de quelqu'un de leurs confide:
rables ; parce qu'ils eftimoient
que j'allois mourir à leur é-
gard, & qu'ilsne me verroient'
plus jamais davantage. :
: La promtitude avec laquel-
le tous ces Sauvages, baprifez
& non baptifez , {e rendirent à
l'Ifle Percée, jointe à la ten.
drefle que ces Barbares me té.
moignerent, en me conjurant
tous enfemble de ne les pas:
abandonner, me: fit balancer
quelque. tems fur: la refolu.
tion que javois prife de par.
tir, & je vous avouë ingenû-
ment, qu'en aïant moi-même
Je cœur fenfiblement touché
de compañlon , il n’y eut pre-
cifément que le merite de l’o-
beïffance, qui m’ordonnoit de
m'embarquer dans les premiers:
navires Pêcheurs , pour le
bien. de mos Miflions , qui
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‘4 Nosvele Relation
acheva de me déterminer à rez
pafler en France. {
Le petit nombre de nos:
Gafpefiens que j'avois bapti-
fez , vint de grand matin à la
Chapelle , quelques : uns pour
fe confefler ; les autres pour
fe faire: inftruire ; plufeurs
pour me demander des ouks.:
Jeguennes Kignamatineër des
Papiers inftructifs à prier Dieu,
& tous pourentendre la fainre
Meffe & la harangue, c’eft
. ainfi qu’ils appellerent Fexhor:
tation que je leur fis , afin de
les encourager à pratiquer .fi-
delement:ce: que je leur avois
enfeigné, Les paroles dont
Samüel fe: feryit autrefois ;
quand il fe déchargea de la
conduite du Peuple. d'Hfraël
en luy donnant un’Roi; &
celles de l’Apôtre ; lorfqu'à
fon départ pour Jerufalem; ik
44
_. ‘de la Gapefi V 535.
appella te re la Terre à
- émoin du zele qu’il avoit pris,
d'annoncer aux Ephefñiens PE:
vangile du Seigneur, furent à
eu prés les mêmes dont je
ne fervis heureufement en pre
nant congé de mes Sauvages,
qui ropoferent tous d'être
deles à Dieu. Je les embraf.
fai tendrement aprés me ac-
tions de graces , pendant Jef-
quelles les hommes: &c. les
femmes entonnerent &t chan-
terent à Palrernative, des Can
tiques | me y que je leur a-
vois enfeignez , AVEC unethar-
monie de voix fi douce & fi
agreable, que nñ0$ François
en furent fenfiblement édi-
fiez. + LTSUR ANS
_ Comme l'on m'avoit-don-
né quelques braffés .deïté
bâc:'46 ‘brefil , 8 qu'il me
xeloit riche ‘une . douzaine
Y y üÿ
336 Nomvelle Relation \
de petits miroirs, coûreaux,
éguilles, & d'autres baga-
telles, qu'ils eftiment autant
que nous faifons l'or & Far-
gent; je les leur diftribuaitres-
volontiers, les conjurant affec-
tueufement de les recevoir,
comme les gages fideles & fin.
ceres de mes amitiez, Trois
Matelots qui vinrent à nôtre
Chapelle de la part de leur
Capitaine, pouremporter dans
leur navire nôtre petit équi-
page , alloient finir nos-entre-
tiens, lorfque le Chef de:nos
Gafpefiens me fupplia. avec
beaucoup d’inftance , de. ne
pas permectre que ces hom-
mes me rendiflent ce fervice ;
parce que les Sauvages en vou.
- doicnt avoir. l'honneur & la
pe afin. me,,difoig - il,
Se faire paroître.&. tobs.les
Arançois, combien ils éyoienr
d'eftime & d'affection ‘pour
qu'en un petit matelas, une
‘feau qui étoit prêt de mettre
-delaGahehe. 7
moi, Il nomma fur le champ-
fix jeunes Chaffeurs, qu'ils
appellent Jarbafon ; & quoi-
que tout ce qui.étoit à mon.
ufage ne confiftät feulemene
couverture , .& une caffette
qui renfermoit les ornemens
de nôtre Chapelle portative,
ils le partagerent cependant,
par oftentation , en trois cas
pots differens.. dans lefquels
ils s’embarquerent -proite.
ment, pour -le-porter au vaif;
à la voile. rit
- Nous forrimes de la Cha-
pelle avec differens fentimens
de douleur ; parce qu'enfia:3e:
n’avois pas moiûs de pee:
les quitter, qu'ils en témols …
gnerent de me perdre : ik£
lac cependant. nous: feparef
#”
{
$ 13 Novel Relation
m'attendoient pour aller à
furpris ; lorfque prenant con
gé de Meffeurs les Capitaines
qui reftoient à l'Ifle Percée,
le Chef de nos Gañfpefiens
fendic la preffe , s'approcha de
moi, parut au milieu de’ l'af-
femblée avec un vifage tout
. confterné de douleur & de
trifteffe, haufla vers le Ciel ;
& baiffa p'ufieurs fois les yeux
. deffus la terre, & prononça en
| | foûrirant ces paroles, Akuis,
akaia', qui marquent ordinais
rement l'amertume & le dé:
plaifir qu’ils ont dansle cœur,
il me prit la main, & me re:
gardant fixement ‘avec des
‘eux prêts à verfer des larmes,
WF. MVL A 7
n. , | °
hat + M
F 4 + L'x
ER
PE RE
Hé bien done, mon fils, la
.
pour joindre nos François qui
bord, & je fus extrémement
me dit'en ces propres ter.
deile Gapefe: ” 939
refolution en et prife, tu veux
nous abandonner & repafñer
en France, car voila le grand
canot de bois (‘en me mon
trant le navire dans lequel je
devois m'embarquer } qui va
te dérober aux Gaïfpefiens,
pour te rendre à ton Païs, à
tes parens ; & à tes amis. Ahr
* Mon fils , fi tü voiois” mon
Cœur à prefent, tu verrois
ju'il pleure des larmes de fang,
ans le temis même ‘que mes .
ÿeux pleurénc des larmes d’eau,
tant il eft fenfible à cette
cruelle feparation, 11 s'arrêta
tout courr, & ne dit plus mot,
felon là coñtume & ‘la manie:
re des Sauvages, qui en agif
fent de-même ; foit pour refle:
chir à ce qu’ils ont à dire, où
pour donger le loifir & le terhs
"ceux qui les écoutent, d'éi
xaminer., d'approuver ou dé
#45 Nowvelle Relatibs
rejettér ce qu'ils ont ne
Hé quoy donc, mon fils,
ta. t'il, feroit - il bien, pos
fe que tu aies perdu fi.côc. lé
fouvenir du feftin que tu nous.
fis autrefois à Gafpé, la pre-
miere fois que tu vins demeu:
er dans, nos cabannes , où
aiant formé avesde la farine
pêrrie dans la graifle & -la
moëlle d'erignac , autant de
cœurs de pâte, que nous é«
tions de Gafpeñens, tu-les ar-
rangeas dans un même plat
d’écorce, voulant nous perfua-
der que le plus grand de tous
ces cœurs ,,qui cachoit & cous
vroit tous les autres , étoile
figure dutien, dont le zele & la
charité renfermoit au - dedans
def foi.-mêmetous les cœæurs.des
AE pi plus, ni moins que
s meres renferment, les. en:
ns. dans. leur ein 2 Tu étois
‘æ KL °°
o © DC: s © à
delaGapefe. 54
+ dela Gafpefe.
fâché, difois:'tu, que la Naë
ture ne t'en avoit donrié qu'un
feul en partage ;:lequekcu fou:
haitois- de multiplier ‘autant
qu'il étoit en ton pouvoir, pat
da diftribution que tu nous ‘fai.
fois de ces cœurs de pâte, en
difanc à chacun de nous en
articulier. ces aimables paro-
CS: Taho. nkamers mon igne-
moule: Mon frere; je te donne
mon cœur, nkemeremon achkos
eüiguidepchesp ; vous cabanne-
rez , vous logerez & demeure
rerez dorefnavant dans mon
cœur, qui veut devenir com:
me les vôtres ,. par l'union
d'une amitié mutuelle &
““ciproque , tout Sauvage &c
agut Gafpelien. À peine eûs-
tu fini ta harangue, qui ache.
va de te gagner les cœurs
de la Gafpeñie, qu'on ne parla
plus que de danfes & de fef-
sus Nwwvile Relation
tins, pour: te marquer Ja joie
fenfible que -nous:avions du
prefent que tu nousavois fait;
& parmi les acclamarions uni.
verfelles de toutes nos caban.
pes, un chacun s'éfforçoit
d'exprimer parles chanfons
que l'or. chanca à ta loüange,
Je bonheur qu'il avoit de pof-
feder le cœus du Patriarche:
Dis-moi: donc à prefent, ce
cœur n'eft il: plus aujourd'hui
Je même qu'il étoit autre-
fois» eft - il donc tout. 4. fait
devenu François, & n'a- t'il
plus: rien. de Gafpefien > ou
bien, veut:il vomir pour ja-
mais les Sauvages, aprés les
avoir recûs & aimez tendre.
ment? Il s'arrêta pour la fe
conde fois : Si quelqu'un de
nous, me dit-il enfuite, d’un
ton de voix plus élevé & plus
Amperieux, t'a caufé quelque
pe de /” G4 € A!
débplaifir, qui Re ob
ge.de nous APE ERE , ne
ais- tu pas, mon fils, que
is ton vais » & le Chef de
la Nation Gafpeñenne ? com
me ton pere, tu ne peüx ignorer
jufqu'd prefent , la fincerité de.
mon amitié, je t'aflâre même
que je t'aimerai toûjours auf
_tendrement que l’un de mes
propres enfans : comme, Chef
des Sauvages, tu fçais bien
que j'ai la puiflance & le pou
voir en main, pour faire punir
le coupable, fi tu veux me le
dénoncer, ou fi tu es dans le
defféin de le cacher, fuivanc
les maximes & les regles de la
chaïité que tu nous as enfei-
gnées, tiens, mon fils, voila
des robes de caftor , de loutre
& de marte que nous t'of-\.
frons volontiers; pour effuier
& effacer le chagrin que l’on
44 Nouvelle Relation
£'a donné, & l'indignation que
4u peux avoir conçûë ‘contre
nous. |
| Il fit jetter en effet à mes
pieds, par deux jeunes Sauva-
ges , quelques. unes de ées pel-
deteries ;mais véiant que je re-
fufois ces prefens: Il’ eft vrai,
dit.il, que tu les as toûjours
_méprifez ; le peu d'étarque tu
en as fait, pendant que les
François les recherchent avec
tant d'empreflement | nous a
bien fait connoître il y a long-
tems , que tu ne defirois rien
au monde , que le falut de nos
ames, & que nous étions trop
pauvres & jamais aflez riches,
récompenfer dignement
les peines & les travaux que
tu prenois , afin de nous:faire
vivre en bons Chrêriens: mais
fi le peu que nous pofledons n'a
pas allez d’astrait-pour r'enga-
| ger
cndledeGafhehe.- 545
ger à refter pt , il faur,
mon fils ,.que je t’ouvre mon
cœur,.& que je te demande
avjourd'hui ; en. prefence du
Soleil qui nous éclaire, s’il fauc
croire. ce que tu nous as en-
feigné.; au:s'il ne le faut pas
croire ? Répons ,, & parles à
prefenc. , . sf rot
. Vousremarquerez, s’il vous
plaît, que les.Sauvages n'in.
kerrompent jamais celuy, qui
harangue, & ils blâmentavec
raifon, ces entretiens, ces con-
verfations indifcretes & peu:
reglées, où chacun de la com-
pagnie veut dire fon fenriment.,
fans fe donner-la patience d'é-
couter celuy des autres : c'eft
_ auf pour. ce fujet, qu'ils nous.
_ Xomparent à des.cannes & aux:
yes, qui crient, difent. ils,
. & .quiparlent tous enfemble,.
comme les François. Il fauc:
Zz.
‘546 Nowvelle Relation
‘atrendre qu'ils aïeñt ‘achevé
tout ce qu'ils ont:à dite; &
qu'ils vous obligent à répon:
dre , comine' celuy : ci', qui
m'engagea de luy témoigner
en peu de mots, que je ne leur
avois enfeigné que ce que le
… Fils de Dieu avoit-enféigné à
tous les Chrêtiens ; &-que pat
confequent ce n’étoit pas feu-
Jement aflez de le croire, par
la foûmiffon refpeétueufe qu'il
devoit avoir à fées Commande.
mens, maisencore, qu'il lés faz
Joit obferver religieufement,
‘& mourir même, s’il.en étoit
néceflaire , pour la veriré & là
défenfe de fon faint Evan.
gile. . |
Fil eft ainfi, repliqua le Sau:
“vage, de deux chôfès l’une; où
tu es un menteur, Où tu n’ey
‘pas un bon Chrétien: over
choien tahoë : Tu'es un men.
‘dela ici pee. ÿay
feur , mon frere , fi ini ce
que tu: nous 4$ enfeigné n’eft
as: veritable:, où lé6 nes pas
on Chrêtien puilque tu n'ob.
fertes pas comme il faut des
Commandemens de Jesus.
_ Cär enfin , je veux bien que
tout le monde im'entende:"ta
as dit à nos enfans, qu'ils é-
toient obligez, fous peitie d’E.
tre brüûlez dis les Enférs!
d'honorer leurs pere: & mere;
ue c'étoit un crime éborme
e les abandonner, & dé leur
refufer le fecours qu ’ilsen pou-
voient efperer dans leurs be:
foins.: Tes Inftructions, 213
Commanderfient de Dieu! Qui
dit ; Kortche, Bitche chibar, chaË-
108, baguiffo skigironidex ; Ho-
nore & crains ton pére & ta
mere tu vivras lobguémient,
ont retenu mon fils aîné ‘dans
ma cCabanre, qui cependant
Zz ij
mo
448 Novvele-Rélation
vouloit m’abandonner au mi c
dieu de l'Hiver, dans nos plus t
grands. befoins :.il à tué un . E
grand nombre d’orignaux, EE
t'a fait bonne chere, & don- t
né abondamment de la graifle I
à manger &.de l'huile d'ours à C
boire dans nos feflins , autant €
que tu..en as pû. fouhaiter. ]
François, encore un.coup,mon b
fils aïné a demeuré avec fon: c
pere.& fa mere, pour le ref. l
pect qu’il portoit au Comman. L
dement de Jesus, & l'ami. €
é qu'il'avoit pour le Patriar. £
che :.Fais.donc à.prefent,, à
fon:éxemple , pour moi, pour
ma femme & pour luy,ce qu'il
& fait. fi gencreufement. pour
tois Tu,m'appellois con pere,
amasfemme,, difoistu à tous
Jes Sauvages , étoit ta mere.
‘depuis que nous f’ayions tous
les deux enfanté dans nos.
. : deleGafpefer 549
cabannes, mes enfans étoient
tes freres &. tes enfans : Hé
bien, maintenant, eft: ce donc
_ bien fait à.un enfant, de quit-
ter fon pere..fa mere ..fes fre.
res & fes fœurs? Eft-ce ainf:
que tu méprifes le Comman-
dement de. Dieu qui dit.
Koutche, kitche-chibar, chaktou,
bagui/lo skinouidex ?.S'ileft vrai
que les enfans qui. honorent
leurs parens vivent long-tems,
p’apprehendes-tu pas de perir
dans le grand lac, & de faire
naufrage dans ces eaux falées,
aprés nous.avoir abandonné
dans le befoin que nous ayons
de ton fecours : Helas,.mon
fils : ajoûta ce Sauvage , aïant
les larmes aux. yeux, fi quel-
qu'un de nous vient à mourir
dans les bois, quiæft. ce qui
aura, le foin de nous montrer
le chemin du Ciel ,,& de nous
550 Nouvelle Relation
afifter à bien mourir ? Faloit:
il donc prendre tant de peine
pour nous inftruire , éommée
tu as fait jufqu’à prefent, pour
nous laifler dans-un peril évi.
dent de mourir fans les Sacre:
mens, que tu as a miniftre>
à mon frere, à mon oncle,
& à plufieurs de nos vieillards
_ moribons > Si ton cœur de:
meure encore infenfible à tout
ce que je viens de dire, fçaches,
mon fils, que le mien verfe &
pleure des larmes de fang en
fi grande abondance , qu'il
m'étouffe la. parole. C'eft
ainfi qu’il finit fa harangue,
& me donna le tems de”luy
déclarer mes fentimens. °°
_… Comme toute lxcompagnie,
autant furprife-que je l'écois
moi-même d’un femblable dif
cours , auquel jé ne m'atten:
dois pas, étoit en peine de ce
‘dede Gafpefe: 5j
que je répondrois à ce pau-
vre Sauvage, qui fe difoit mor
cre ; je luy fis connoître &
uy dis, que mon éœur verfoït
lus de larmes de fang que
Je fien, à caufe qu'il écoit luy
feul plus fenfible à nôtre com-
mune feparation, que tous'les
cœurs des Sauvagés enfemble :
ue je n’avois reçû aucun dé:
plaifir de la Nation Gafpe-
fienne ; qui m’avoit toûjours
puiffamment engagé , par les
âmitiez & Je bien qu’elle m'a-
voit fait, de refter avec elle,
& d'en preferer la Mifion,
comme je la préfererois toûs
jours, fi l'occafion fe prefen-
toit, à toutes celles qu'on vou-
droit me donner dans la N'ou-
vellé France: Que je le recon-
noiflois encore pour mon'pére,
autant & plus qué jamais ; 8€
que je le priois aufh de tout
fi Nouvelle. Relsios
mon cœur, de me confiderer
todjours comme fon fils: Qu'il
faloit. obferver religieufement
tout ce.que je. leur. avois,en4
feigné du devoir des. enfans
envers leurs pere & mere,
exprimez dans le quatriéme
Commandement, de.. Dieu ;
Kourche, kitchechibar, chaktous
Ge. Que bien loin de prati,
quer le contraire à leur égard,
_je ne: repañloisen France que
pour le mettre.plus efficace.
ment en pratique ,. puifqué
c'étoit pour obeïr.à Dieu dans
la perfonne de mon Superieur,
qui mg tenoit lieu de Pere, &
dans.le) defféin de perfuader à
quelques-uns de mes Freres,
de les venir inftruire, Que.je
ne. les, abandonnois-pas dans
leur befoin fans fecours ; d'au
_ fan que je leur Jaiffois un.au.
“tre moi- même, dans: la: per-
fonne:
A
l
|
(
|
]
]
L
c
t
de la Gafpefe. 53
fonne du R. P. Claude Mo-
reau , extrémenent zelé pour
Teur falur. Que j'avois écoû-
té paifiblement tout ce qu’il
m'avoit dit , plûtôt com.
me l'effet de fon amitié, que
d'un reproche outrageant qu'il
eûc voulu mé faire, aprés
les avoir aimé f tendrement:
Mais qu'enfin, je ne pouvois
n'empêcher de lùy témoi-
gner que mon cœur avoit été
touché jufqu'au vif, en me
demandant s'il n'étoit plus
Gañpefien, & s'il vouloit vo- :
mir: les Sauvages pour jamais!
Tu'tré- trompes, mon pere,
luy dis: je d’un ton de voix
aflez fevere , mon cœur eft
plus Gafpefien que jamais; &
dans‘!le tèems même que tu tè
pérfhades qu'il fe rétrellic , il
devient plus grand de jour en
joùr en jour, pour.y loger &
Aaa
$54 Noxvelle Relation
recevoir tous ceux de ta Na-
ion ; Il voudroir, ce cœur, fe
multiplier , afin de fe trouver
dans tous les endroits où font
les Gafnefiens , pour les inf.
truire, & je t’affûre que je ne
repafle en France, que dans le
deffein où je fuis, de faire à mon
retour, par le miniffere de nos
Mifionnaires, ce qu’il m’étoit
impoflible: de faire moi feul,
Ce fera pour lors, que tu con-:
fefleras que mon cœur eft bien
plus grand que tu ne penfes;
& que bien loin de vomir &
de rejetter les Sauvages, il
écfferoit de vivre, s'il étoit un
mopient fans inclination pour
les Gafpeñiens,. se
S'il eft ainfi , répondit au
même jnftant un certain Me-
midoïades ; il faut que je paie
en France avec le Patriarche;
il a raifon, il a de l’efprit, &
de la: Gafpefre. 755
mous n'en avons pas autant
que luy, il ne recherche que
nôtre nôtre falut: mais je veux
que nous nous embarquions
dans des navires differens,
afin’ que fi l'un de nous vient
à perir, l'autre fe puiffe fau.
* ver, pour en apporter la nou-
velle, ce qui feroit impoñk-
ble, fi nous faifons tous deux
naufrage dans un même vaif-
feau. Il alloit nous dire quel.
qu'autre chofe, lorfque le Ca:
pitaine nous avertit qu'il étoit
téms de partir.
:: Nos Sauvages demeurerent
aubord dela mer, durantnôtre
,€mbarquement,; & je vous a-
/ vouë que j'eus un déplaifir
fenfible, confideranravcc une
lunette d'approche nos pau.
vres Gafpefiens, qui refterent
toûjours dans la même place
où je les avois laiflé, jufqu'à
| Aaa ÿ
516 Nouvelle Relation
cc-qué nôtre navire aiant dou:
blé 14: Po.nce au Loup-marin,
Pifle de Bonaventure , que
nous laiffâmes entre nous & la
terre: ferme, me priva de la fa-
tisfaétion de les voir, & d'en
être vôS.
La navigation fur égale:
ment promte , & heureufe ;en
forte que nous arrivames à
Honfleur trente jours aprés
nôtre départ de l'Ifle Percée,
Nous primes enfuite la route
de Paris, où le Reverendifli-
me Pere Germain Allart, & le
trés. Reverend Pere Potentien
Ofron Provincialaétuel desRe
côltets d'Artois, ménagerent
avec tam defuccez les interêts
démos Mifions, que le premier
obtint du Roi, létabliflement
de l'Hofpice que nous avons
pen à Quebec ; &
fecond , des Lettres de fa
de lé Gafhefre. 57
veur de Monfieur Fronmçon
Superieur des Meflieurs du Se.
minaire de Saint Sulpice , à
Monfieur d’Ollier Superieur
des Meflieurs du Seminaire de
Mont-Roïal en Canada, en
vertu defquelles mondit Sieur
d'Ollier eut la bonté de nous
accorder genereufement: une
efpace de terrein fur le bord
du fleuve, avec pouvoir d'y
- bâtir une Maïfon:de Mifbon,
avec l'agrément de: Morfei.
gneur l'Évêque. pour la con-
folation fpirituelle des Habi-
sans de Mont-Roïal. |
Pendant que ces Reverends
Peres agifloient de ‘concert
pour obtenir ces nouveaux
établiffemens, l'obéiflaänce me
permit de retourner dans nô-
tre chere Province d'Artois;
où tout le monde, pour ain
fi dire, parens , amis, Reli.
Aaa ii]
jeux & Seculiers, firenc leurs
orts afin: d'empêcher & de
me faire perdre le deffeir que
ÿavois formée de retourner en
Canada. Peut. être aurois je
fuccombé aux inftances de ces
perfonnes , qui ne cherchoiene
dans mon fejour en France,
ue leur propre & feule fais.
étion, file tres-R. P. Poten-
tien Ozon,quiavoit paflé deux
fois en ce nouveau Monde , en
qualité de Commiflaire & Su-
perieur de nos Miflions Cana-
diennes, n’eût diflipé tous ces
obftacles par une de fes Ler-
| tres, en.me faifant connoître
que toutes les difficultez que -
je luy propofois n’étoient plus
de faifon:, & qu'il ne s’agiffoit
as de penetrer la volonté de
Dieu fur une affaire, où elle
aroifloit trop évidemment
dans celle des Supérieurs des
se -_ Nouvelles Relanon
€
. BD ET ee vw
de la Gafhefe. i59
deux M toh+ Saint Be
nis & de Saint Antoine; mais
bien de’ l’éxecuter au plûtôt :
attendu même qué Monfei-
greur l'Evêque de Quebec &
KR. P, Valentin le Roux Su:
perieut de nos Miffions , de.
mandoient avec inftancé mon
retour en Canadä:
: Il n'en falut pas davantage
pour me déterminer à faire'art
facrifice de toutes les repire
grances que je pouvois avoir,
de quitter une feconde fois nô-
tre chere Province: convaincu
parfaitement que lefprit du
Seigneur refidoit dans ce
grand Serviteur de Dieu’, je
reçûs fa Lettre & fes avis com:
me la décifion de mon fort;
& pour ge plus être expoié
davantage aux attaques que
Farnitié naturellé des parens &
des. amis me livroit tous les
Aaa iii].
$60 Monvele Relation
jours, afin de m'engager à ref.
ter au Païs, je fortis de Ba-
paume pour aller à Arras, y
faire ma retraite annuelle, &
m£ difpofer au fecoud voige
que je devois faire dans la
Nouvelle France. :H femble
que Dieu agrea mon facrifice,
puifque celuy de, nos Keli,
. gieux. qui s'étoit, oppolé le
plus jufqu'alors à mon retour,
fe trouva luy-même tellement
changé, huit jours aprés mon
départ , qu'il demanda avee
tant d'emmpreffement de venir
avec moi en Canada, que les.
Superieurs fe rendirent à fes
inftantes prieres : cette nou-
velle me fut d'autant plus a-
greable, que j'étois perfuadé
de la capacite, & de la vertu
de ce Religieux, & du grand
bien qu'il feroit, comme il a
fait dans les Mifions Françoi-
|
|
|
(
L
de la Gafhefie. 6e
fes & he Qt a cul.
tivées durant fix années, avec
une finguliere édification,
: J'en écrivisaufli-tot à nos Su.
crieurs, pour les-informer de
relolution du KR. P. Fran.
çois Waflon, qui vouloit paf.
{er avec moi en Canada : en
effet, nous partimesincefim.
ment de Bapaume pour Paris,
où j'eus l'honneur de recevoir
la vifie de Monfcur Macé
tres. digne Ecclefraftique de
Saint Sulpice , homme d’une
vertu confommée , & d’un ze:
le veritabiement Apofñtolique
pour la Mifion de la Nouvel.
le France, qui me pria infta,
ment de m'embarquer avec
deux Religieufes Hofpitalieres
de-Beaufort en Vallée, que
Monfeigneur d'Angers vouloit
bien confier à mes foins juf.
ques à Quebec, Quelque indi-
s6z Nouvelle Relution
guc que je-me crûs de la con:
duite & de la direction de ces
faintes Filles, 4 m'obligeace:
pendant de condefcendre à: fa
demande, & ne fortit pas-de
chez nous, qu’il n’eût tiré pa
role que nous irions au Con:
vent de ces bonnes Religieu-
fes, & leur donnerions avis du
tems : auquel elles devoient fe
rendre à la Rochelle, pour
s’embarquer dans les premiers
navires : en forte que toutes
chofes étant difpofées, nous
partîimes de Paris, & nousar-
rivâmes heureufement , vers
les Fêtes de la Pentecôte, aux
Hofpitalieres de Beaufort en
Vallée. La Reverende Mere
des Rofeaux, que Mademoi.
felle de Melun , fi‘celebre par
la pratique des vertus lesplus
éminentes du Chriftianifme,
avoit mife en.ce faint Monaf.
… & la Gajpefrr. 05
tere, en étoit devenuë la Su-
perieure : animée par les éxem-
ples de pieté de fa fâinte Mai:
trefle, & brûlant de ce même
feu de la charité du prochain
qui confuma le cœur de cette
_ grande Princeffe , elle fit un
facrifice aux pauvres malades
de Mont.Rcoïal, de fes deux
_ €heres & bien-- aimées Filles.
les Sœurs Gallard & Mon-
mufleau ; la premiére, fille d’u:i
Confeiller d'Angers; la fecon-
de, d’un fameux Marchand;
Comme ces. deux bonnes K'e-
hgieufes éroient d’une vertu fo:
lide, & fortifiées de l’Efprit de
Dieu quiles conduifoic en Ca-
nada, il femble auffi qu'elles
né fortirent du Cloitre, que
pour en donner des marques
éclatantes ; foit durant le fe:
jour qu’elles firent à la Ko-
chelle, où Monfeigneurl’£-
s64 Nouvelle Relation
vêque les reçut comme des
veritables époufes de Jzsu s-
CHRIST; foit durant la na-
vigation, que Nôtre-Seigneur
rendit tres-heureufe , par les
prieres & la fainteté de ces
ames Religieufes, qui faifoient
Jeurs Oraifons mentales, Lec-
tures fpirituelles , recitoient
leur Office en commun, com
me fi le navire fût devenu
pour elles un autre Convent
de Beaufort en Vallée, Eltes
parurent infenfibles à toutes
les incommoditez qui font or-
dinaires fur la mer; mais elles
ne pürent s'empêcher de fre-
mir & de trembler comme des
ames chaftes, apprenant que
nous étions en danger d’être
bien-tôt attaquez par un na-
vire Turc, qui venoitatoutes
voiles deflus nous, ou pour
s'emparer de nôtre vaifeau,
dela Gafpefie. 65
ou pour le couler à fond, Le
canon que l'on difpofoit, les
moufquets, les piques, la pou-
dre & le plomb que l’on dif:
tribuoit à tous les Paflagers
avec aflez de precipitation,
ne les effraïoit pas : incer-
taines de ce qu'elles devien-
droient , fi les Turcs, qui s’ap-
prochoient à vûëé d'œil de
nous, fe rendoient fes maîtres
du navire, elles apprehen-
doient tout pour leur pureté;
& preferant genereufement Lx
mort à la perte de ce précieux
trefor,qui couroit rifque d'être
expofé aux infulres & aux
violences de ces ennemis du
nom Chrètien, eiles fe jette.
rent à genoux, pour implorer
le fecours du Ciel, & me prie-
rent , avec une une ferveur
d’efprit extraordinaire, d’ap-
grouver la refolution qu’elles
566 Nouvelle Relation
avoient.formée , de fe jetter à
la mer.auffi tôt que les Turcs
monteroient dans le vaiffeau ;
aimant -mieux, difoient-elles,
s’abandenner aux foins amou-
reux de la Providence, & mou-
rir mille fois, que de tomber
entre les mains & d'être foil-
Jées par la brutalité de ces
Infideles. Le Ciel cependant
fe contenta de leur bonne vo.
_Jonté : on fe mit en état de
refifter au navire Turc, qui
approchoit à la portée du ca.
non de nôtre vaifleau ; &
comme ilétoit be:ucoup meil-
leur voilier que nous , on fe
refolut de l’atrendre, & de fe
mettre en £tat d’atraquer.&
de fe défendre. Cette. fer-
meté & la refolntion que nous
fimes paroître , de vouloir
combattre l'ennemi, jetta la
terreur parmi ces Barbares,
e* dela Ga/ fé;
Tefquels fe ed a que À
étions beaucoup plus. de mon-
de que nous ng paroifons
fur le tillac, apprehenderent
eux-mêmes le fuccez d’un
combat où ils commençoient
à perdre l'efperance de vain.
cre & de triompher; ils juge.
rent à propos de ne rien rif.
quer , changerent de. bord,
pafferenr en arricre de nôtre
pavire ; & -fe contenterent de
nous faire des ménaces , auf.
quelles on répondit avec une
fierté qui ne cedoit rien du
tout à leurs infultes: en forte
que ces Infideles s’érant éioi-
gnez de nous, jufqu'à nous
faire perdre leur vaifleau de
vië , on chanta le 7e Deum,
gn .aétion de graces , & l’on
attribua cet heureux fuccez
aux merites & aux pricres fer-
ventes de ces bonnes Reli.
) Nouvelle Relation
ieufes, que le Ciel confol4
ans la continuation du voïa-
ge , Par une navigation autant
etreufe qu'elles le pouvoient
fouhaiter, & qui nous fit voir
l'embouchüre du fleuve de
Saint Laurent , trente jours
ed nôtre départ de la Ro.
chelle. (
Le vent s'étant rendu dé
jour en jour plus favorable,
On moüiHa bien - tôt l’anchre
devant Quebec, où jé m'é!
tois rendu En canot, pour in-
former Monfeigneur de Eaval
premier Eyèque de Quebec;
& Meffieurs fes Grands Vi:
caires, de l’heureufe arrivée
de nos deux Religieufes Hof-
pitalieres , qui avoient gene-
réufement expofe leur vié aux
perils de la mer, pour fe con-
facrer entierement au fervice
des malades de Mont.Roïal,
dans
de la Gafpefie. 6
dans le oder 4 l'H épral
fondez par la chariré & les
liberalitez de Mädame de
Bullion. On les reçut avec
tout le bon accueil & le ref.
pet poflible,; elles furenc
conduites aux Urfulines de
Quebec , & quelques jours
aprés à Mont- Roïal , par
Monfieur Soüart leur Direc-
teur, grand ferviceur de Dieu,
dont la memoire fera toû:
jours en benediétion dans [4
Nouvelle France, par l'odeur
de fes vertus , qu'il y a répan.
dué durant quarante années de
Miffion, jufqu’à une heureule
vieilleffe, Fe
“Le Reverend Pere Valentiw
Je Roux , qui ne perdoit au-
Eune occañon de procurer
Jes établiflement de nos Mif-
fions, deftina le Pere François
Bbb |
ls Navvrle R clarion
aflon pour continuer celle.
que nous avions aux Iroquois,,
où ce bon Religieux a de-
meuré l'efpace de fix ans,
foit durant là paix , foit du-
rant la guerre que nous ed-
mes avec ces Barbares, aux.
infultes. defquels ce zelé Mif-
fionnaire étoit continuelle-
mentexpolfé.Le Keverend Pe-
re Superieur m'ordonna auff,
de monter avec luy, & de fer
vir d'Aumônier à Monfei-
gneur le Comte de Fronte:
nac Gouverneur General de
la Nouvelle France, juf.
qu’au Mont-Roïal ; afin de
ménager auprés de Monfieur
d'Ollier: Superieur. du Semi-
naire , & Seigneur de l’Ifle
du. Mont- Roial , un. efpace
de:terrein quil nous accorda
gencrenfement , aprés avoir
de la Gafpehe: c
fait leêture de la, Letrre Pa
je luy prefent.i de la part de
Monfieur Trençon. aous don
nant en fa confideration qua:
tre arpens de terre fituez fur
. Je bord du fleuve ,-proche la
Chapelle de‘la Sainte Vierge,
vis d vis d’une petite éleva-
tion fur laquelle on a bâti un
moulin , commodes & tres-
propres pour l’abord des ca-
nots & des chaloupes, & dont
. H envoïa le Contra& de con-
ceffion au Reverend Pere Va-
lentin le Roux , aufh tôt que
je fus de retour à Quebec,
Deux jours avant mon dé-
“part pour ma Miffion , de nos
Gafpefiens , ou celuy qui fe
difoit mon pere , & fa famille,
me recürent avec tout le bon
accueil qu'il leur fut pofi-
ble. J'obmets ici les circons
$72 Nowvelle Relation
ftances de cette feconde Mif.
fion, que je referve pour le Pre-
mier établifement de la Foi dans
la Nouvelle France.
FIN.
ne tué ÉÉÉlÉ NÉS nié .—
” De l'Imprimerie de LAURENT
| KR ONDET.
1
de Mif.
r le Pre-
Foi dans